3 janvier 2025 – 1800 mots
Petite série de quatre billets :
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Pourquoi les Israéliens ont tort d’avoir raison
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Antisémitisme versus colonialisme
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« Pays de merde » pensent désormais bon nombre d’Israéliens, c’est écrit en toutes lettres dans cet article de Jean Stern, je n’invente rien et ne m’en étonne point. Le choix de ce terme en dit long sur ce conflit de 140 ans d’âge ! Censé être une bonne solution pour les juifs persécutés depuis toujours, le sionisme pourrait être un échec cuisant. Mais pour ceux qui se réjouissent de chaque victoire militaire, qui se moquent méchamment des Gazaouis et de leurs malheurs, Israël est en bonne voie de parvenir à ses fins : vider le pays de ses indésirables, « du fleuve à la mer »1, avant de faire oublier les derniers survivants rendus inoffensifs. Pour les Israéliens et leurs partisans, « Israël vivra », rien d’autre ne compte à leurs yeux, et surtout pas le prix moral à payer. Celui-ci est lourd, mais ils ne veulent pas en entendre parler, car les Palestiniens de Gaza sont dirigés par des extrémistes exécrables. Il faut bien reconnaître que les combattants du Hamas sont des durs à cuire, et qu’ils viennent de se livrer à un massacre d’envergure froidement planifié, mais que gagne-t-on à avoir raison contre des « barbares » ?
Ce n’est point paradoxal d’affirmer que les Israéliens ont tort d’avoir raison, car ils se sont plongés puis enfoncés dans un conflit où les faits écrasent tout ce qui peut être dit : ces faits parlent aussi et s’inscrivent dans les mémoires, le contexte n’est pas celui d’un débat de pure rhétorique. Les Palestiniens sont antisémites ? Ils persécutent les juifs depuis Mathusalem ? Que ce soit vrai ou faux, pertinent ou non, le dire ne change rien, ces affirmations ne servent qu’à justifier des actes agressifs pour donner bonne conscience à leurs auteurs, et préserver la réputation d’Israël et de son armée « la plus morale du monde ». Donner raison aux Israéliens d’aujourd’hui, c’est les laisser suivre la même pente jusqu’à ce qu’il ne reste aucun Palestinien en état de combattre. Ce serait effectivement une « solution définitive », (pour ne pas dire « la solution finale »), mais à quel prix ? Un pro-israélien français semble le connaître, voici ce qu’il m’a écrit :
« J’ai quelques bons potes en Israël, pour eux, cette fois-ci c’est terminé. Ils vont nettoyer et aller au bout, là-bas, tout le monde s’accorde là-dessus, y compris ceux qui n’aiment pas le Premier ministre. Israël a la bombe et les USA derrière, ils ont la meilleure armée du monde, ils vont défoncer le Hamas, le Hezbollah, et les civils paieront le prix de leur soutien, ils paieront le prix de leurs états corrompus, ils souffriront, ils devront partir pour survivre, [nettoyage ethnique], et au milieu de ce énième désastre il y aura des innocents qui n’ont rien demandé. C’est nul. Mais Israël vivra et ceux qui veulent son anéantissement portent la responsabilité des événements. »
Chapeau l’artiste ! Israël ne serait donc responsable de rien, pas même de ses « ripostes disproportionnées » mais « nécessaires » à sa « stratégie de dissuasion », tout le mal vient de ses ennemis qui s’obstinent dans l’erreur. Le monsieur qui s’exprime ainsi n’a pas saisi le gros défaut qui entache son raisonnement : il est d’un cynisme absolu. Il n’a pas retenu, qu’après deux guerres mondiales effroyables et la fin du colonialisme, le cynisme n’est plus de mise sur la scène internationale, c’est une attitude anti-diplomatique, anti-humaniste et archaïque, alors que la vie en commun suppose un minimum d’hypocrisie à tous les niveaux de structures, car il faut parfois se parler même quand on se hait. (Sinon on devrait tous vivre dans un tonneau.) Il n’a pas mieux retenu que, depuis le procès de Nuremberg et la Shoah dont les Israéliens font grand cas, l’heure est aux droits de l’homme, c’est-à-dire : respect mutuel entre humains, respect des droits et obligations, règlement pacifique des conflits, etc. Il s’exprime donc en étant sûr d’avoir raison, d’être logique et « objectif », alors qu’il est seulement d’un cynisme épouvantable, et n’imagine pas, que si Israël devait acheter ses bombes en Chine ou chez Poutine, non aux Américains, alors nos médias crieraient au génocide comme pour les Ouïghours, ils mettraient Netanyahou sur un pied d’égalité avec Bachar el-Assad, l’antisionisme ne serait pas de l’antisémitisme, les Palestiniens seraient des résistants, et monsieur baverait son dégoût sur les Israéliens. « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », disait Pascal, ce qui signifie que personne n’est « objectif », on est toujours d’un certain côté des Pyrénées.
