Le message de Paris 2024

6 août 2024 – 1900 mots

L’enjeu politique de la polémique sur le tableau Festivité.


La polémique autour du tableau Festivité de la cérémonie d’ouverture se fera vite oublier, mais ce n’est pas une raison suffisante pour s’en désintéresser, parce qu’elle advient sur un arrière plan politique très inquiétant : une montée de l’extrême-droite en Europe que personne ne semble pouvoir enrayer.1 C’est pourquoi il faut questionner cette fraction de la gauche qui, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, a donné raison à ses adversaires sans réfléchir à la pertinence de leurs plaintes.

Sur Facebook, un gauchiste de mes amis écrit : « Et moi, ce qui m’intéresse, c’est la raison pour laquelle on nous propose quasi systématiquement des situations ambiguës qui divisent les Français. J’en ai rien à cirer des commentaires pour ou contre, mais je suis offusqué de la violence engendrée là où T. Jolly voulait mettre de la réconciliation et de la réparation. Désolé Thomas, tu sembles t’être fait manipuler… Ou tu es complice. »

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Il n’est pas seul à penser ainsi. Sur Freelance Infos, un certain Fabien Joubert écrit que : « La cène en version drag queens divise », et pose la question qui tue : « La cène revisitée, cela était-il nécessaire ? » Ci-contre, monsieur Mélenchon répond non. De telles « situations ambiguës » n’apparaissent pas mystérieusement, il y a des gens qui se font un malin plaisir de les faire surgir. En l’occurrence, le coupable serait donc Thomas Jolly, le directeur artistique de la cérémonie, car il avait le pouvoir de ne pas « représenter la Cène » et d’empêcher que l’« ambiguïté » ne devienne réalité : il lui suffisait d’éliminer du tableau tout ce qu’il pouvait avoir de « blessant ». Car il savait très bien de quoi il retournait : nul n’ignore que les « excités du goupillon », comme ceux d’extrême-droite, ne peuvent pas voir les LGBTQIA+ en peinture. Et même s’il n’avait pas la Cène à l’esprit comme il l’a dit lui-même, il ne pouvait ignorer que d’autres se chargeraient de faire le lien, et jureraient leurs grands dieux qu’il y a matière fécale à scandale. Il savait donc très bien qu’il risquait de « choquer » les « âmes sensibles », et s’il ne le savait pas, c’est impardonnable à un tel niveau de responsabilités.

Ces choses-là étant fort prévisibles et répétitives, on en est arrivé à cette morale très répandue à gauche : « à quoi bon risquer de blesser les croyants » ? Cette morale se fonde sur l’idée qu’il vaut mieux préserver le « vivre ensemble » plutôt que jouer les provocations ou les fiers-à-bras. Je suis tout à fait d’accord avec ce principe, mais encore faut-il savoir qui provoque qui, à propos de quoi et dans quelles circonstances, sinon ce n’est qu’une règle inapplicable faute de données. Et dans ce cas de figure, ce n’est pas Thomas Jolly le provocateur, car Festivité peut se lire autrement. L’emploi de personnes issues des minorités sexuelles visait à les rendre visibles, à leur faire de la pub, à leur redorer le blason si l’on peut dire, parce qu’en France on considère qu’elles ont leur place au milieu des autres citoyens. En France, on lutte contre les discriminations en tous genres, (c’est le cas de le dire), pas seulement contre l’antisémitisme. On pourrait relever les hypocrisies, (en tous genres elles aussi), qui viennent sur le terrain obombrer ce brillant idéal, mais ce serait oublier un paramètre essentiel : la France, exposée au monde entier en cette solennelle circonstance, avait le devoir de se présenter dans ses plus beaux atours et d’affirmer ses valeurs : liberté, égalité, fraternité, diversité et inclusivité de toutes les minorités, même celles que d’aucuns jugent menaçantes, indécentes, répugnantes, dégradantes et décadentes. Le message était limpide : chez nous, les Français, aucune minorité sexuelle n’est méprisable, aucune ne mérite de devoir vivre cachée, car chacune a le même droit de profiter de l’espace public, d’y circuler et de s’y montrer sans devoir raser les murs ni courber l’échine.2

