80% : le chiffre du siècle

80%, c’est la part des énergies fossiles dans l’ensemble de la consommation mondiale, un chiffre qui nous a « sauté à la figure » en visionnant des vidéos postées sur Facebook par Jean-Marc Jancovici.1 L’on ne présente plus cette personnalité fortement impliquée dans le combat contre le réchauffement climatique, l’on regrette seulement qu’il ne soit pas plus connu que ces médias qui s’excitent à l’idée d’un remake en Iran de la dernière invasion de l’Irak. Tout cela est lié : à croire ces médias, il conviendrait en effet de « ne pas se laisser abuser par une réalité physique politiquement fallacieuse », la « guerre avec l’Iran » serait infiniment plus probable, plus grave et plus proche que cette « perspective » d’un +4 ou 5°C en 2100 sur laquelle personne ne salive.

Comme expliqué dans un billet précédent, il y a bien « déni », car la réalité de la « menace » climatique n’est pas contestée mais sa gravité est tenue pour négligeable, on la relègue dans le décor. Si ce n’était pas le cas, les grands événements de la géopolitique seraient des conséquences de ce satané réchauffement, non ces « menaces » de « prolifération nucléaire » que l’on prétend voir monter de certains pays comme la Corée du Nord ou l’Iran, des pays tellement menaçants que le premier vient de renoncer, aussi subitement que mystérieusement, à son « programme nucléaire ». L’on nous souffle dans l’oreillette que son revirement aurait une cause bien précise : l’effondrement de son site d’essais à cause d’un séisme. Soit, admettons, mais cela n’ôte rien au caractère virtuel de la « menace » nucléaire puisqu’elle reste dépendante de la volonté humaine.

Mais la « menace » climatique ? Le bon Dieu, qui a créé le monde avec ses lois mathématiques, a-t-il prévu un événement pour la faire disparaître comme un vilain cauchemar ? Non, cette menace-là n’est pas comme les autres. Même si elle est plus lointaine que celle de la « prolifération nucléaire », elle est à la fois plus probable, plus grave et plus difficile à parer. En un mot, elle est infiniment plus urgente. Même si l’on suppose que la « menace » nucléaire est soumise à la folie de quelques dirigeants paranoïaques et irresponsables, elle peut au moins être contenue par l’apaisement, la diplomatie, le dialogue, la compréhension, la retenue, le bon sens, les institutions internationales et l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que les ennemis supposés sont raisonnables. Mais surtout, le réchauffement climatique est bien pire qu’une « menace » : c’est un processus physique déjà enclenché, déjà là, non une épée de Damoclès dont le fil pourrait se rompre d’un moment à l’autre.

Bien que la « menace » nucléaire soit assortie de moyens physiques conséquents, (bombes et engins de lancement), sa nature n’en reste pas moins très floue : elle dépend de la description que l’on peut en faire, au contraire de la « menace » climatique que les scientifiques savent mesurer. Si la première inclut des termes comme par exemple : « dictateur fou et sanguinaire », sa gravité s’en trouve aussitôt multipliée par cent, mais ses paramètres physiques, (nombre et portée des « ogives nucléaires »), ne la rendent pas plus ou moins grave. Tout le monde sait qu’une seule bombe effectivement tirée suffirait à bouleverser en profondeur les relations internationales.

Les humains sont en mesure de faire grandir ou rapetisser la « menace » nucléaire à leur gré, parce que, concrètement, elle est identique à ce que l’on en dit : c’est un fait du discours, il n’existerait pas sans lui. Dans leurs « silos », les « missiles nucléaires » peuvent être vus aussi bien comme des choses terrifiantes, (et l’on songe aux têtes de monstres censées dissuader les mauvais esprits de pénétrer dans un temple), que comme d’inoffensifs masques de carnaval exposés dans une boutique. Pour trancher la question de ce qu’ils sont « en réalité », (et actuellement, Hiroshima est loin), il faudrait en tirer un « pour de bon » sur une vraie ville de quelques millions d’habitants : autant dire que tout le monde souhaite que cela reste à jamais une « expérience de pensée », comme celle du fameux chat de Schrödinger. Aussi est-il strictement impossible de prévoir ce qu’un pays pourrait faire de l’arme nucléaire : le spectre des possibilités va de l’exercice d’une légitime « dissuasion » au passage à l’acte le plus fou, sur le mode « après moi le déluge », et c’est bien cette impossibilité qui rend la « dissuasion » si efficace. Et si détestable, faut-il ajouter, aux yeux des pays qui possèdent déjà « la bombe », car ils disposent d’un avantage stratégique majeur, un avantage qu’ils n’ont évidemment pas envie de concéder à d’autres.

C’est sans doute pourquoi la « menace » de « prolifération nucléaire » éclipse littéralement celle du réchauffement climatique. La première n’est pas qu’illusion, certes, mais il faut bien reconnaître que les grandes puissances, (US et consorts), l’exagèrent sans vergogne pour conserver le statu quo au sein de l’ONU. Mais surtout, et comme le montrent les plus récents événements, les US détournent cette « menace » à des fins qui lui sont complètement étrangères, c’est-à-dire pour servir des intérêts stratégiques relativement mineurs. Certains commentateurs en déduisent qu’elle va s’aggraver alors qu’en réalité, et conformément à l’analyse de Bruno Guigue, ces évènements prouvent qu’elle n’est qu’une « fable ». Car enfin, cet accord de Vienne, dont Trump vient de sortir unilatéralement, (et que l’on peut d’ores et déjà considéré comme mort et enterré à cause de la politique des « sanctions » qui vont suivre), cet accord était la contre-partie visible, tangible et concrète d’une « menace » qui, sans cela, peut être considérée comme une pure fantasmagorie.

Aussi défectueux fût-il, l’existence de cet accord « prouvait » la « réalité » de la menace alléguée, « prouvait » que celle-ci ne relevait pas que de l’ordre du discours puisqu’un programme nucléaire permet de fabriquer « la bombe ». Maintenant qu’il n’est plus, la « communauté mondiale » va devoir soumettre à nouveau ses priorités à une « menace de guerre » à la fois fallacieuse et « réelle », devoir se dépêtrer d’une crise politique internationale majeure, devoir « faire face » à des « tensions » au Moyen Orient, etc. Beaucoup de grain à moudre pour les médias qui peuvent se frotter les mains, mais, pendant ce temps, nos 80% d’énergies fossiles ont de beaux jours devant eux…

Règle

Lire aussi : « Pourquoi le Japon a décidé de se tourner massivement vers le charbon »

Illustration extraite du blog du Monde : « Les indégivrables »

Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

Paris, le 13 mai 2018

1Ces vidéos sont « Croissance, énergie, climat » et « L’énergie et nous » du Réveilleur.

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