A l’origine, le cynisme était une philosophie honorable, « la voie la plus courte vers la vertu », parce qu’en vivant dans le dénuement, les cyniques payaient de leur personne leur mépris des convenances. Ne possédant rien et s’exposant aux intempéries comme aux périls, ils n’avaient rien à perdre et pouvaient donc tout se permettre, y compris de se masturber en public. Rien de tel cependant chez les gens qui se montrent cyniques sur le dos des autres, dans leurs paroles mais pas dans leur vie, à la manière de Marie-Antoinette s’exclamant : « Ils n’ont pas de pain ? Qu’ils mangent de la brioche ! », ou selon la célèbre formule : « Un bon Indien est un Indien mort. » Ce cynisme-là, expression sans filtre du mépris des possédants envers les démunis, est exactement celui des pro-israéliens pour les Palestiniens.
André Frossard, journaliste et académicien, a eu cette formule étrangement juste à propos du cynisme, il a dit que : « Les dictateurs sont tous les mêmes : ils s’imaginent qu’il suffit de pousser le cynisme assez loin pour donner l’impression de l’innocence. » Israël est une « démocratie », mais c’est en dictateur qu’il « gère » la Palestine, et en dictateur qu’il impute à ses victimes la responsabilité et le coût de sa prétendue « dissuasion », en réalité une stratégie de terreur et de répression violente, récurrente et sans merci, qui ne trouve jamais d’issue politique, et dont les Israéliens appellent les acmés « tondre la pelouse ». Imputer tous les torts aux Palestiniens ne rime à rien, c’est d’une absurdité cosmique, d’autant plus que personne ne peut tolérer une dictature venue d’ailleurs. Il faudrait au moins qu’elle soit bienveillante, mais de toute évidence celle des Israéliens ne l’est pas : ils veulent s’emparer de toute la Palestine, peu leur chaut que ce soit au prix d’un nettoyage ethnique ou d’un génocide.2 À ce propos, il faut rappeler que « le 7 octobre » n’est pas considéré comme une catastrophe par les ultras, mais comme un événement inespéré voulu par Dieu, pour les aider dans leur « reconquête » de la « Judée-Samarie » et leur retour à Gaza.3
Il me semble qu’Israéliens et pro-israéliens n’ont pas conscience, qu’à force de se trouver des excuses pour tout, ils déclinent toutes responsabilités. À la limite, les sionistes ne seraient même pas responsables de la création de leur État puisqu’ils pourraient arguer qu’elle résulte, d’une part, d’un besoin de sécurité parfaitement légitime, d’autre part de « causes » parfaitement avérées : antisémitisme, pogroms et Shoah, le tout combiné au refus des nations « civilisées » d’accueillir des réfugiés dans les années 30.4 Les Occidentaux auraient, en quelque sorte, « contraint » les sionistes à créer leur État ailleurs que chez eux, pour ne plus les voir sur leur sol. Se réclamant ainsi d’un besoin historique de sécurité qu’on ne peut leur dénier, les Israéliens se disculpent de tout ce qu’ils estiment nécessaire pour obtenir satisfaction, comme on se résout à faire un vol à l’étalage parce qu’on est affamé. C’est terriblement logique de leur point de vue, et c’est bien pourquoi ils ont « bombardé » Gaza : c’était « nécessaire », disent-ils, pour « détruire le Hamas » et en finir une bonne fois pour toutes avec ses roquettes et ses massacres.
