Faillite du pouvoir politique

Depuis qu’Aurélien Barrau a signé son « appel face à la fin du monde » puis, de sa propre initiative, invité « 200 personnalités » à signer une tribune dans Le Monde, nous sommes en proie à une sorte de « dissonance cognitive » : nous ressentons en effet une incohérence fondamentale dans sa démarche, mais sans pouvoir l’exprimer clairement. Finalement, c’est une enquête d’opinion au près du grand public, (publiée par JM Jancovici sur Facebook, encore merci!), qui nous aura permis de comprendre « ce qui ne colle pas », car cette enquête révèle qu’Aurélien Barrau n’est pas seul à s’en remettre aux « pouvoirs publics », c’est-à-dire au « pouvoir politique » : il a derrière lui toute l’opinion commune.1

L’incohérence vient du fait que, d’une part, la menace est explicitement perçue comme « fin de la civilisation » par des chercheurs de la NASA, « fin du monde » par Aurélien Barrau lui-même, « plus grand défi de l’histoire de l’humanité » selon la tribune des 200, « fin de la civilisation industrielle » selon le rapport Meadows, et, d’autre part, qu’elle est implicitement présentée comme une menace ordinaire puisque l’on estime que le pouvoir politique peut et doit la prendre en considération.

L’approche intellectuelle correcte consiste plutôt à dire que, dès lors qu’une telle menace existe, son existence signe la faillite du pouvoir politique. Autrement dit, de deux choses l’une :

  • soit cette menace n’a pas les attributs qu’on lui prête et dans ce cas il est légitime de s’en remettre au pouvoir politique ;
  • soit elle a ces attributs et dans ce cas il est absurde d’en appeler au pouvoir politique.

Ou encore, soit elle est comme les autres et n’en diffère que par son ampleur, soit elle n’est pas comme les autres. Or, M. Barrau lui-même a mis le doigt sur sa différence en écrivant que : « Notre responsabilité est plus qu’immense : elle est ontologique. » Mais notre responsabilité ne peut être « ontologique » que face à une menace elle-même « ontologique ». Dans son histoire récente, l’humanité n’a connu, et ne connaît encore, qu’une autre menace du même ordre, l’hiver nucléaire, et nous savons qu’aucun pouvoir politique n’a été capable de la réduire. Et pour cause ! Comme pour celle qui nous préoccupe, il en est lui-même l’acteur principal.

Ce qui « signe la faillite du pouvoir politique » n’est pas son incapacité (supposée) à conjurer la menace climatique, c’est, comme nous l’avons dit, d’avoir à la conjurer du fait qu’elle soit là, en tant que menace. Ce pouvoir a failli parce qu’il nous a mis une épée de Damoclès sur la tête, alors qu’il tire sa légitimité de ses prétentions à nous éviter ce genre de situation. Le pouvoir politique s’exerce toujours en exhibant des menaces en tous genres, – selon la vieille recette biblique : « Je mets devant toi… » -, mais, aujourd’hui, l’instrument de la menace n’est pas dans ses mains, pas sous son contrôle : ce n’est pas la terrifiante arme nucléaire qu’il peut déclencher en appuyant sur un bouton, c’est le réchauffement climatique, la nature elle-même, la planète et tous ses phénomènes conjugués. Nous avons longuement comparé menaces nucléaire et climatique dans « 80% : le chiffre du siècle », petit extrait :

« Les humains sont en mesure de faire grandir ou rapetisser la « menace » nucléaire à leur gré, parce que, concrètement, elle est identique à ce que l’on en dit : c’est un fait du discours, il n’existerait pas sans lui. Dans leurs « silos », les « missiles nucléaires » peuvent être vus aussi bien comme des choses terrifiantes, (…), que comme d’inoffensifs masques de carnaval exposés dans une boutique. »

Mais la menace climatique, c’est une histoire racontée par des scientifiques qui nous rapportent ce qui se passe dans la nature, et non pas dans le camp adverse : celui des Russes quand on est Américain, ou celui des Américains quand on est Russe. On peut ne pas les croire, on peut les accuser de mentir, d’exagérer, d’extrapoler, etc. mais ne pas les croire ne changera pas les faits : car ceux-ci ne sont pas créés par des humains comme dans le cas des armes nucléaires, mais par la nature. In fine, c’est le soleil qui réchauffe la planète, pas l’espèce humaine. Donc l’histoire nous dit qu’un autre pouvoir, celui de la nature, menace le pouvoir politique, et a de grandes chances de le tenir en échec. C’est cela qui « signe la faillite du pouvoir politique » : c’est encore lui qui nous gouverne, mais ce n’est plus lui qui nous domine : c’est la nature, son adversaire de toujours.

L’ironie de toute l’histoire est que ce pouvoir politique ne pourra que nous imposer des « sacrifices », exactement comme on le faisait jadis pour des raisons religieuses, c’est-à-dire pour apaiser la colère des dieux ou obtenir leurs faveurs.

 

Paris, le 15 septembre 2018

1Opinion publique à laquelle on fait dire ce qu’on veut par le truchement des questions, mais ce n’est pas le problème : disons que le sondage publié est l’opinion publique telle qu’on sait l’exprimer.

Règle

Illustration : Pour la Science

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