Des chasseurs-cueilleurs au capitalisme

Nous allons encore critiquer Le Partage qui fait beaucoup parler de lui, alors que personne ne cite Onfoncedanslemur, ce qui nous laisse avec un amer sentiment d’injustice. Cette fois, Nicolas Casaux s’en prend à « ces youtubeurs qui font la promotion de l’écologie capitaliste », un comportement d’une extrême gravité, il faut bien en convenir. Il explique en substance :

« En ce qui concerne le fond, le premier problème, c’est que nos youtubeurs ne formulent pas d’analyse claire de la situation. Ils embrayent directement sur divers problèmes plus ou moins spécifiques et se demandent comment les résoudre. Mais sans poser de diagnostic, sans déterminer la cause des problèmes, sans cibler le système économique dominant — le capitalisme —, ou l’organisation sociale planétaire dans laquelle il s’inscrit et qu’il perpétue — la civilisation industrielle —, sans dénoncer le caractère intrinsèquement nuisible et insoutenable de l’industrialisme, sans constater le caractère antidémocratique de la modernité, sans souligner que le système judiciaire sert avant tout les corporations et les entreprises, difficile de proposer des solutions judicieuses. »

Mais puisque Le Partage est déjà là pour dénoncer tout ce que les « youtubeurs » ne dénoncent pas, pourquoi les seconds devraient-ils imiter le premier ? Derrière cette critique se profile l’un des plus vieux préjugés qui soit, et qui signale une appréciation un brin complaisante de soi-même : « si tout le monde faisait comme moi, ça irait beaucoup mieux ». C’est pourquoi Le Partage ne questionne pas sa propre critique du capitalisme : elle est bien sûr tout à fait sensée puisqu’il domine désormais le monde, et nous précipite vers l’abîme, mais cela n’autorise pas à supposer qu’un autre système, (celui des chasseurs-cueilleurs si cher à M. Casaux), aurait pu être et rester indéfiniment « respectueux de la nature ».

Le système soviétique, fondamentalement anti-capitaliste, était tout aussi irresponsable sur le plan écologique et gaspillait allègrement ses ressources. Dans « La Russie expliquée par son chauffage », le Diplo explique :

« En hiver, la plupart des citadins russes vivent chez eux en maillot de corps, short ou robe légère, la fenêtre… entrouverte. Dehors, en Sibérie, la température tutoie les -40 °C, souvent -25 °C à Moscou. Mais dans les logements, la chaleur devient parfois si étouffante qu’il faut laisser un filet d’air glacial entrer par une croisée entrebâillée. »

Les soviétiques avaient en effet recours à un chauffage urbain extrêmement rustique, avec des tuyaux enfouis mais non isolés, et des radiateurs dépourvus de robinet… L’on se fait beaucoup d’illusions à imaginer qu’un autre système, plus démocratique, plus « petit » dans ses structures, (sans multinationales ni spéculation financière), plus proche des citoyens et de leurs « besoins réels », plus « égalitaire » ou « collaboratif »1, aurait pu aboutir à un état d’équilibre « respectueux de la nature ».2 C’est une illusion dans la mesure où les dégâts ne sont pas directement provoqués par les structures, (de production-consommation), mais par les actions, les premières étant seulement ce qui rend les secondes possibles. Autrement dit, d’autres structures socio-économiques, élaborées selon d’autres modèles, (et ceux-ci dotés de toutes les vertus qu’on veut, aux antipodes du néolibéralisme et du consumérisme), auraient fatalement conduit l’humanité au même point. Peut-être de façon plus lente, avec 15 milliards d’habitants au lieu de 7, mais cela serait arrivé quand même.