Malheureusement, ce qu’Israël juge « nécessaire » est en réalité contingent, il n’y a pas de nécessité en Histoire. Ils ont « bombardé » Gaza comme les dictatures d’antan faisaient charger les foules de manifestants par la cavalerie, sabres au clair. On trouvait ça normal, on n’avait pas d’autre solution sous la main, et personne ne venait vous réclamer des comptes. Ensuite on ramassait les morts, les fumées se dissipaient, puis l’ordre faisait son retour, identique à lui-même. Les dégâts pouvaient être considérables, qu’importe, aux grands maux les grands remèdes, la survie du Pouvoir était en jeu, il était sacré, et les manifestants « la lie de la société ». Aujourd’hui, on n’en est plus là, fort heureusement. La police ne tue pas froidement des civils, il existe une opinion publique instruite de ses droits et qui demande des comptes, ce qu’elle fait en des termes qui lui sont propres. Pour elle, la question n’est pas de savoir s’il était « nécessaire » de « bombarder Gaza » pour « détruire le Hamas », mais s’il était « nécessaire » de faire 45.000 morts au bas mot, avec des milliers d’innocents, femmes et enfants, « nécessaire » de détruire à 70% les infrastructures, « nécessaire » d’affamer des civils et les priver de tout, « nécessaire » d’effacer leur mémoire, « nécessaire » de rendre leur minuscule territoire invivable, etc. Face à Israël qui pense en termes d’objectifs et de moyens, (pour ne pas dire de vengeance), l’opinion publique dresse des bilans. Pour être explicite, disons que cela revient à poser des questions gênantes : jusqu’où peut-on aller sous couvert de la nécessité ? Le droit à l’autodéfense est-il « infini », c’est-à-dire sans limites ? Israël est-il allé au-delà de ces « lignes rouges » dont l’évidence ne se manifeste que toujours trop tard ?5
Même si l’on donne raison aux Israéliens, (et je ne demanderais pas mieux que de pouvoir le faire), il y a un paramètre qu’ils n’ont pas pensé à prendre en compte, et à cause duquel ils finiront un jour par porter tous les torts et se faire accuser de tous les maux : c’est le fait que la mémoire collective ne retiendra que le bilan final du conflit. Les raisons qu’ils se donnent aujourd’hui peuvent bien être en béton, leurs adversaires peuvent bien être d’horribles « animaux humains » indignes de vivre, ou d’arriérés crétins qui eussent dû se tenir cois devant leur puissance, rien n’y fera : à mesure que le temps passera, la mémoire gommera tout, leurs arguties se feront balayer. Il ne restera qu’un bilan pouvant se dire en une poignée de mots, et il ne sera pas flatteur pour Israël.6
1 « du fleuve à la mer » : slogan pro-palestinien mais qui vaut aussi pour les Israéliens.
2 Je parle de « génocide » même s’il n’est pas avéré car les Israéliens ont depuis longtemps renoncé à une solution politique, de sorte qu’il ne leur reste que l’option militaire. Celle-ci étant faite pour éliminer, l’avenir qui se dresse devant eux est soit un génocide, soit un nettoyage ethnique, soit les deux à la fois.
3 Cf. Ce bref article : « According to Jewish law, all Gaza residents must be killed », ainsi que :« La société israélienne entre hubris et désespoir ». Citation : « Farouche adversaire de ces messianistes, Shlomo (…), médecin près de Haïfa, observe qu’ils considèrent le 7 octobre 2023 comme un « ness Elohim », un miracle divin — « ils croient que nous sommes revenus à l’ère de Yehoshua Bin Noun », le Josué de la Bible, qui a conquis par la force la terre de Canaan —, et reprend une expression dont les Khardélim raffolent : « Parfois, il faut aider Dieu à agir. » »
4 Le refus radical et général de recueillir des juifs apparut en 1938 à la Conférence d’Évian organisée par Roosevelt. (La page de Wikipédia mérite d’être lue.)
5 Pour apprécier les destructions à Gaza, deux vidéos : « Témoignage exclusif de la situation « apocalyptique » à Gaza » et « Investigating war crimes in Gaza » de Al Jazeera.
Meilleurs voeux pour 2025, je réponds ainsi à tes voeux par ce biais. Mélange des genres qui j’espère ne t’ennuiera pas. Le titre est politiquement correct. « Même si l’on donne raison aux Israéliens, (et je ne demanderais pas mieux que de pouvoir le faire) » j’admire les contorsions utilisées pour aborder ce sujet car ce conflit a une particularité pour nous, Français, dont le gouvernement soutient BN et sa guerre, c’est que l’on ne peut pas en parler librement. Ton blog reste discret dans le paysage médiatique, mais crois moi, s’il fait un million de vues, il sera vite censuré. La parade des pro-israéliens et des sionistes, est l’utilisation du point Godwin : « antisémite! » C’est cette particularité qui fait que je me détache de ce conflit, tout en ayant une compassion pour le peuple palestinien. En tous cas, tu as fait un bon billet et je suis persuadé que les autres à venior seront de la même veine.
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Merci beaucoup pour tes compliments. A+
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