D’un mimétisme à l’autre

Vous savez pourquoi on fonce dans le mur ? Parce que « personne n’est prêt à payer 45 cents de plus pour le litre d’essence » ! C’est ballot, non ? Cette explication très « sérieuse » nous vient d’un éditorialiste canadien, Patrick Lagacé, qui se dit « Désolé d’être défaitiste ». Après moult considérations sur lesquelles nous sommes bien d’accord, il avance la question qui fâche :

« Mais nous, nous tous, notre responsabilité, elle est où?

C’est facile de dire moi, moi, moi je veux sortir du carbone…

Mais levez la main, ceux qui sont prêts à payer 47 cents de plus pour le litre d’essence, dès demain matin…

Pourquoi 47 cents?

Car [blabla] Principe de pollueur-payeur, [blabla] hausse du litre d’essence de 47 cents.

Alors, qui a encore la main levée?

C’est ce que je pensais : vous êtes assez nombreux pour faire un meeting sur la banquette arrière d’un Hummer. »

Ensuite, Patrick Lagacé (et agaçant) s’étale sur le fonctionnement des élections qu’il compare au système de l’offre et de la demande :

« S’il y avait vraiment une masse critique pour une réforme majeure de l’économie, pour un abandon immédiat du carbone, cela figurerait au centre des promesses des partis.

Ce n’est pas le cas.

Le «marché» pour cette idée-là est trop petit. Et quand il sera immense…

Ce sera trop tard. »

Nous sommes bien d’accord. Mais que vient faire dans tout ça la responsabilité individuelle ? Le citoyen serait-il « responsable » de l’offre politique ?

Le mimétisme

Il serait temps de faire preuve d’un peu de maturité et de lucidité, et d’en finir avec ces arguments de cours de récré qui mettent les niveau individuel et collectif dans le même sac, en occultant ce qui articule l’un à l’autre. Ce qu’il s’agit de comprendre, et qui ne devrait pas être très compliqué, c’est ça :

Quand Tartampion prend sa bagnole, il pollue de façon négligeable, mais quand un milliard de Tartampion font pareil, la planète agonise.

Tout est là. Et ça porte un nom : le mimétisme. Un phénomène auquel personne ne pense jamais. Personne sauf René Girard, « anthropologue, historien et philosophe français », qui lui a consacré sa vie et ses recherches. Voici quelques éléments extraits du « désir mimétique » de Wikipédia, chacun suivi de nos commentaires.

Élément 1

« L’exemple, donné par René Girard, d’enfants qui se disputent des jouets semblables en quantité suffisante, conduit à reconnaître que le désir mimétique est sans sujet et sans objet, puisqu’il est toujours imitation d’un autre désir et que c’est la convergence des désirs qui définit l’objet du désir et qui déclenche des rivalités où les modèles se transforment en obstacles et les obstacles en modèles. »

En gros, Tartampion prend sa bagnole parce que des millions de Tartampion prennent la leur. Et ce n’est pas vous, citoyen « responsable », qui changerez cela en refusant de les imiter : personne n’a ce pouvoir.

« Les modèles se transforment en obstacles » : un modèle s’étant établi, par exemple « voiture + étalement urbain », il devient un obstacle à l’adoption d’un autre modèle. On a le même schéma avec l’apparition de l’agriculture au néolithique qui a rendu impossible, et même impensable, un retour au mode de vie des chasseurs-cueilleurs.

« Les obstacles [se transforment] en modèles » : lire « Quand la voiture était écologique » pour réaliser que le crottin de cheval était jadis une calamité et l’automobile une bénédiction.

Élément 2

« Sur la scène collective, la violence mimétique suscite la victime émissaire, bientôt transformée en dieu parce que son sacrifice a ramené la paix sociale. La violence et le sacré (1972) démonte ce dispositif qui expulse la violence en engendrant le sacré. »

Selon les discours que nous n’avons de cesse de condamner, la nouvelle « victime émissaire » est le « beauf de consommateur-électeur », jugé « responsable » de l’imminente apocalypse. Si l’on faisait abstraction de ce mou du bulbe, il serait possible que « des décisions politiques drastiques – et contraignantes donc impopulaires – soient prises », affirme Aurélien Barrau, professeur au Collège de France. La « victime émissaire » n’est évidemment pas « responsable », (sinon faut tout recommencer à l’étape Agnus Dei – et sur une musique de Mozart tant qu’à faire), mais, cette victime étant nécessaire à la solution imaginée, l’on se refuse à examiner ce qu’elle a dans le ventre. Outre son innocence, l’on découvrirait qu’elle seule a le potentiel d’innovation nécessaire. (Voir infra NDDL.)