C’est ça, notre « vivre ensemble » républicain : il est inconditionnel, c’est-à-dire non-réservé à certaines catégories sociales définies a priori, et il trône au top de notre hiérarchie. Mais Jean-Luc Mélenchon et certains gauchistes, en bon matérialistes qu’ils sont, ont du mal à s’élever au-dessus des réalités du terrain, (où presque tout le monde veut la paix sociale), et ne se rendent pas compte, qu’à vouloir éviter la violence des polémiques, ils renient notre « vivre ensemble » républicain en tant que principe fondamental et clef de voûte de la constitution et des lois. « Ne pas blesser les croyants » impliquait dans ce cas de ne pas montrer de LGBT, (et encore moins ces drag-queens spectaculaires alors qu’un spectacle grandiose se doit d’être spectaculaire, du moins il me semble), et ne pas les montrer eût signifié les cacher, comme le voulaient les allumés du goupillon. Mais les cacher c’était les exclure de cette grande fête, et les exclure ainsi c’était les blesser en leur signifiant que : « vous, les LGBT, vous n’êtes pas vraiment des nôtres, on veut bien vous tolérer dans la vie courante parce que nos lois nous y obligent, mais là, au niveau de nos principes et de nos valeurs, et devant des milliards de téléspectateurs, non, vous n’êtes pas les bienvenues, vous nous faites honte, on ne peut pas vous montrer, on fera la fête sans vous. » C’est pour reléguer ce type de discours que ces minorités devaient être montrées : il faut donc se réjouir que les organisateurs aient profité de l’occasion pour les mettre en lumière. (Et dans la ville lumière qui plus est, à quelques encablures de Notre-Dame en train de renaître, on ne leur trouvera pas de sitôt un écrin plus magnifique.) Si au contraire ces organisateurs avaient cédé au chant des sirènes, ils auraient prouvé leur hypocrisie et la faiblesse de leurs convictions. Ce tableau était donc un « signal fort » destiné aux minorités sexuelles qui se trouvent persécutées partout dans le monde, ce n’était pas une provocation visant les chrétiens. CQFD

Il reste cependant deux petites questions subsidiaires : un, était-ce bien la Cène qui était « représentée » ou à laquelle le tableau « faisait référence » ? Deux, si oui, y avait-il blasphème et pourquoi ? J’y répondrai peut-être dans un autre billet, pour l’heure ce serait inutile, car j’aurais vingt fois plus de chances de gagner le jackpot à l’Euromillion que de convaincre quiconque dans le camp d’en face. Je pose ces questions pour mieux distinguer, d’une part la polémique elle-même, d’autre part son enjeu politique en toile de fond.

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Cliquer pour agrandir.

S’il est évident que les autorités pouvaient savoir à l’avance que Festivité heurterait les « sensibilités » antagonistes, il serait naïf d’en rester à cette relation de cause à effet, car elle n’explique pas grand chose. Outre la nécessité politico-sociale que je viens d’exposer, il faut dire que le tableau ne peut être « injurieux » que s’il se trouve des gens qui veulent le considérer comme tel, des gens qui sont déterminés à se dire « blessés » à seule fin de pouvoir crier leur « colère », une « colère » censée être légitime mais qui ne l’est que pour eux, comme le montre l’article ci-contre du Canard. Le schéma est le suivant : « Oh my Goooood ! Des mécréants ont profané la Cène, ils sont ignobles ! Vite mes frères, prions ensemble pour effacer le sacrilège, et mettons du baume sur nos souffrances ! » Franchement, vous y croyez, vous, à cette histoire ? Vous croyez vraiment que leur but, quand ils se mettent à hurler en meute, est de réparer une offense faite au Très Haut ou dans les cœurs de croyants ? Si oui, vous êtes aussi naïfs et intoxiqués que ces juges qui avaient conclu en 2005, à propos d’une publicité qui déjà parodiait la Cène, que cela constituait « un acte d’intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes » des présumées victimes. En retenant un tel chef d’accusation, – que l’on pourrait croire sorti d’un procès pour viol -, les juges ont montré qu’ils avaient assimilé la morale gauchiste : évitons de « blesser » ces pauvres petits, c’est mauvais pour le moral et pour le « vivre ensemble », leurs croyances religieuses méritent le respect, aussi absurdes qu’elles paraissent. Fort heureusement, la cour de cassation a cassé ce jugement en 2006 au motif qu’il contrevenait à la liberté d’expression, sinon il eût fait jurisprudence, et les intégristes se seraient engouffrés dans la brèche : à chaque pet de travers, ils nous auraient sorti leur carton rouge : y’a blasphème m’sieur le juge !

Pour les non-croyants, le blasphème est une fiction religieuse puisqu’il faut croire à une autre fiction religieuse, l’existence de Dieu, pour lui reconnaître une quelconque réalité. Il ne peut donc pas y avoir d’actes blasphématoires, ni de « blessures » consécutives à de tels actes, et encore moins de condamnations judiciaires pour ce motif. Il peut toutefois en résulter de la souffrance chez les croyants, mais cette souffrance-là est aussi le lot des mécréants, car tout le monde peut avoir dans son cœur, son esprit, son « tréfonds intime », des croyances spirituelles et nobles qui se font elles aussi piétiner et même écrabouiller, les militants écolos en savent quelque chose. Les chrétiens n’ont pas le monopole de la souffrance, ce bas monde n’est un paradis pour personne, (sauf les plus riches), tout le monde « crache à la gueule » de tout le monde, donc rien ne justifie que les « blessures » morales de certains bénéficient d’un traitement de faveur validé par la justice ou la politique. La gauche doit prendre les armes contre ce que j’appelle « l’exception religieuse », ce préjugé universellement répandu et admis pour vrai selon lequel il y aurait quelque chose de moralement supérieur dans la religion, les religieux et les croyants. Il faut comprendre que la polémique d’aujourd’hui, et son précédent de 2005, montrent le véritable enjeu derrière tout ça, l’enjeu qui motive les meneurs médiatiques, et qui justifie que l’on brandisse sa souffrance : il s’agit pour eux d’affirmer la primauté des valeurs religieuses sur les valeurs républicaines. C’est un enjeu purement symbolique, mais qui n’en est pas moins gigantesque et hautement conflictuel, car, par définition, cette primauté ne peut pas se partager. L’extrême-droite s’est jointe au chœur des présumées victimes parce qu’elle a le même objectif à plus ou moins long terme : détrôner le système actuel pour en instaurer un autre qui aura pour clef de voûte, non pas notre principe d’inclusivité, mais celui d’exclusivité, c’est-à-dire la dictature de certains sur les autres.

