Révolution durable

N’en déplaise à la gauche athée et anti-cléricale, la religion chrétienne d’avant le schisme protestant est techniquement une magnifique narration. Bien qu’elle se soit imposée par la violence et que je la considère comme une abjection, il faut reconnaître qu’elle est construite de manière très intelligente eu égard à son but : convaincre le lecteur que Jésus est « le Fils de Dieu ». Logiquement, cela impose que Jésus soit conçu de façon « divine », (par le truchement de la visite de l’archange), sinon il faut expliquer à quel moment de son histoire il acquiert sa divinité. Récusant la virginité mariale, les protestants ne se donnent pas cette peine : selon eux, Jésus naît trivialement comme un homme mais n’en serait pas moins un dieu inné : c’est arbitraire, donc stupide. Ensuite, Jésus naît entre le bœuf et l’âne, deux représentants du règne animal dont la présence est manifestement superflue, il n’en est d’ailleurs plus jamais fait mention par la suite. Mais, chose curieuse, Jésus meurt entre deux brigands, également superflus et fortuits : quel sens leur donner ? Il s’agit de montrer que nous naissons comme des animaux et que nous mourrons comme des êtres humains, seul Jésus ayant pu naître et mourir en « Fils de Dieu » : CQFD. Ne reste plus qu’à faire disparaître ce dieu-fait-homme de son tombeau pour clore définitivement son passage sur Terre, et le reléguer dans le passé. Enfin, pour se donner plus de vraisemblance, l’histoire évoque sa réapparition et certains croyants s’interrogent sur son retour : ainsi personne n’envisage qu’un dieu-fait-homme devrait pouvoir vivre éternellement ici-bas, et que sa mort était seulement nécessaire pour que nous, les humains, puissions le déifier.

Il n’est pas interdit de voir dans le christianisme le fondement religieux de la démocratie : cet innocent, « offert à l’humanité » et promettant une vie éternelle dans l’au-delà, peut être vu comme la démocratisation de la déification des empereurs romains : une croyance qui faisait à l’époque l’objet d’un culte, et que Constantin 1er, d’après Ramsay McMullen, s’empressa de renforcer après sa conversion au IVième siècle. Mais j’y vois aussi et surtout une abjection dans la mesure où « le divin » ne saurait d’aucune façon « se réaliser » parce qu’il est pure potentialité. A ma connaissance, les religions antérieures ont seulement affirmé que des êtres surnaturels pouvaient habiter ou prendre des formes réelles, mais sans en adopter la nature : ils conservent la leur précisément parce qu’ils n’acquièrent pas la nôtre, ils ne font que se glisser mystérieusement dans la réalité. S’il est vrai que le judaïsme et l’islam ne connaissent pas cette erreur, ils ont en commun avec le christianisme de prêcher une autre abjection : celle du dieu unique dont le corollaire est la partition de l’humanité en ensembles disjoints irréconciliables, car personne ne peut être à la fois juif, chrétien et musulman, ce que montre bien le statut réservé à Jésus : usurpateur, dieu ou prophète.

Hélas, comme expliqué dans « L’abjection du dieu unique », Dieu n’est pas mort, il est tout aussi virulent aujourd’hui que deux mille ans plus tôt, même si le divin et le sacré ont depuis longtemps déserté ce bas monde. Et ce n’est pas dans la lecture de Durkheim, « Les formes élémentaires de la vie religieuse », qu’il faut espérer trouver un démenti, bien au contraire. Le rationalisme a repoussé les croyances « dans les cordes » du grand ring de la vie intellectuelle, mais les croyances seulement : le fait religieux, lui, n’en reste pas moins aussi indécrottable que la gravitation. Non seulement il est indéboulonnable, mais, au vu de l’histoire humaine, il semblerait que les idées fondamentales ne peuvent s’installer dans la durée qu’à condition de s’inscrire dans une religion. C’est du moins ce que suggère « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » : Max Weber montre que le second a puisé dans le premier pour « se ressourcer » comme on dit, il a surtout bouleversé la notion de travail.1 A l’inverse, l’on constate que les progrès scientifiques, aussi époustouflants soient-ils, laissent les religions inchangées : preuve s’il en est qu’ils ne sont pas fondamentaux, ils ne changent que notre vie matérialiste. C’est pourquoi nous continuons de subir :

  • Des préjugés archaïques d’origine religieuse, anti-avortement et machisme.
  • L’obsession de réaliser tout ce que l’on imagine, sur le modèle de l’incarnation du dieu unique.
  • L’acharnement au travail que l’on doit au protestantisme.
  • Le dépassement des limites, comme s’il y avait un paradis au-delà de chacune.
  • L’aveuglement sur les autres espèces qui ne font même pas partie du décor.

Mais c’est aussi pourquoi les contestataires et les révolutionnaires, qui jettent le bébé religieux avec l’eau de la religion, me font doucement rigoler : parce qu’il ne peut y avoir de « révolution durable » que religieuse. Ignorer ou sous-estimer le fait religieux, c’est se vouer à l’éphémère ou discourir dans le vide.

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Illustration : luttessociales69.canalblog.com

1 Lire à ce sujet le billet d’un invité de Paul Jorion : « la besogne profane, punition collective depuis Adam et Ève, se voit dotée d’une valeur religieuse, et le chrétien sommé d’en faire sa « vocation ». » Et : « Le cordon ombilical [avec la religion] a été coupé, mais les valeurs morales qu’il convient, selon Luther, de consacrer à la besogne, se retrouvent à l’identique dans celles qu’on exige aujourd’hui des salariés : persévérance, effort, abnégation… »

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