17 janvier 2025 – 2300 mots.
Petite série de quatre billets :
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Terrorisme ou résistance ?
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Raphaël Enthoven, cet immense philosophe hélas boudé par nos médias, a raconté1 qu’il avait perdu plusieurs amis arabes depuis « le 7 octobre », parce qu’ils refusaient de considérer ce massacre comme un acte de « terrorisme », et qu’ils y voyaient plutôt un acte de « résistance ». Alors, de quel côté des Pyrénées se trouve la vérité ? Du vôtre, évidemment, la vérité est ce que l’on a envie de croire, et vous n’avez pas envie de croire les balivernes qui se racontent de l’autre côté…
Le dilemme étant impossible à trancher, il faut poser la question autrement : pourquoi les pro-palestiniens refusent-ils le mot « terrorisme » ? Selon le dictionnaire, il est adéquat à ce qu’a fait le Hamas, il devrait n’y avoir rien de gênant à l’employer comme tout le monde. Mais ils ont une raison fort simple : qu’un massacre relève du « terrorisme » n’empêche pas qu’il puisse être aussi un acte de « résistance », les deux termes ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, car le premier désigne un moyen, le second une finalité, et l’histoire foisonne de massacres effectués pour une « bonne cause ». Les massacreurs en ont toujours une pour se justifier, surtout quand ce sont des Occidentaux « civilisés », car les leurs sont toujours supérieures à celles des autres.2 On ne compte plus les massacres commis au nom de l’État, par exemple celui du 17 octobre 1961 : il advint en plein Paris pendant que les « civilisés » farnientaient aux terrasses des cafés, et, en ce qui concerne l’État juif, un obscur docteur en littérature française a charabié dans L’Express sur une mystérieuse raison :
« Cette raison est que tout État est une construction, et que pour faire correspondre la réalité à une telle construction, bien souvent, on doit verser le sang, c’est-à-dire immoler cette réalité au mythe qu’on lui impose pour idéal. »3
Et les Israéliens, ces civilisés d’excellence, bataillent aussi sur le terrain du langage parce qu’ils ne veulent pas que l’on dise que le Hamas soutiendrait une « bonne cause » : pour eux, ce serait abjecte, la seule acceptable est la leur, pas celle de leur pire ennemi. C’est pourquoi ils s’efforcent de disqualifier cette dernière, et ne veulent surtout pas que l’on parle de « résistance ». Ce terme plein de vertus porte sa légitimité comme un élu son écharpe tricolore, et renvoie à l’origine du conflit : le colonialisme et la création de l’État honni. Ironie de l’Histoire, cela arrive au moment-même où les extrêmes-droites occidentales, s’en prenant à leurs immigrés nationaux, parlent de « remigration » et montent en flèche dans les urnes ! Cette convergence n’est pas un hasard : en Israël, les colons sont issus de l’extrême-droite religieuse, ils se considèrent comme chez eux par référence à la Bible, et nous dépeignent les Palestiniens en immigrés venus voler leur terre.4
Pour les pro-israéliens, tout ce que disent les pro-palestiniens est « abjecte ». Dans cette interview où il se montre aussi brillant que profond, notre grand philosophe Raphaël Enthoven affirme par exemple qu’Emmanuel Macron a été « abjecte »5 de rappeler qu’Israël était né d’une résolution de l’ONU, ce qui est pourtant conforme à la vérité historique, tout le monde le sait et le CRIF s’en félicite.6 De manière générale, se déclarer pro-palestinien suffit à faire de soi un quasi-monstre antisémite, quelqu’un qui « soutient » le Hamas, les « barbares », les extrémistes-islamistes, les éventreurs-de-femmes-enceintes, les égorgeurs-balanceurs-d’homosexuels-du-haut-des-toits, les décapitionneurs-de-bébés-par-lots-de-quarante, etc. En réalité, aucun bébé n’a été décapité le 7 octobre 2023, aucune femme n’a été éventrée,7 mais qu’importe, on ne se prive pas de le dire pour signifier que nous serions « complices » de bêtes assoiffées de sang que l’on ne peut même pas comparer à des animaux, car, selon un officiel israélien, « ce serait insultant pour les animaux ». Ces outrances ont leur explication : le seul souci des Israéliens et pro-israéliens est de soutenir que les Palestiniens ne méritent pas qu’on prenne leur défense, leur cause est définitivement « abjecte ». Mais comme il est impossible de disqualifier une cause vieille d’au moins 75 ans, et formée dans le moule des guerres d’indépendance, on discrédite ses acteurs, et l’on plonge tout le monde dans une bouillie de mots qui ne connaît que la règle de l’amalgame : si vous êtes pro-palestinien, alors vous êtes « abjecte » car cela suppose sûrement, certainement et forcément, que vous « soutenez » le Hamas qui vient de se livrer à une « barbarie » digne de « non-humains ». Et bien sûr, si vous soutenez le Hamas, c’est sûrement, certainement et forcément que vous êtes antisémite.8
