Le nombre de morts

Les fans de Raoult s’en donnent à cœur joie pour taper sur cette étude du Lancet qui est probablement trafiquée. C’est du moins ce qu’ils nous disent, et nous n’irons pas les traiter d’imbéciles ni d’esprits faibles parce qu’ils le croient. Ces braves gens carburent au scandale que toute injustice par trop voyante ne manque pas de susciter. Ils composent le chœur des pleureurs et font monter leurs légitimes lamentations aux plus hautes instances du « système », le gouvernement et ses institutions « corrompues ». Nous sommes là dans le jeu démocratique considéré comme normal, et nous ne sommes pas sociologue pour pouvoir le critiquer.

La science des quidams

Nous en reparlons parce que tout ce barouf hydroxychloroquinesque est ubuesque. Que faut-il en effet pour pouvoir critiquer l’étude du Lancet ? Réponse : tout l’attirail des méthodes scientifiques, lesquelles commencent par l’analyse des données, puis des calculs, puis de leur interprétation (souvent délicate). Et le tout doit s’appuyer sur des raisonnements qui permettent d’enchaîner logiquement des propositions en langue vernaculaire, sinon il n’est plus possible d’affirmer quoi que ce soit. A notre époque où le rationalisme est devenu la norme, cela nous fait dire que tout un chacun « fait de la science » comme monsieur Jourdain de la prose. Et comme chacun croit que ses données et raisonnements sont plus justes que ceux de l’adversaire, il en ressort que chacun croit disposer de « la vérité », mais d’une vérité où « la science », désormais sans valeur,1 n’aurait pas son mot à dire. Ainsi s’explique le fait que chacun peut adhérer aux discours de monsieur Raoult sans voir de contradiction majeure entre « la science » et ses déclarations à l’emporte-pièce qui en piétinent les principes.

Les braves gens qui ont pris son parti reconnaissent implicitement que « la vérité » existe quelque part : dans leur camp bien sûr, comme Dieu à la veille des grandes batailles. Mais cette vérité-là ne peut pas être scientifique, car il lui manque le consensus qui la validerait définitivement, comme le réchauffement climatique par exemple. Ce n’est donc pas une « vraie vérité », (si l’on peut dire), mais une opinion qui n’exprime qu’une possibilité. Le contexte d’urgence qui l’a vue naître lui a conféré un mérite certain, car les médecins devant prescrire un traitement contre le coronavirus n’avaient, à leur connaissance, aucun médicament aussi efficace. Il était donc légitime d’essayer la chloroquine, mais légitime aussi de la mettre en doute : c’est le jeu normal de « la science » qui explore le réel par tâtonnements, car elle n’a pas de baguette magique qui mène droit au but.

Le nombre de morts

Les réticences des autorités n’auraient cependant pas suffi à provoquer tout ce « foin médiatique » sans un facteur contextuel omniprésent : « le nombre de morts ». Sur les réseaux sociaux, l’efficacité de la chloroquine s’est aussitôt (et tacitement) traduite en « nombre de morts » que sa prescription pourrait éviter, mais les autorités, échaudées par « l’affaire du Médiator » dont le procès venait de s’ouvrir, et ne disposant donc pas de consensus scientifique sur le sujet, ont apprécié la situation en fonction du « nombre de morts » qu’un contrôle serré de son usage pourrait éviter. Les réseaux sociaux raisonnent sur la même base que « le système » et partagent un même souci : ce « nombre de morts » qui est toujours scandaleux, parce qu’il est toujours scandaleux de ne pas « tout faire » pour « sauver des vies ». Le moindre mort qui aurait pu être évité est toujours un mort de trop.

Ce principe est incrusté si profondément dans la société qu’il est impossible de s’y soustraire, de le dédaigner et de ne pas en faire sa priorité : c’est toujours lui qui doit peser le plus lourd, lui auquel tous les autres doivent être subordonnés. A première vue, cela semble logique et hautement moral, mais quelque chose nous chagrine à voir le « nombre de morts » dominer à ce point les esprits. Qu’il soit devenu un critère « objectif » pour juger de la gravité d’un phénomène ou d’une situation, voilà qui est naturel et conforme à la représentation scientifique du monde. Il permet de donner du poids à des causes socio-économiques, notamment les violences policières et conjugales, les viols, les dégâts de la pollution, les accidents du travail, les suicides des chômeurs et des agriculteurs, etc. Mais en faire le pivot de la contestation du gouvernement, c’est jeter de l’huile sur le feu du système, car le scandale que l’on prétend ainsi faire éclater n’est jamais qu’une demande adressée aux autorités. Une demande certes exprimée dans la « colère », mais ni la force ni la virulence d’une émotion ne peuvent empêcher que son motif ne provienne de la sujétion des esprits à l’ordre systémique, parce que formulé dans les termes du système : le « nombre de morts ».

