7 octobre 2024 – 1900 mots.
Histoire du conflit arabo-sioniste, de son origine lointaine à 1939.
Si l’on fait remonter le conflit entre sionistes et Palestiniens aux années 1880, alors il a plus de 140 ans ! Cette longévité s’explique par une circonstance initiale auto-entretenue, une « boucle de rétroaction positive » comme on dit pour le climat : les Arabes ne voulaient pas de sionistes en Palestine. Malheureusement, ils n’ont jamais disposé d’un État pour avoir le droit de contrôler leur immigration. La scission de leur Palestine en 1947, déjà divisée une première fois en 1923, ne risquait pas d’améliorer les choses.1 Il en résulte que pour eux l’État d’Israël a été imposé de force, il ne peut pas être légitime.
Dans l’histoire jusqu’en 1939 résumée ci-dessous, j’appuie lourdement sur l’hostilité des Arabes envers les sionistes alors qu’elle n’a pas toujours été unanime. Avant 1920, certains Arabes attendaient beaucoup de l’immigration sioniste, car ils y voyaient un facteur de développement économique et « spirituel », ce que l’on appelle la modernité. Le Chérif de La Mecque et ses fils, qui firent alliance avec les Britanniques, étaient de ceux-là.2
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- Au commencement était l’antisémitisme viscéral et séculaire des Européens qui perpétraient de nombreux massacres de juifs, les tristement célèbres « pogroms ».
- En réaction à ces massacres, des juifs européens créèrent le sionisme, c’est-à-dire le projet d’instaurer hors d’Europe un État-nation où « tous les juifs » pourraient se sentir « en sécurité » car ce serait « leur État ».
- Les sionistes choisirent « la » Palestine, car c’était la terre de leurs ancêtres et de leurs lieux saints.
- Ils commencèrent par encourager l’émigration. La première alya sioniste date de 1882 à en croire Wikipédia.3 Elle faisait suite à des pogroms en Russie. Selon The Time of Israël, ils étaient « 47 000 en 1895, contre 24 000 en 1882 ».
- Puis ils s’organisèrent en fondant l’Organisation sioniste en 1897. Théodore Herzl dira plus tard : « À Bâle, j’ai donné naissance au futur État juif. Il peut venir dans cinq ans, ou dans cinquante ans, tout le monde le verra. »
- Dans les années 1900, ils envisagèrent une autre région, (le Protectorat de l’Ouganda), à cause du refus des Ottomans d’accepter des juifs. Cette idée sera vite abandonnée, mais cet épisode témoigne de l’hostilité ancienne des musulmans.
- Les Arabes de Palestine, (ou certains d’entre eux), comprirent que les sionistes n’étaient pas de simples juifs fuyant une Europe antisémite de l’Atlantique à l’Oural, mais des nationalistes européens qui avaient dans leurs bagages un passager clandestin : le projet sioniste. Ils venaient en conquérants de la Palestine antique, (alias Terre d’Israël ou Royaume d’Israël), d’où les juifs avaient été chassés en 135 après leur dernière révolte contre les Romains.4
- Chaim Weizmann, l’un des fondateurs du sionisme et premier président d’Israël, leur a lui-même donné raison en déclarant que : « Rien ne peut être plus superficiel, rien ne peut être plus faux, que de dire que les souffrances des Juifs russes sont la cause du sionisme. La cause fondamentale du sionisme est et a toujours été l’effort inébranlable d’acquérir un centre national. »5 Sa page Wikipédia le cite également : « Nous demandons la possibilité de nous installer en Palestine et, quand nous serons la majorité, nous en réclamerons le gouvernement. »6
- Les leaders sionistes ne pouvaient pas ignorer la condition des juifs en terres ottomanes, (ayant le statut inférieur de dhimmi commun à tous les non-musulmans), ni qu’il y aurait aussi des massacres. Dans son ouvrage : « Les pogroms en Palestine avant la création de l’État d’Israël », Georges Bensoussan fait remonter le premier de sa liste à 1834.
- Cependant, au lieu de renoncer à leur projet ou de le réformer, les immigrés sionistes firent le choix de s’armer, et ne déposèrent plus jamais les armes depuis lors. Selon cet inventaire du « terrorisme sioniste », ils créèrent en 1907 leur première organisation armée, la Bar-Guiora, qui se donna pour devise : « Par le feu et le sang la Judée est tombée, par le feu et le sang la Judée ressuscitera. »
- Ce besoin de défense paramilitaire prouve que cette prétendue « terre sans peuple » n’était pas sans habitants : on ne prend pas les armes contre des fantômes. Le slogan fondamental des sionistes pour justifier leur choix de la Palestine relevait donc d’une propagande mensongère. Elle n’était pas dépeuplée et appartenait aux Arabes depuis leur prise de Jérusalem aux Byzantins en 637.
- Quand la 1ère Guerre Mondiale éclate, les populations arabes subissaient depuis trois décennies une immigration d’Occidentaux motivés, organisés et politisés, prêts à en découdre, dont ils ne voulaient pas et contre lesquels ils ne pouvaient rien faire.
