La pyramide infernale – suite

Nous sommes entrés dans une ère de grande confusion. On le doit principalement à la perspective de « l’effondrement » : c’est la première fois dans son histoire que l’humanité se voit soumise à une menace globale, d’une gravité extrême et sur laquelle elle n’a pas prise. Que cette perspective reste très incertaine, (quant à sa forme, son étendue et ses futures victimes), n’a rien pour rassurer, car c’est précisément de cette incertitude que naît la confusion. Après Hiroshima et Nagasaki, la menace d’une guerre nucléaire fut clairement identifiée et décrite, mais son avènement restait suspendu à des décisions humaines, des décisions que la sagesse et le bon sens nous font encore espérer qu’elles ne seront jamais prises. A l’époque, rappelez-vous, la grande hantise était que quelqu’un « appuie sur le bouton » et que par ce geste il déclenche « l’apocalypse ». La menace nucléaire n’a pas disparu, (nous en parlons longuement dans « 80% : le chiffre du siècle »), mais elle reste concentrée, si l’on peut dire, dans un dérisoire bout de plastique rouge, alors que celle de « l’effondrement » est aussi diffuse et insaisissable que les nuages.

La menace nucléaire est entièrement fondée sur la rationalité scientifique. Sa conception relève de processus physiques suffisamment bien maîtrisés pour les besoins d’une bombe, laquelle est sous contrôle d’un système technologique assez sûr pour éviter des explosions intempestives. (On a parfois frôlé la catastrophe, mais c’est une autre histoire.) Son usage, enfin, se trouve heureusement réduit à la dissuasion, c’est-à-dire à la production d’un discours devant susciter la peur, ce qui n’a rien d’irrationnel dans ce cas. En principe, l’on ne peut exclure l’utilisation effective d’une bombe nucléaire, surtout de faible puissance à des fins tactiques, mais l’incertitude sur les conséquences en serait si grande que cela reste très improbable.

Mais « l’effondrement » est quelque chose de tout à fait nouveau (à l’échelle historique). Nous ne devons pas cette menace spécifiquement à la rationalité scientifique, ni à aucune cause en particulier, mais au « revers » de l’ensemble de toutes nos activités. L’essentiel ici n’est pas de savoir s’il va se produire ou non, ni quelles formes il pourrait prendre, c’est de constater que, par définition, il représente ce qui nous échappe, ce qui est hors du contrôle des techno-sciences. Il prend à défaut la rationalité scientifique, non sur sa logique interne qui reste inébranlable, ni sur son efficacité encore inégalée à ce jour, il la prend à défaut sur ses limites. Ce n’est pas un scoop d’affirmer que les techno-sciences ont leurs limites, nous ne les connaissons que trop bien, mais c’en est un de prétendre qu’elles pourraient être impuissantes à nous éviter « l’effondrement ».

Cette éventualité devrait faire bondir le monde entier, puisque l’essentiel de son activité est encore guidé par « la science » et ses applications, mais nous voyons bien que personne ne bouge ! Enfin, presque personne. Quelques uns se démènent, certes, et la transition écologique est en principe sur les rails, mais cela ne lève en rien l’incertitude et ajoute plutôt à la confusion ambiante. Chacun y va de ses grandes ou petites solutions, mais en se gardant bien d’aborder les questions de fond, infiniment plus gênantes, dont celles portant sur les limites de « la science ».

Dans le billet précédent, nous expliquions que « le principe de causalité n’est plus pertinent pour expliquer les choses », parce que « les causes s’empilent de façon pyramidale ». L’image du prisme pousse cette idée plus loin : les catégories des causes se révèlent dans les couleurs de la lumière décomposée, et leur empilement pyramidal est remplacé par le rayon incident : impossible de mieux montrer à quel point elles sont inextricablement enchevêtrées. Et à l’instar du spectre optique, bordé par les invisibles ultras-violets et infrarouges, il y a des causes « invisibles » du fait de notre méconnaissance de l’ensemble.

Prenons par exemple, presque au hasard, l’extirpation du loup gris en France, au XIXième. Aujourd’hui, nous pouvons considérer cela comme une atteinte à l’environnement, (ce dont certains ne sont pas encore convaincus, c’est tout dire…), et à l’époque ce fut certainement perçu comme un progrès, une victoire de plus contre la nature réputée revêche à nos pouvoirs. Cette extirpation n’avait rien de catastrophique, le loup est d’ailleurs réapparu naturellement à partir de l’Italie, mais l’espèce humaine s’est livré aux quatre coins du monde à des milliers d’extirpations du même genre, et c’est l’ensemble qui est resté invisible jusqu’à ce que des scientifiques nous alertent de la diminution dramatique de la biodiversité. Question : que peut « la science » à des pratiques universellement répandues, donc placées sous des administrations étatiques indépendantes, et dont les effets se conjuguent de façon invisible ? « Epsilon » répondrait un matheux, « trois fois rien » dirait Raymond Devos, (qui justement parle de catastrophe).

Un « grand récit » ?

Mais s’il n’y a pas d’espoir à attendre de « la science », à quel saint se vouer ? Dans un article paru hier dans Libé, Cyril Dion préconise la « construction d’un grand récit commun rejetant la croissance économique illimitée et l’accumulation de richesse comme seuls moyens de parvenir au bonheur ». Difficile de lui donner tort, en effet, tant il est évident que, si les bergers du XIXième ont cru bon d’extirper le loup gris, (au lieu d’apprendre à vivre avec), c’était à cause du « grand récit commun » qui avait cours à l’époque et qui persiste de nos jours. Un « grand récit » qui a parcouru toute la planète, en commençant par les « élites ». Il explique : « Pour moi, c’est la multitude de petits récits qui créera un récit plus global : ceux qui racontent comment faire pousser des légumes sans engrais chimiques, pesticides et pétrole ; ceux qui racontent comment se passer d’énergies fossiles ; ceux qui créent des monnaies sans passer par les banques… Tous ces récits constituent une transformation culturelle, qui peut ensuite se traduire dans des structures sociales, politiques et économiques. » Vous y croyez ? Un « grand récit » à base de tomates et de billets de Monopoly ? Visionnez seulement cette vidéo, « Formule 1, la technologie de l’extrême », et vous aurez vite compris de quel adversaire le « grand récit » devra triompher. Un « grand récit », ça doit (aussi) faire rêver, il doit avoir quelque chose d’admirable, voire de grandiose comme le nez de Cyrano. Jusqu’à présent, rien ni personne, (et surtout pas les fous furieux de Deep Green Resistance), n’a fait plus rêver que « la science » et ses applications. Ah si, il y a quelque chose qui fait rêver tout le monde, mais c’est réservé aux riches et ça se trouve à l’autre bout du monde : les paysages de rêve. Peut-être y aurait-il quelque chose à creuser dans ce sens…

photo-photo-paysage-de-reve-5

Règle

Illustration : « L’OrthOptie pOur les Nuls et les Autres » + bricolage avec Paint.

Plus de publications sur Facebook :  On fonce dans le mur

Un commentaire sur “La pyramide infernale – suite

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :