Un volcan nommé Palestine (2/4) : légitime défense et suprématie

10 janvier 2025 – 2000 mots

Petite série de quatre billets :

      1. Pourquoi les Israéliens ont tort d’avoir raison
      2. Légitime défense et suprématie
      3. Terrorisme ou résistance ?
      4. Antisémitisme versus colonialisme

De nos jours, il faut être un pro-israélien rustique pour ne pas se poser de questions sur le conflit israélo-palestinien, ou n’y répondre que par des excuses tautologiques1 : « Israël a le droit de se défendre », « Israël vivra », « le Hamas utilise les civils comme bouclier humain », « le Hamas veut la destruction d’Israël », « les civils le soutiennent », etc. Ces excuses ne répondent pas au gigantesque problème moral que pose ce conflit : s’il est indéniable que « le 7 octobre » est un crime de guerre, voire un crime contre l’humanité, il est indéniable également que la « riposte » d’Israël relève aussi de ces qualifications. Mais alors que le crime du Hamas saute aux yeux comme une évidence, il faudrait croire que celui d’Israël n’en est pas un : « ce sont les Palestiniens qui ont commencé, ils ont perdu leur droit de vivre à Gaza » a pu dire un colon devant une caméra, ce qui laisse entendre : « donc on peut les tuer, ce n’est pas un crime ».2 C’est bien là tout le problème : ces excuses justifient la poursuite de la colonisation, et évitent à Israël d’être « condamné » par ses amis, mais elles n’effacent pas le crime aux yeux de ses ennemis. Israéliens et pro-israéliens ne voient pas, et ne veulent surtout pas voir, qu’ils s’aveuglent sur la réalité, qu’ils s’expriment comme si les bombes ne tuaient que des combattants, ou comme s’il était normal de tuer des civils palestiniens, ou comme si leurs morts étaient mérités, voire comme s’ils n’existaient pas. Malheureusement, la réalité est une : de même que la Terre ne peut pas être ronde et plate, il n’est pas possible que la destruction de Gaza soit à la fois chose normale et criminelle.

En disant n’avoir recherché que « la destruction du Hamas », ils se dissimulent en tant que criminels sous la kunée de la mythologie grecque, ce casque fabriqué par les cyclopes qui « rend son porteur invisible aux yeux de tous les êtres, dieux comme mortels ». Cela fonctionne à merveille sur les Occidentaux nourris d’impérialisme, de culture gréco-romaine et de Shoah, mais qu’en pense le reste du monde ? Les autres grandes puissances, (Chine, Russie, Inde,…), ne condamnent pas Israël car ce ne serait pas dans leur intérêt, mais quid des gens du peuple et de « la rue arabe » en particulier ? Est-ce un hasard si c’est un pays à l’autre bout du monde, l’Afrique du Sud, qui a porté plainte pour génocide ? À de rares exceptions près, tous les peuples ont subi une colonisation par les Européens, c’est-à-dire l’envahissement de leur territoire suivi de la destruction de leur mode de vie traditionnel : c’est exactement ce qui arrive aux Palestiniens dont les colons se font un plaisir d’arracher les oliviers. Les gens du peuple ne peuvent pas approuver les Israéliens ni les Occidentaux, car ils se fichent de leurs intérêts géopolitiques et de leur attirail propagandiste de pacotille : pour eux le problème est ailleurs, là où les sionistes refusent obstinément de le voir : au niveau de la morale.

Le droit semblait de leur côté à leurs débuts en Palestine, plus précisément en 1907, quand ils créèrent leur première milice armée, la Bar-Guiora, pour se défendre contre les autochtones. Ils pouvaient se justifier d’un verset du Talmud : « Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi et tue-le le premier », un verset que l’on peut citer à la télévision sans faire réagir personne, sans doute parce qu’il est (trop) facile d’y voir une déclinaison du droit à la légitime défense. Mais chez nous, ce droit n’autorise de tuer qu’afin d’échapper à une situation qui présente un danger imminent et mortel, ce qui est très différent du principe talmudique basé sur la seule intention d’un tueur supposé. Ce droit est soumis aux circonstances, celles-ci doivent être examinées au cas par cas pour déterminer après coup s’il est applicable ou non, ce qui exclut d’emblée son usage à titre préventif : la réalisation du danger doit être imminente, pas seulement possible. Il en découle que la plupart des « assassinats ciblés » commis par Israël ne relèvent pas de la légitime défense, car ils ont été commis hors épisodes de guerre ouverte, (voire en périodes de négociations), et en escomptant affaiblir le potentiel adverse, donc à titre préventif.3 C’est encore plus visible dans sa fameuse « stratégie de dissuasion », (formalisée en 2006 et connue sous le nom de doctrine Dahiya), qui relève du terrorisme d’État : outre qu’elle est illégale à cause de son ampleur qui doit être « disproportionnée », elle est préventive par définition puisque son but est de décourager l’ennemi de recommencer.

Notre droit à la légitime défense suppose aussi des circonstances ponctuelles, exceptionnelles, surgissant de façon imprévisibles et non récurrentes, (les aléas de la vie), et que l’on est censé éviter : ce n’est pas un droit à la récidive ni à se mettre en danger. Or il est difficile de nier que les premiers colons, en faisant le choix des armes, ne cherchaient pas seulement à pouvoir se sortir sains et saufs de situations potentiellement fatales, ils voulaient surtout s’incruster dans le pays en dépit de la certitude que leur mise en danger ne pourrait que s’accroître au fil du temps, ce qui est donc contraire à l’esprit de la légitime défense. (La Bar-Guiora avait pour devise : « Par le feu et le sang la Judée est tombée, par le feu et le sang la Judée ressuscitera. ») Les cas récurrents étant prévisibles, ils doivent être traités par la diplomatie, la politique et le droit, afin d’en tarir les sources. En cas d’impossibilité, il reste la fuite : c’est d’ailleurs la solution que les Israéliens entendent imposer aux Palestiniens depuis la Nakba, mais qu’ils s’interdisent pour eux-mêmes afin de sauver leur État et leur patrie, et sauver leur rêve nationaliste dont ils ont fait le cauchemar des indigènes.

Le slogan « Israël vivra » signifie que la situation sur le terrain n’aurait pas changé depuis le début du XXè, comme si l’on disait : « Ce sont les arabes qui veulent rejeter à la mer les réfugiés juifs innocents qui n’ont nulle part où aller, mais Israël survivra à leur noir dessein. » En réalité, le rapport de forces sur le terrain s’est depuis longtemps inversé : ce sont les colons qui veulent déraciner les Palestiniens jusqu’au dernier, ils ne s’en cachent pas. Fiers de leurs succès et sûrs de leur bon droit, soutenus par l’armée et leur gouvernement, ils proclament et justifient leurs véritables intentions devant le premier micro venu. Par contre, il est bien vrai que la logique au cœur du conflit n’a pas bougé, et que la mécanique infernale s’est horriblement complexifiée, avec une telle divergence entre les belligérants que plus aucune solution pacifique n’est désormais imaginable. Les Palestiniens devront probablement renoncer à leur combat, et subir en silence le sort des innombrables minorités ethniques reléguées aux oubliettes de l’Histoire.

La suprématie

Dans « 1939-1962 : les divisions du monde », (une docu-fiction « boursouflée d’ambition » et « gros raté » selon Télérama4), j’ai retenu cette phrase mise dans la bouche d’un speaker à la radio : « En Palestine, arabes et juifs se battent pour la suprématie. » A cette époque, qui précédait de peu la création d’Israël, il était donc possible d’entendre la vérité sur l’enjeu du conflit, un enjeu que la solution onusienne a contourné mais pas éliminé : à qui devrait revenir « la suprématie » en Palestine ? Qui devrait être le maître des lieux ? Cette question divisera à jamais l’humanité, car elle a deux réponses possibles mais inconciliables, et deux manières d’y répondre : par les mots ou par les armes. Mon opinion est que ces dernières ont tranché le dilemme en taillant dans le vif, par la destruction de Gaza et un génocide qui n’attend que sa confirmation juridique5, mais la suprématie opérationnelle sur le terrain était depuis longtemps acquise aux Israéliens. Cela nous amène à une troisième dichotomie.

Il y a deux dimensions à ce conflit. À ses débuts, il confrontait deux populations entremêlées sur un même territoire, il n’y avait ni frontières ni lignes de front, les deux populations pouvaient être mises sur un même plan. Puis a surgi l’État d’Israël avec ses frontières, État auquel les pays arabes ont aussitôt déclaré la guerre, et cela fit apparaître des lignes de front tout autour de lui. Les belligérants se trouvant répartis de part et d’autre, ils pouvaient encore être mis sur un même plan, celui de nations qui se font la guerre, comme les Européen avant eux par exemple. Ensuite, les lignes de front se sont figées, et depuis lors, la dimension horizontale du conflit, quoique toujours pertinente sur le plan militaire et géopolitique, a perdu de son importance par rapport à sa dimension verticale, matérialisée par la domination écrasante d’Israël sur les Palestiniens, une domination si étroite et implacable qu’elle leur pourrit chaque minute de la journée, et mérite depuis longtemps le nom de dictature.

Une dictature de type colonial car elle s’exerce par l’armée et les colons, et parce qu’elle cible l’ensemble de la population, non certaines catégories sociales. Mais cela n’apparaît pas dans la propagande israélienne, c’est pourquoi elle semble si crédible et réaliste : elle n’évoque que le conflit géopolitique, avec ses gentils civilisés d’un côté et ses méchants « barbares » de l’autre, il n’est jamais question de la tyrannie d’Israël sur les civils palestiniens. Le champ de vision des naïfs se trouve réduit à un État légitime malheureusement « menacé de disparition » sous les coups de ses adversaires, et des « terroristes » illégitimes heureusement en voie de disparition sous les bombes vertueuses de « Tsahal » : n’est-ce pas logique et conforme à la morale ? Mais ce que subissent ces « terroristes » n’existe pas aux yeux des pro-israéliens : la dimension verticale du conflit est escamotée. Israël se présente ainsi sous les atours d’une démocratie respectable, alors qu’il pratique le nettoyage ethnique6 et l’apartheid7, sans compter qu’il poursuit une colonisation indue en Cisjordanie, les « terroristes » voyant leur territoire se faire manger aux mites sans pouvoir l’empêcher. Ce tour de passe-passe, qui a pour pilier et point de départ le déni orchestré de ce que fut réellement la Nakba, permet également à Israël de faire oublier son blocus de la bande de Gaza dès 2007, son statut officiel d’occupant selon l’ONU, ce qui autorise les Palestiniens à être considérés comme des « résistants », non comme des « terroristes ».

Maintenant, si l’on connecte cette « dimension verticale » à l’enjeu évoqué de « la suprématie », on voit apparaître un curieux paradoxe, car c’est Israël qui a gagné cette suprématie de haute lutte après moult guerres, c’est lui qui a pris le pouvoir sur « toute »8 la Palestine mandataire, (un pouvoir qu’il exerce de façon ubuesque9), c’est donc lui le grand vainqueur si l’on ose dire, mais c’est aussi lui « la victime » puisque « les terroristes » continuent de « vouloir sa destruction » ! Par quelle diablerie le vainqueur peut-il être aussi la victime ? C’est tout simplement qu’Israël n’est pas du tout un vainqueur politique : à chacune de ses victoires militaires, il n’a jamais cherché à « transformer l’essai », c’est-à-dire à profiter de sa supériorité pour aller vers une solution politique, (comme il a pu le faire avec l’Égypte et la Jordanie), car cela l’aurait conduit à accepter la création d’un authentique État palestinien. (Et je ne parle pas du droit au retour…) Si Israël ne change pas son fusil d’épaule, la victoire politique ne lui viendra qu’avec l’éradication et l’oubli de la résistance palestinienne, car l’existence de celle-ci suffit en soi à contester sa légitimité, (que ce soit de façon violente ou pacifique), et donc son droit à régner sur la « Judée-Samarie » si chère aux colons.

1 Rappelons qu’une tautologie est un énoncé qui se présente comme vrai sans qu’il soit besoin de le confronter à la réalité, de le démontrer ou de le prouver. Par exemple, dans le cas du fameux « Israël a le droit de se défendre », personne n’a remis ce droit en question, personne n’a prétendu qu’il était soumis à conditions ni qu’Israël l’aurait perdu, et personne n’a examiné s’il était valide ou non au vu des événements. En fait, tout le monde s’en fiche, même les experts de l’ONU, même les pires ennemis d’Israël.

2 Voir cette vidéo sur Youtube, je ne sais plus où exactement, mais ce n’est pas très long, 16′ exactement.

3 Selon Wikipédia, Israël soutient que les assassinats ciblés relèvent de la légitime défense, mais cette liste de l’Agence Media Palestine, non exhaustive et assortie des circonstances, montre que plusieurs d’entre eux semblent avoir été commis sciemment pour faire échouer des négociations. Signalons aussi cet article du Monde : « soixante-dix ans d’assassinats ciblés par Israël » mais qui n’en cite que quelques uns.

4 Je suis entièrement d’accord avec l’opinion de Télérama : toutes les scènes où l’on a voulu mettre de la tension dramatique ne sont que des lourdeurs creuses, y compris celles devant faire ressentir au spectateur la responsabilité incombant aux sionistes. Trop artificiel.

5 En se livrant au carnage de Gaza, les Israéliens ont brûlé leurs vaisseaux. Il ne leur reste que deux solutions : le génocide ou le nettoyage ethnique par déportation des Gazaouis dans le Sinaï. Cela pourrait advenir si Trump parvient à contraindre l’Égypte de recueillir les rescapés.

6 Cf. « Le nettoyage ethnique est pratiquement terminé au nord de la bande de Gaza – Paul R. Pillar » sur les-crises.fr, décembre 2024.

7 En ce qui concerne les citoyens non-juifs, un rapport de l’ONG israélienne B’Tselem montre qu’ils sont soumis à un régime d’apartheid. Une ONG aurait recensé 65 lois discriminantes, en Cisjordanie il y a des routes dites « de contournement » réservées aux Israéliens, en 2018 a été votée la « Loi Israël, État-nation du peuple juif » qui a valeur constitutionnelle et qui est discriminante.

8 Ce que je viens d’écrire peut sembler factuellement faux, c’est-à-dire qu’Israël n’a pas « le pouvoir » sur « toute la Palestine mandataire », puisqu’il est censé être aux mains de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie, et qu’il est dans celles du Hamas dans la bande de Gaza. Mais ce « pouvoir » (résiduel) des Palestiniens est une fiction politique : sur le terrain, les Israéliens contrôlent absolument tout dans les moindres détails, car tout ce qui entre et sort des territoires palestiniens est soumis à leur approbation.

9 Pouvoir ubuesque sur les Palestiniens au premier chef, mais aussi sur les Israéliens eux-mêmes. « Depuis le début de la guerre, la Knesset a exploité le chaos et la confusion parmi le public pour promouvoir une série de lois antidémocratiques extrêmes. La « loi sur la certification de l’armée israélienne et du Shin Bet » permet à ces organismes de pénétrer plus facilement dans les ordinateurs privés utilisés pour faire fonctionner les caméras de vidéosurveillance et d’effacer, de modifier ou de perturber les documents qui s’y trouvent, à l’insu du propriétaire de l’ordinateur et sans l’autorisation d’un tribunal. » (Traduction par Microsoft de : « Only an anti-fascist front can save us from the abyss » – 4 juillet 2024).


Illustration : Wikipédia : Pavillon du mandat britannique flottant sur ses navires de 1927 à 1948.

Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2025/01/10/un-volcan-nomme-palestine-2-4-legitime-defense-et-suprematie/

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