Il y a beaucoup à dire sur ce thème, ça viendra je l’espère dans d’autres billets, en attendant je vous invite à méditer la fin de l’article du Canard qui cite ces propos d’un prêtre : « J’appartiens à une génération de chrétiens qui n’acceptera pas de se faire cracher sur la gueule. Vous prenez notre miséricorde pour de la lâcheté, et, dans ce cas-là, Dieu nous demande d’arrêter d’être miséricordieux. »3

*** 

1 Cf. cette vidéo : White Power : au coeur de l’extrême droite | RTBF Documentaires

2 L’espace public est un enjeu crucial qui détermine fondamentalement la vie des citoyens. Dans la première moitié du XIXième siècle, c’était un domaine réservé aux hommes. À ce sujet, on peut lire : « The History of Women’s Public Toilets in Britain ».

3 Propos tenus par Adrien du Moulinet d’Hardemare, en religion frère Paul-Adrien, prêtre dominicain et vidéaste de son état. (Source Wikipédia) On peut voir sa vidéo ici.


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Illustration Freelance Infos : « JO Paris 2024 : La cène en version drag queens divise »

Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2024/08/06/le-message-de-paris-2024/

5 commentaires sur “Le message de Paris 2024

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  1. Bonjour.

    Ca faisait longtemps que je n’étais pas passé par ici. De prime abord, je fais parti de ceux, un peu choqués par la cérémonie, mais je vous remercie pour cette analyse qui m’amène néanmoins à réfléchir. Merci.

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  2. Merci de votre réponse. A noter quand même, que même les musulmans hors de France ont été choqués de ces JO (donc pas que les Chrétiens).

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    1. Affirmatif ! Des musulmans se sont dit eux aussi « choqués » car Jésus est pour eux un prophète. Mais cela ne valide pas l’idée qu’il y a effectivement blasphème (ou sacrilège), et cela me choque, car ces croyants ne se fondent sur rien de formel pour juger qu’il y a blasphème. Selon l’islam, toute représentation d’un personnage sacré est strictement interdite : en vertu de cette règle très précise, toute représentation est blasphématoire, même si elle ne vise pas la moquerie. Mais sur quelles règles les croyants se basent-ils pour dire qu’il y a blasphème quand on « représente » la Cène de Léonard de Vinci ? Les croyants ont seulement un motif, mais c’est un motif ad hoc qui est apparu on ne sait quand, et décrété par on ne sait qui. Le tableau de Léonard de Vinci n’est pas sacré, il a jadis été amputé sans ménagement, il doit son existence actuelle plus à sa valeur artistique qu’à sa valeur religieuse. Notons de surcroît qu’on ne lui connaît aucun rôle liturgique et qu’il n’est pas l’objet de dévotions.

      Mais je vois bien que vous êtes l’un de ces croyants outrés, avec qui ce n’est pas la peine de discuter. Le scandale, (l’outrage ou le sacrilège), est dans votre œil, pas dans le tableau incriminé. Je n’ai aucune chance de vous convaincre et vous n’avez aucune chance de mon convaincre, je l’ai déjà dit dans le billet.

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  3. Vous trouvez donc normal ce qui s’est passé aux JO…qu’il n’y a pas de raison de s’offendre ? C’est marrant, ça aurait été une autre religion, tout le monde aurait crié au scandale…

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    1. « C’est marrant, ça », dites-vous, mais c’est vous qui êtes « marrant ». Vous semblez n’avoir pas compris le contexte sociologique de notre époque : aujourd’hui, personne n’a cure que l’on offense ou pas le dieu des religions monothéistes ! Les caricatures de Mahomet sont là pour le prouver : seuls les islamistes crient au scandale et non pas « tout le monde » comme vous l’écrivez.

      Mais vous n’avez pas saisi le fond de ce billet : pour moi, il n’y a pas scandale, évidemment, puisque je suis ATHEE. Et quant à savoir si, du point de vue des chrétiens, il y a blasphème, j’ai dit clairement pourquoi je me refusais d’en parler. C’est l’arrière-plan politique qui m’intéressait, scandale ou pas scandale.

      Merci quand même de m’avoir lu.

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