La pensée réflexe

Elle est malheureusement partout et son nom lui va comme un gant.


On parle généralement des faits socio-politiques en termes de besoins, d’espoirs et de craintes, toutes choses bien connues qui font l’objet de débats enflammés à chaque élection. Notamment pour ce qui touche à la liberté et la sécurité. Les gens ont besoin de l’une et de l’autre, mais il est « admis » que la seconde « implique » de « rogner » la première. Ainsi l’espoir d’un « monde plus sûr » fait-il craindre un « monde moins libre », avec le risque de tomber dans un « contrôle social » toujours plus serré, voire dans une société cybernétique à la chinoise ou le totalitarisme pour les plus pessimistes.

Tout cela est donc familier au citoyen moderne, mais cache quelque chose dont on ne parle pas. Quand notre doulce France se trouve endeuillée par un attentat, (toujours horrible, évidemment, on imagine mal qu’un massacre puisse être aimable et sympa), le gouvernement s’empresse de pondre une nouvelle loi que l’opposition est seule à juger attentatoire à « nos libertés », les médias mainstream applaudissent à tout rompre, aucun ne proteste ni ne soulève la moindre critique, (sinon pour la forme), et la petite minorité qui proteste se fait conspuer. En un sens c’est « normal » puisque la loi passe alors pour être motivée par des violences criminelles et anti-républicaines. Certes. Mais quand des citoyens non-violents demandent poliment, dans le respect des règles démocratiques et en toute transparence, que l’on prenne des mesures dans l’intérêt de la nation, et ce, pour répondre à des craintes fondées sur des faits attestés, (le réchauffement climatique pour ne point le nommer, on ne parle pas du grand remplacement), alors les mêmes n’ont subitement plus qu’un souci en tête, « nos libertés », et vitupèrent ces mesures qui auraient pour conséquences de les réduire à néant et de nous conduire dans un enfer digne des Khmers rouges…

N’y aurait-il pas quelque chose qui « cloche » comme disait Lacan ? Pourquoi sacralise-t-on la liberté dans certains cas et la sécurité dans d’autres ? Pourquoi faudrait-il avoir une peur bleue du « terrorisme » mais ne pas craindre le réchauffement climatique ? C’est du moins ce que les médias nous chantent jour après jour. Ils expliquent tout ça très bien, mais « en mode silo » pour éviter des rapprochements : quand un attentat fait la Une, le réchauffement climatique est hors sujet, et vice-versa. Leurs explications ne sont donc pas celles que l’on recherche ici, elles font partie du phénomène.

Notion d’attente

Pour formuler une vraie explication, il faut en appeler à la notion plus générale d’attente. Un exemple va montrer de quoi il retourne, c’est très simple. Imaginons un ressortissant français qui voudrait se rendre chez les Touaregs, dans cette région infestée de combattants islamistes armés jusqu’aux dents, et que la France combat au Mali : à quoi cette personne pourrait-elle s’attendre ? La réponse coule de source : à faire une très mauvaise rencontre, se faire tuer ou prendre en otage. Si elle s’y rend quand même, et si elle est raisonnable, elle devra beaucoup plus craindre que son attente ne se réalise qu’espérer lui échapper. Autre exemple : des militants d’extrême-gauche peuvent espérer « le grand soir », mais il ne s’en trouve sûrement aucun qui s’attende à le voir de son vivant : espoirs et attentes ne vont pas toujours de pair.

De manière générale, une attente résulte d’un schéma cognitif acquis par l’expérience ou la transmission, qui précède les sentiments, les émotions et les pensées, et installé à demeure dans l’esprit d’une personne. Tout ce que l’on peut attendre de quelqu’un, d’un employeur, du monde en général ou de ses enfants en particulier, change bien sûr avec le temps, mais sur un rythme très lent. Les événements du quotidien ne suffisent pas à changer les schémas cognitifs, il faut des expériences répétées ou assez fortes pour bouleverser les acquis. On le doit au fait que les attentes qui jouent un rôle important, (dans les relations sociales et les idéologies), sont chargées d’affects. Les humains sont tout sauf des robots dont on peut changer le logiciel : leurs attentes sont enracinées dans leur passé, et même dans leur corps.