- Les Arabes n’ayant rien à attendre des Turcs qu’ils détestaient, et voyant dans la guerre une opportunité pour s’en libérer, ils s’allièrent aux Britanniques en contrepartie de la création ultérieure d’un État indépendant. Ils s’accordèrent par une dizaine de lettres échangées, de novembre 1915 à mars 1916, entre McMahon et Hussein ibn Ali, le premier étant Haut commissaire du Sultanat d’Égypte sous contrôle britannique, le second Chérif de La Mecque.
- Mais exactement dans la même période, Français et Britanniques négocièrent en secret l’accord Sykes-Picot afin de se partager le Moyen-Orient en zones dites « d’influences » reflétant leurs seuls intérêts géostratégiques.
- Le 2 novembre 1917, les Britanniques promirent aux sionistes « l’établissement » en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif »7 par la Déclaration Balfour adressée à lord Rothschild. Selon Churchill cité par Wikipédia8, les sionistes l’avaient mérité pour avoir exercé leur influence « toujours en faveur » des Britanniques, une « influence » sur laquelle ces derniers pouvaient compter pour « une étroite coopération entre la Grande-Bretagne et les États-Unis », en guerre depuis avril 1917.9
- L’histoire officielle ne dit pas que leur « influence » était surestimée, du fait des croyances antisémites de l’époque dans l’existence d’une « juiverie mondiale » qui « tire les ficelles », surtout en Russie et aux États-Unis.10 De plus, les sionistes étaient « loin d’être populaires parmi les juifs », ils ne formaient qu’une minorité.11
- Pendant ce temps, se déroulait la Révolte arabe de 1916-1918 déclenchée par le Chérif de La Mecque, et qui joua un rôle décisif et tangible dans la défaite de l’Empire ottoman.
- En 1918, par un accord oral et secret, Clemenceau céda la Palestine et Mossoul aux Britanniques, modifiant ainsi les termes de l’accord Sykes-Picot, mais sans obtenir en échange de substantiels avantages géostratégiques, seulement des actions dans la compagnie Iraq Petroleum. Sans cela, les Britanniques n’eussent jamais pu honorer leur engagement envers lord Rothschild.
- En janvier 1919, l’accord Fayçal-Weizmann prouve que la Déclaration Balfour avait été, au départ, plutôt bien acceptée par les responsables arabes, mais à une condition : que les Britanniques tinssent leur promesse d’un État arabe indépendant.
- En 1923, les Britanniques, devant satisfaire deux promesses inconciliables, décidèrent de scinder la Palestine historique dont l’unité n’était pas contestée, en créant l’émirat hachémite de Transjordanie à l’est du Jourdain, et la Palestine mandataire à l’ouest, cette dernière étant vouée à contenir le fameux « foyer ».12 Ils choisirent ainsi de contenter les sionistes en divisant et trahissant les Arabes, lesquels virent leur espoir d’une Grande Syrie s’effondrer, alors qu’elle aurait pu exister au même titre que l’Irak voisin ou un quelconque pays du Maghreb.
- Avec cette trahison, les Britanniques firent des sionistes leurs alliés, leur accordant reconnaissance et légitimité territoriales pour leur « foyer national », (un ovni juridique mais doté d’un parrain issu du sérail, lord Rothschild), tandis qu’ils firent des Arabes leurs ennemis, ne leur laissant qu’un terrain vague sans représentation politique ni diplomatique, dépourvu de souveraineté autochtone, un no man’s land où personne ne serait légitimé à s’opposer à la création dudit « foyer ».
- En sus de leur trahison, les Britanniques commirent une injustice abominable aux yeux des Arabes, car ceux-ci avaient versé leur sang non seulement pour obtenir un État légitime, mais aussi pour une grande cause, celle des Alliés. Mais qu’avaient payé les sionistes en contrepartie de leur « foyer » ? Quelle fut leur contribution à la victoire ? À en croire Churchill lui-même, ce fut leur « influence », donc des mots, pas des morts.
- En plus d’être d’une criante injustice, ce choix, ayant été motivé par des intérêts géopolitiques inavouables parce que dépréciatifs pour les Arabes, se présentait à eux comme un arbitraire, c’est-à-dire une chose impossible à justifier et donc impossible à admettre, au contraire d’une défaite militaire à laquelle on doit se résigner.
- Avec ce cheval de Troie sioniste introduit par trahison, on imposa aux Palestiniens un sort généralement réservé aux vaincus, une soumission humiliante, alors qu’ils faisaient partie des vainqueurs. Comment auraient-ils pu accepter une telle « récompense » ?