Le caractère inacceptable et tragique de tous décès, (femmes, enfants, vieillards, adultes dans la force de l’âge), ne vient pas du nombre, mais de ce qu’ils sont produits par nos semblables. En ce moment-même, les États-Unis s’embrasent pour un seul homme, George Floyd, mort à cause d’un (sale) flic : c’est ça la morale, c’est ça une colère légitime. Tout mort est un mort de trop quand son histoire révèle son origine immorale et injuste. C’est ce qu’a montré Irène Frachon en étudiant à la loupe quinze cas de valvulopathie2 : elle ne s’est pas comportée (ni emportée) comme on le fait sur les réseaux sociaux, elle a apporté un récit qui constitue les preuves du scandale. Elle n’a pas investi sa foi, son courage, sa ténacité et ses compétences dans une fumeuse étude venue des antipodes par Internet, mais dans l’analyse serrée des dossiers, à la lumière de cette science que vomissent nos joyeux drilles pro-Raoult.

A l’opposé de ce cas aussi exemplaire qu’admirable, (et que l’on doit à une femme, soit dit en passant), que nous raconte le « nombre de morts » ? Pourquoi nous donne-t-il envie de vomir ? Parce qu’il ne raconte rien, strictement rien, néant absolu. En principe, il représente une certaine réalité, mais comment peut-on admettre que la réalité soit ainsi « représentée » ? Une telle représentation n’a de sens que du point de vue scientifique, pour l’honnête homme c’est une abstraction dépourvue de chair, une irréalité. Si les drames qui se rejouent chaque jour dans nos campagnes ne font pas scandale sur les réseaux sociaux, – je parle évidemment du suicide des agriculteurs -, c’est d’abord parce que le récit de chacun n’est publié nulle part, ensuite parce que le « nombre de morts » dissimule la réalité sous l’illusion de la connaissance.

Ce nombre, que seules des statistiques peuvent produire avec plus ou moins de précision, est l’instrument fondamental du « système » pour se gérer, et nous assujettir à ses objectifs. S’il nous arrive de le citer, c’est seulement pour ce qu’il est, un indicateur qui a sa place dans un discours, mais jamais nous n’en ferions un motif de récrimination. Il dit simplement qu’il faut bien mourir un jour, que des millions de gens meurent quotidiennement à tous les âges de la vie, et que l’on ne parviendra jamais à éradiquer toutes les causes de mortalité. Il dit surtout que, si les gens ne meurent plus de telle cause, par exemple du tabac, alors ils mourront d’une autre, de sorte qu’il pourrait être plus sage de ne point trop en faire. Tout cela porte l’honnête homme à le relativiser, voire à l’ignorer purement et simplement pour l’abandonner aux spécialistes patentés.

Mais si vous expliquez cela sur les réseaux sociaux, l’on vous répond « M’enfin ! Vous ne vous rendez pas compte ? Ces milliers de morts [de ceci-cela], ça ne vous touche pas ? » Et bien non, pas le moins du monde. En revanche il pose question : comment pourrait-on être « touché » par un nombre ? Comment peut-on, quand on n’est ni médecin ni responsable de la santé publique, être sensible au « nombre de morts que la chloroquine pourrait éviter » ? Bien sûr, chacun se projette dans l’avenir et craint de se compter parmi les victimes, mais l’on voit bien que cela fait déjà intervenir une narration, un début de récit individuel, et que le nombre à lui seul devrait laisser de marbre.

Disons pour finir (en queue de poisson) que votre serviteur, subissant déjà les injonctions du système, ne va pas céder à celles que les réseaux sociaux font tomber du ciel dans le bruit et la fureur, au nom de leur morale de pacotille.

Question-de-morale

 

Paris, le 31 mai 2020


Illustration : Wikimédia

1« science sans valeur » : Cf. précédent billet « Le nouveau Martin Luther (de pacotille) ».

2 Cf. le remarquable article de Libé : « Laboratoires Servier, anatomie d’un système ».

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