Toute la vie humaine est réglée comme du papier à musique par des attentes en nombre infini. Par exemple, quand on sait qu’« il fait beau », à quoi peut-on s’attendre si on met le nez dehors ? A trouver du soleil, du ciel bleu avec quelques nuages, mais pas un « ciel bas et lourd » à la Baudelaire. Anecdotique ? Non, seulement exemplaire. Si l’on parle « Ancien Régime », (politique bien sûr, pas diététique), à quoi pense-t-on ? Dictature. Et qu’est-ce qui vient après dictature, aussi sûrement que le beau temps après la pluie ? « Aucune liberté », « classe dominante », « peuple asservi ». Ces schémas cognitifs ne sont ni vrais ni faux, ils définissent nos représentations du monde et ce que l’on peut attendre de lui.

Il est impossible de penser sans eux, ce sont les briques dont on fait les phrases. L’on ne comprend pas le sens d’un mot pour avoir mémorisé sa définition, mais parce qu’on l’a associé à une myriade d’autres, et souvent de façon grossière.1 Mais ces associations appellent autant de dissociations. En effet, dès lors que le mot dictature est fortement associé à non-liberté, alors il se retrouve dissocié de démocratie puisque les pays dits « démocratiques » passent pour « défendre les libertés », et les dictatures pour les « réprimer ». Le seul lien qui subsiste entre les deux termes est comparable à celui qui unit deux atomes se partageant un électron : dictature = non démocratie. Dans la réalité, c’est infiniment plus compliqué, mais dans le langage, lieu où les schémas cognitifs se montrent à visage découvert, les choses sont aussi simples que ça.

Pensée réflexe

On appelle « pensée réflexe » une pensée qui n’exprime rien de plus qu’un schéma cognitif. Cette pensée peut paraître pertinente, intelligente, correcte, et tout ce qu’on veut, mais en fait elle est creuse comme une potiche, car elle ne dit rien de particulier : elle rappelle seulement ce que l’on considère, (ou voudrait considérer), comme « normal » et « raisonnable » de penser. Elle est nécessaire dans le surgissement du malheur, car elle renforce les liens sociaux. Un attentat ou une catastrophe naturelle sont par définition des événements horribles, mais, pour ne pas se montrer soi-même horriblement cynique, on est obligé de dire que c’est horrible. Dans les circonstances dramatiques, l’heure n’est pas à la pensée mais à la compassion.

Et qu’un argument basique, dans une discussion, ne soit rien d’autre que le rappel d’un schéma cognitif n’en fait pas forcément une pensée réflexe, ce peut être une excellente réfutation. De même, le fait de reprendre des poncifs ne relève pas de la pensée réflexe. Pour mériter son nom, elle doit se présenter comme une réaction à un stimulus. Exemple-type pris sur Facebook :

pensée-réflexe

Cette phrase n’arrive pas en conclusion d’un discours, elle ne réfute aucun point de la conversation, elle n’exprime ni poncif ni bienséance : elle ne fait que planter le panneau « régime à la chinoise » comme un stop au coin de la rue. Elle arrive de surcroît après seulement quelques échanges, donc, toutes choses égales par ailleurs, aussi vite que la salive dans la gueule du chien de Pavlov. Quant au stimulus initial, c’était la locution « Ancien Régime » employée par votre serviteur. L’arc réflexe est évident : Ancien Régime => dictature => régime chinois.