- Pour couronner le tout, les trois « livres blancs », qui se succédèrent en vain de 1922 à 1939 pour apaiser les conflits sur le terrain, eurent pour effet de renforcer la légitimité des sionistes et l’illégitimité des revendications palestiniennes, car ils ne comportaient aucune reconnaissance homologue à la Déclaration Balfour. Subtilement manipulés, les Britanniques avaient remis les clefs de la maison Palestine aux sionistes, et ses habitants se retrouvèrent enfermés à l’intérieur.13
- En conséquence de l’injustice et de l’arbitraire, le « foyer national juif » était voué à rester illégitime pour les Arabes, et avec lui tout ce que les sionistes construiraient dessus. A l’inverse, pour les sionistes et les Occidentaux, les pogroms en Europe le rendaient chaque jour plus nécessaire et légitime, comme s’il était normal et naturel que les Palestiniens réparassent de leur bienveillance les abjections européennes auxquelles ils étaient absolument étrangers, ces mêmes Palestiniens que l’on venait de trahir, que les sionistes se promettaient depuis 1897 de bouter dehors, et auxquels on ne reconnaissait aucun droit.
- C’est pourquoi Français, Britanniques et sionistes nous ont aliénés durablement les Arabes, puis les musulmans par contagion, ce qui explique l’apparition ultérieure de l’islamisme politique. Premiers signes avant-coureurs : en 1939, des « commandos anglo-juifs » furent constitués pour combattre les « insurgés arabes » afin de protéger l’oléoduc Mossoul-Haïfa, puis en 1941, le grand mufti de Jérusalem prit la direction de Berlin, non celle de Londres ou de Vichy.
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À cause de tout cela, l’État d’Israël n’est légitime que du point de vue occidental, et les discours pro-israéliens qui en découlent ne sont vrais que pour les Occidentaux. Dans tout ce que les Israéliens et les Occidentaux font et disent depuis les années 1920, il n’y a strictement rien qui puisse changer l’opinion de fond des Palestiniens. C’est pourquoi, à moins d’un miracle, le conflit ne prendra fin qu’avec l’achèvement du génocide en cours. Il n’y a pas d’autre solution pour faire taire les Palestiniens, et les forcer à rejoindre la cohorte des minorités ethniques14 qui, au fil des siècles et sur tous les continents, ont vainement résisté au rouleau compresseur des colons capitalistes, ces soit-disant « civilisés » qui estiment depuis toujours que le monde leur est dû.
1 Détail qui devrait mettre la puce à l’oreille : le Royaume-Uni s’est abstenu de voter la fameuse Résolution 181 de l’Assemblée Générale de l’ONU, dixit le CRIF.
2 Lire le paragraphe « Réactions arabes » à la Déclaration Balfour, ça décoiffe !
3 « En 1882, l’alya des Amants de Sion marqu[a] le début de l’alya sioniste, à visée politique. »
4 Selon Wikipédia, la Palestine doit son nom à l’empereur Hadrien désireux de punir les juifs pour leur révolte de 132-135. Les Arabes lui avaient sans doute donné un autre nom, mais les Britanniques réimposèrent l’appellation Palestine dès 1920.
5 Cf. « La Déclaration Balfour : contexte et conséquences » qui cite I. M. Rabinowitch in « Political Zionists and the State of Israel », The [Jewish] Guardian, no 1, avril 1974, p. 10. L’article est de l’UJFP, (l’Union Juive Française pour la Paix), pas du CRIF, évidemment.
6 Chronique du xxe siècle, p. 787.
7 Savoir s’il existait ou non un « peuple juif » pour justifier le droit à un État juif est une question secondaire et sans intérêt, mais trouver la locution « peuple juif » dans une missive diplomatique aux conséquences gigantesques est au contraire de la plus haute importance.
8 « Churchill, Author of 1922 White Paper, Takes Issue with Passfield », Jewish Telegraphic Agency, en ligne [archive].
9 Cette « influence » que Churchill porte au crédit des sionistes ne repose sur rien de tangible. Aujourd’hui, on parlerait d’emploi fictif, au mieux de lobbyisme.
10 Cf. Le Monde Diplomatique : « 2 novembre 1917, la déclaration Balfour », Alain Gresh, 2 novembre 2009.
11 Cf. « La Déclaration Balfour : contexte et conséquences ». Il faut reconnaître que l’idée d’un retour en Palestine était familière aux juifs du monde entier depuis l’apparition en 1881 du mouvement Les Amants de Sion. Mais cela n’implique pas que les sionistes avaient effectivement beaucoup d’influence.
12 Cf. l’histoire de la Jordanie selon Wikipédia : « En 1923, lors de l’officialisation du Mandat sur la Palestine, et avec la volonté de respecter les promesses formulées envers Hussein ibn Ali et le mouvement sioniste (accords Hussein-Mac Mahon de 1915 et Déclaration Balfour de 1917), les Britanniques scindent la région en deux parties séparées par le Jourdain: la Palestine mandataire à l’Ouest du Jourdain incluant un « foyer national juif » et, à l’Est du Jourdain, l’« émirat hachémite de Transjordanie » dit la Palestine Est. »
13 « Britanniques subtilement manipulés » : je montrerai comment dans un billet ultérieur.
14 A titre de curiosité, on peut consulter sur Wikipédia l’impressionnante liste des ethnies du monde.
Illustration : Wikipédia : Pavillon du mandat britannique flottant sur ses navires de 1927 à 1948.
Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2024/10/07/la-trahison-a-lorigine-du-conflit-israelo-palestinien/

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