C’est faire preuve d’un grand mépris et d’une grande bêtise que de tenir pour individuellement « responsables » des citoyens et citoyennes qui ne peuvent jouer aucun rôle dans les phénomènes allégués, car ceux-ci se déroulent à l’échelle de la planète et à mille lieues de leurs faits et gestes. Certes, des beaufs en grand nombre courent les rues en « SUV », en « 4×4 » et en vieilles casseroles polluantes, (au demeurant visées par Crit’Air), d’autres abandonnent n’importe où leurs mégots à bout filtre, d’autres chassent sans vergogne des espèces protégées, mais ils ne représentent pas « le citoyen », ni les milliards de personnes qui aspirent sincèrement à « changer la vie », parce qu’elles ont bien conscience des outrages à l’environnement pour les subir parfois dans leur chair. Le problème, (et notre seul point d’accord avec M. Barrau), c’est l’impuissance de ces personnes dans l’état actuel des choses : les plus engagées peuvent lutter jusqu’à se faire assassiner, mais elles ne peuvent pas empêcher qu’on les assassine, ni « exiger » que les assassins et leurs commanditaires soient mis sous les verrous.

Élément 3

« Sur le plan individuel, selon Girard, les hommes se haïssent parce qu’ils s’imitent. Le mimétisme engendre la rivalité, mais en retour la rivalité renforce le mimétisme. Les protagonistes d’un tel conflit tragique ou comique ne voient pas qu’ils sont interchangeables, symétriques, des « doubles », mais l’observateur extérieur le voit : il y a double logique, celle du désir et celle de l’imitation. En d’autres termes, faire de l’Autre un modèle, c’est faire de lui un rival. »

Là, Onfoncedanslemur boit du petit lait. La proposition : « faire de l’Autre un modèle, c’est faire de lui un rival », explique a contrario que, si l’on ne peut pas tolérer un rival, ce qui est le cas du pouvoir politique, l’on fera tout pour étouffer son modèle et si possible le détruire. Dans le cas de Notre-Dame-des-Landes, (sorte de Fort Alamo écolo), la caste politique a été unanime pour condamner les zadistes au nom de « l’État de droit », parce qu’elle a bien perçu les germes d’un ordre politique concurrent, sérieux et attractif, susceptible de faire « boule de neige ». Les zadistes dénotent une façon d’être qui fait tache : comment peut-on vouloir vivre comme ça alors que dans la société de consommation tout n’est que luxe, calme et volupté ? C’est incompréhensible mais possible, donc irréductible, donc très dangereux.

La leçon

Maintenant que l’inéluctabilité d’une apocalypse se dessine chaque jour de façon plus précise, – et que des prophètes réitèrent leurs coups de poing sur la table -, les théories de René Girard vont peut-être se vérifier. Des boucs émissaires risquent fort d’être désignés, mais pour l’heure, ce qu’il faut retenir de ce billet, c’est l’importance du mimétisme partout à l’œuvre dans les sociétés modernes, et auxquels l’on ne pense jamais. Le capitalisme étant désormais le modèle universel, l’on peut dire du mimétisme qu’il est aux sociétés ce que la gravitation est à la planète : un cadre conceptuel incontournable.

Et surtout, si l’on tient sincèrement à « sauver la planète », alors il conviendrait peut-être d’envisager le mimétisme pas seulement comme problème, mais aussi comme solution. Parce que nous n’avons pas d’autre solution que de passer d’un mimétisme à l’autre, et que ce n’est pas en tapant du poing dans le micro qu’on y parviendra…

 

 

Paris, le 13 septembre 2018

Règle

Illustration : « René Girard : la philosophie du désir mimétique »

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