Boris Cyrulnik parle aussi de « pensée réflexe » dans son livre « Les âmes blessées », où il conte l’histoire des pratiques psychiatriques dans la seconde moitié du XXième siècle. L’écrivain en a manifestement souffert d’après cette citation :

« Ces récitations réflexes empêchent les débats. On préjuge d’une théorie qu’il convient d’ignorer, afin de la haïr. C’est ainsi que bêlent les troupeaux de diplômés, unis par une même détestation. La haine devient le liant d’un groupe d’où le plaisir de penser a été chassé ».

C’est peu dire que ces réflexes « empêchent les débats » ! Ils servent précisément à les canaliser, à les maintenir de force sur des rails, pour qu’aucun vrai débat n’advienne. Ils servent à boucler les issues ou à marteler une opinion. Un bel exemple en a été fourni par Élisabeth Lévy sur Cnews :

« «Puisque des tas de musulmans, et je le crois, nous disent « on veut vivre dans la communauté nationale, nous sommes des Français comme les autres », je m’étonne que pas une musulmane n’ait dit par tact : « Aujourd’hui, en l’honneur de Samuel Paty, parce que mon voile est aussi l’uniforme des ennemis de la France […] je l’enlève ». (…) »

C’est de la pensée réflexe pur jus, car son idée est parfaitement loufoque, seule compte la locution « ennemis de la France » qu’elle voulait faire entendre.

Les deux mamelles du système

La liberté, on raconte encore son histoire quatre siècles après Galilée, mais depuis elle est devenue un dogme. Si l’on admet que la pensée est soumise à des schémas cognitifs que l’on ne contrôle pas, et que l’on répugne à changer, alors ces schémas, que les médias entretiennent soigneusement, jouent le rôle des dogmes de l’Ancien Régime. Et cette « liberté », à laquelle on sacrifie toute pensée en dehors des clous, est paradoxale : c’est le dogme qui prétend refuser tous les dogmes. De façon parfaitement hypocrite, bien sûr, aucune société ne peut s’en priver, et les capitalistes ne sont pas disposés à renoncer aux leurs.

On sacralise liberté et sécurité comme des vérités religieuses, en même temps qu’on les déclare toujours « menacées ». Par des minorités qui ont chacune un certain niveau de « dangerosité » : écolos, gilets jaunes, « barbus » de confessions extra-hexagonales, « ultra-gauche » et « islamo-gauchistes », etc. Dans les pays développés, les gens sont libres et en sécurité comme jamais ils ne l’ont été dans l’histoire humaine, c’est pourquoi ils s’attendent à ce que cela dure indéfiniment. Le système ne pouvant les décevoir, car ces attentes sont cruciales et fondamentales, il agite « la liberté » pour repousser aux calendes grecques les demandes indésirables, et « la sécurité » pour rassurer ses électeurs. (Finalement rien ne cloche, tout s’explique.) Et pour ce faire, il ne donne pas dans l’analyse philosophique pointue, mais plein pot dans la pensée réflexe. Revenons sur notre exemple :

pensée-réflexe

On peut toujours « lire », interpréter ou « comprendre » des propos pour y « discerner » ce que l’on veut y trouver : c’est au mieux de la paréidolie, au plus probable de la stupidité ou de la mauvaise foi. Notre exemple, un cas d’anthologie, est à l’image des débats sur les sujets « sensibles », des débats où toute idée originale doit s’attendre à se faire balayer par la pensée réflexe.

Reste cette dernière et grande question : une société ne pouvant changer sans remettre en cause ses dogmes, pourra-t-on sauver le climat et la biosphère sans toucher à celui de « la liberté » ? Vous avez quatre heures.

Paris, le 24 mars 2021

1 Dans les écoles catholiques, on faisait découvrir aux mômes la notion de communisme en disant que son but était d’établir « le paradis sur Terre ». Quand on enseigne en même temps le « vrai » paradis du bon Dieu, celui du communisme passe évidemment pour être un tantinet prétentieux et ridicule. Mais quid du « royaume de Dieu sur Terre » ?


Illustration : Wikiwand (qui raconte des tonnes de choses sur l’histoire de la célèbre statue)

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