Aussi osé soit-il, ce point de vue se justifie des raisons suivantes :

  • La stabilité n’existe pas. Du moins pas de façon absolue ni pour l’éternité. Pour rester stable, un peuple doit être isolé, (comme les fameux aborigènes d’Australie), sinon il est condamné à évoluer sous l’influence des autres. Et tout le monde sait ce qu’il est advenu des Amérindiens une fois leur isolement rompu… De plus, la culture serait elle-même un moteur de l’évolution3, le mot « culture » incluant ici tout comportement susceptible d’être transmis par imitation.
  • C’est la dose qui fait le poison. Les effets délétères ne sont ainsi qu’à cause des quantités physiques mises en jeu, et celles-ci auraient pu l’être de mille façons différentes. Les grosses multinationales, purement capitalistes, jouent bien sûr un rôle de premier plan dans la destruction de la biosphère, mais un système composé uniquement de petites entreprises pourrait provoquer les mêmes dégâts : c’est une question de nombre, ou d’amplitude. A petites doses, la déforestation ne fait pas de mal, elle peut même être bénéfique en introduisant de la variété, (clairières et lisières), mais ses effets les plus néfastes apparaissent à partir d’un certain seuil, et celui-ci ne dépend pas de la façon dont les humains sont organisés. Le seuil ou les seuils locaux sont forcément atteints sous le poids du nombre.
  • À proprement parler, il n’y a aucune « régulation » dans la nature, c’est-à-dire rien qui puisse a priori empêcher une espèce de croître autant qu’elle le peut, et c’est exactement ce qu’a fait l’espèce humaine. L’hypothèse la plus probable est donc qu’elle aurait crû d’une façon ou d’une autre, tôt ou tard, avec toutes les conséquences que cela entraîne, en particulier le formidable développement du progrès technique, (alias « la culture » citée dans le premier point), dans son rôle d’accélérateur de toutes choses.

Figure-1

Les chasseurs-cueilleurs

A l’opposé de notre position, M. Casaux affirme, avec toutes les conséquences qu’il en fait découler, que les chasseurs-cueilleurs étaient « respectueux de la nature ». Mais il « oublie » que les agriculteurs honnis ne sont pas tombés du ciel : ils n’ont pu apparaître que par transformation du mode de vie de populations existantes, et celles-ci ne pouvaient être que des… chasseurs-cueilleurs. Donc, même si l’on prête à ces derniers toutes les vertus, il ne faut pas perdre de vue que certains d’entre eux sont nécessairement « sortis des rails », (selon le principe d’instabilité), pour inventer puis imposer l’agriculture. L’ont-ils fait par nécessité ? Rien n’est moins sûr. Dans « L’invention du capitalisme », Le Partage lui-même montre que l’économie industrielle ne visait au départ que l’enrichissement des riches, non une nécessaire évolution de la société pour l’adapter à des changements environnementaux. Aussi fragile que soit la démonstration, elle invite à penser qu’il a pu en être de même des premiers chasseurs-cueilleurs à pratiquer l’agriculture, car celle-ci exigeait une structure sociale forte pour empêcher que des individus ne pillent les récoltes ou abandonnent leur communauté.

Il n’y a aucune raison de croire que les premières sociétés à pratiquer l’agriculture auraient été homogènes, et qu’ainsi tous les individus auraient spontanément accepté cette innovation. Les traditions devant être très fortes à l’époque, et l’agriculture impliquant un énorme changement de vie, il y a nécessairement eu des résistances, des conflits et des exclusions, et, finalement, les premières méthodes de coercition pour gérer le tout. Car il fallait, comme aujourd’hui, que la production atteigne sa « destination sociale », c’est-à-dire l’usage escompté « par qui de droit ». Cela signifie, qu’au niveau des « fonctions sociales », il n’y a aucune différence entre cultiver le premier champ et construire la première usine : de l’un à l’autre, seul change le niveau de complexité (et les méthodes de coercition).

Souhaitons à M. Casaux d’entendre cette petite leçon à propos de son ennemi numéro un, le capitalisme, et de ses petits protégés, les chasseurs-cueilleurs…

 

Paris, le 18 novembre 2018

1Ca nous amuse toujours de voir vanter les mérites de la collaboration alors qu’une entreprise capitaliste n’est rien d’autre qu’un système de collaboration forcée. Sans parler de l’État dont le rôle principal est de contraindre ses citoyens à collaborer gentiment au système.

2De tels systèmes ont existé bien sûr, mais localement et non isolés, de sorte qu’ils ne pouvaient pas se maintenir indéfiniment.

3Voir Pour la Science N°493 de novembre 2018 : « La culture, moteur de l’évolution humaine ».

Suite : « Et si Le Partage avait raison ? »


Illustration : chasseurs-cueilleurs en Afrique centrale. Image du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN).

Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

Un commentaire sur “Des chasseurs-cueilleurs au capitalisme

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  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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