Erreur épistémologique monumentale

Deux professeurs d’université, Joëlle le Marec et Igo Babou, viennent de publier ce texte : « pourquoi il faut questionner les « appels à agir d’urgence » », avec lequel nous sommes amplement d’accord, mais qui comporte un bref §, « En finir avec l’essentialisation de « l’Humain » » qui est faux d’un bout à l’autre. En faisant référence au « modèle de développement de nombreux peuples autochtones », ils se retrouvent sur le même bord que les écologistes de Le Partage, Nicolas Casaux et DGR, (Deep Green Resistance), qui ne jurent que par les « chasseurs-cueilleurs ».

Existence ou non du « caractère destructeur » imputé au genre humain

Il est évident que l’existence, attestée partout dans le monde, de peuples respectueux de leur environnement, anéantit purement et simplement le fait que toute l’espèce humaine serait responsable de la destruction planétaire en cours. Il est incontestable que les innocents sont légions, en particulier les fameux aborigènes d’Australie1 qui ont vécu 50.000 ans en parfait équilibre avec leur environnement, mais aussi, à l’heure actuelle, les 800.000 Bhoutanais qui absorbent trois fois plus de C02 qu’ils n’en produisent, et qui ont pris moult mesures législatives pour protéger leur environnement.

Mais, une fois ces faits rappelés, qu’en reste-t-il ? Strictement rien car ils ne prouvent rien. Que des peuples aient pu « choisir », (terme discutable dans ce contexte), un « modèle de développement respectueux de la nature », prouve seulement que, chez eux, le « caractère intrinsèquement destructeur » a pu ne pas se manifester, ou qu’ils ont su le limiter. Autrement dit, les cas invoqués ne suffisent pas à réfuter la thèse contestée, car ils ne prouvent pas la non-existence du « caractère intrinsèquement destructeur » imputé à l’espèce humaine.

Et c’est bien pourquoi nous jugeons très important d’en parler : ces deux éminents professeurs commettent une erreur épistémologique monumentale. Dans la nature, un phénomène ne peut se produire qu’au gré des circonstances, de sorte que ne pas le constater n’implique pas sa non-existence. Prenons un exemple spectaculaire pour bien enfoncer le clou : voir les astronautes flotter dans l’ISS ne prouve pas qu’ils ne seraient plus soumis à la pesanteur terrestre : ils la subissent encore mais bénéficient de la « force centrifuge » qui en annule l’effet.

De façon analogue, l’exemple du Bhoutan montre ce qui lui permet d’annuler le « caractère intrinsèquement destructeur » du genre humain : son histoire et sa culture. Ce cas prouve que « la nature humaine » sous-jacente n’est pas déterministe à la façon de la pesanteur : elle ne comporte aucun facteur qui impliquerait fatalement le développement d’une culture destructrice. Mais que des humains sachent vivre sans détruire leur environnement, ne signifie pas que la nature humaine n’y soit pour rien dans le cas contraire.

Réfutation absurde

Ce qui motive notre discours, ce n’est pas tant d’affirmer que « la nature humaine » est « intrinsèquement destructrice », (c’est intéressant mais pas crucial), c’est de montrer le caractère intrinsèquement absurde des réfutations qu’on oppose à cette thèse.

En effet, l’on ne peut affirmer que l’espèce humaine « n’est pas intrinsèquement destructrice » qu’à condition de… « l’essentialiser ». Or que disent les deux professeurs cités ? Qu’il faut : « En finir avec l’essentialisation de « l’Humain » » ! Autrement dit, c’est mal d’essentialiser quand le résultat ne vous convient pas, mais c’est très bien quand il conforte votre position. Ils ne mesurent pas que le seul fait d’écrire : « l’espèce humaine », « l’Homme », « l’Humain », « l’être humain », ou « le genre humain », c’est déjà essentialiser les êtres humains en faisant surgir un « être métaphysique » unique, comme expliqué dans « L’être et le lieu », (qui part de l’exemple pittoresque du fantôme).

Ils ne réalisent pas que les êtres humains « s’essentialisent » depuis la nuit des temps dans la mesure où ils s’efforcent de se représenter, de se connaître, de se voir et concevoir unitairement dans leurs relations avec dame nature, mais aussi avec leur origine, les esprits, les dieux et les phénomènes naturels, comme le prouve l’existence universelle des religions et des mythes. Le spécialiste pourra arguer que les représentations ancestrales n’ont jamais atteint le niveau conceptuel de l’essentialisation dans son sens moderne : c’est vrai mais guère pertinent. L‘élégance et la complexité de l’art des aborigènes d’Australie suggèrent que, même s’ils ne pouvaient pas « s’essentialiser » comme nous par l’écriture et la mémoire de l’écrit, ils l’ont fait par cette tradition orale très forte qui leur a permis de conserver jusqu’à nos jours la mémoire du « Temps du rêve ».

Autre exemple avec les Nuers d’Éthiopie selon qui : « les jumeaux sont des oiseaux »1. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils croyaient les premiers capables de voler ou de pondre des œufs. Ils ont simplement identifié leur « essence », et celle-ci leur semblait identique à celle des oiseaux.

L’anthropocène

Enfin, les deux mêmes professeurs écrivent que : « le terme d’ « anthropocène » est idéologique » ! Dans un passage de 68 mots que nous ne citerons pas tellement il est absurde, ils prétendent que « capitalocène » serait plus approprié.

  • La nomenclature des ères géologiques est complexe et sa critique n’appartient qu’aux scientifiques compétents.
  • Il est évident qu’un nouveau terme doit avoir une portée universelle, (à l’échelle de la planète et des temps géologiques), et que l’espèce humaine s’impose comme facteur-clef : d’une part à cause de ses dépôts dans les couches géologiques, d’autre part comme source des GES qui sont à l’origine des changements climatiques.
  • Il n’y a donc rien d’idéologique dans le choix du terme. CQFD.
  • En proposant (sérieusement) « capitalocène », les deux professeurs se couvrent de ridicule. Puisque les sociétés humaines ne sont pas toutes capitalistes, le terme n’a pas de portée universelle, ce qui le disqualifie. De plus, « capitalisme » n’est qu’un mot pour qualifier le système économique dominant. L’on pourrait aussi bien proposer : « libéralismocène », « énergofossilocène » et bien d’autres.

Les auteurs voulaient bien sûr critiquer l’usage idéologique que l’on peut faire des mots, mais ils ont raté leur coup. On peut leur rétorquer que, faute de savoir contester la thèse de « l’être humain intrinsèquement destructeur », ils tombent eux-mêmes dans l’idéologie.


Paris, le 19 octobre 2018

1De mémoire, les derniers aborigènes d’Australie à vivre dans l’ignorance de la civilisation, moins d’une dizaine de personnes, ont été découverts dans les années 50, suite au ratissage d’une zone de sécurité établie pour le lancement d’une fusée.

1Cité par Paul Jorion dans « Comment la vérité et la réalité furent inventées ».

Règle

Illustration : art aborigène d’Australie

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