En tant que pro-palestinien n’ayant jamais ni « condamné » ni « reconnu » le Hamas comme « entité terroriste », on m’a accusé de le « soutenir », et donc d’être assimilable à ces « gros c… » d’islamistes qui « font ouin-ouin » quand Israël lâche ses bombes en représailles. Ce serait amusant si cette accusation n’était pas une injure ni une prémisse du fascisme : on attend des gens qu’ils réagissent de façon convenue à un sujet bien précis, et on les blâme quand ils s’y refusent. Ce n’est pas grave dans mon cas, mais il n’empêche que ce blâme est la première marche d’un long escalier qui pourrait aller jusqu’à l’élimination physique en d’autres circonstances. L’immoralité du « 7 octobre » étant avérée, les gens ne voient rien d’anormal dans le fait d’exiger ou d’attendre des autres qu’ils le condamnent aussi, ils ne voient pas que cela revient à faire acte d’allégeance à la pensée dominante : on vous demande de montrer votre accord même si ce geste vous répugne, on vous demande de manifester les mêmes émotions que la foule, on vous demande de vous soumettre au pouvoir en place, c’est-à-dire d’abdiquer votre droit à la libre pensée, droit qui ne consiste pas seulement à pouvoir dire ce que l’on veut, mais également à pouvoir ne pas dire ce que l’on ne veut pas.9 Condamner le Hamas, ou dire qu’il est terroriste, c’est adresser à ses semblables un signe de reconnaissance pour leur signaler qu’on est dans le même camp idéologique, du même côté des Pyrénées. Las, ce signe a un antécédent bien connu, le salut nazi, dont la fonction est comparable à un réactif chimique : distinguer les pour des contre, les orthodoxes des hérétiques, les amis des ennemis, afin de désigner les seconds à la vindicte des premiers.10
Et ça marche très bien. Toujours avide de scandales, le public en redemande : « M’enfin, puisque le Hamas est terroriste et son crime une monstruosité, comment pouvez-vous ne pas le condamner ? C’est bien la preuve que vous êtes avec lui et favorable à ses méthodes ! » L’argument est une évidence pour les esprits frustes ne raisonnant que par associations d’idées, il ne faut pas leur en demander plus, c’est déjà pas mal. Pour ceux qui ne s’en laissent pas conter, le même argument est reçu comme une insulte parce qu’il procède du soupçon : ne pas condamner impliquerait que l’on est profondément immoral, et « pour » des méthodes despotiques et cruelles. En fait non. On peut fort bien déplorer ce qu’est et ce qu’a fait le Hamas, et compatir pour les victimes israéliennes, sans pour autant se sentir en devoir de le crier sur tous les toits, ni de « condamner » le coupable, car il ne mérite pas de l’être comme on veut qu’il le soit, c’est-à-dire pas seulement sur le plan moral, (c’est l’alibi), mais aussi sur le plan humain et dans un but propagandiste, pour polariser l’attention sur ses crimes et masquer ceux d’Israël, pour disqualifier ses revendications, pour donner raison exclusivement aux Israéliens, et finalement condamner les Palestiniens à vivre dans le désespoir et le renoncement à leur cause, sous la dictature d’un État qui n’est « démocratique » que pour ses ressortissants juifs.11
Il reste enfin cette question : que gagnerait les opposants, sur la scène médiatique, à condamner le Hamas et le qualifier de « terroriste » ? Réponse : strictement rien, des nèfles ! Ils seraient quand même diffamés pour leur « sympathie » envers la cause palestinienne, pour leurs « retards à l’allumage », pour leurs « oui mais abjects », pour leur « alliance » avec les « islamistes », leur « soutien » au Hamas, leur « absence de compassion envers les victimes israéliennes dont ils ne parlent jamais », leurs répugnantes allusions « antisémites », etc. etc. etc.
Les naïfs et les pro-israéliens veulent nous faire croire que la condamnation du Hamas ne relève que de la morale, mais prétendre cela est une farce de mauvais goût. La vraie motivation est politique, le battage médiatique sur le sujet le prouve amplement. Le but est de le désigner à l’opinion en tant qu’ennemi, comme les Frères musulmans, Al-Qaïda, les talibans, Daesh ou Boko Haram, toutes ces organisations « terroristes » ennemies de l’Occident, et que ce dernier combat à juste titre. On veut ravaler le Hamas au même rang que ces organisations, on cherche à dissoudre la cause palestinienne dans celle des « islamistes » et de l’Iran contre les Occidentaux, on cherche à en faire un prétexte, une cause fallacieuse.12 S’il y a bien un arrière-plan de vérité dans ce discours, il ne s’agit cependant que de géopolitique : c’est une manière biaisée, (pour ne pas dire fourbe), de justifier Israël en tant que « soldat » aux avant-postes de la lutte contre « l’islamisme » international et conquérant.13 Dans la réalité, cet « islamisme » s’attaque d’abord et surtout aux pays musulmans qui ont subi 80% de ses attentats, (y compris à Gaza où le Hamas a liquidé ses opposants). Mais les Occidentaux les ont armés en Afghanistan contre les Russes, (ils étaient alors « terroristes » pour eux mais « résistants » pour nous), ont favorisé leur dissémination et semé le chaos en éliminant Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi,14 se sont alliés à des islamistes contre Bachar el Assad soutenu par la Russie et l’Iran. Nous avons aussi un dictateur frère musulman pure souche à l’OTAN, le sieur Recep Tayyip Erdoğan, ce leader turc qui a enterré les avancées laïques et progressistes du kémalisme de ses prédécesseurs.
Tout cela n’a rien à voir avec le conflit israélo-palestinien qui commence avec l’immigration sioniste dès la fin du XIXè, et qui, longtemps avant l’apparition de « l’islamisme » sur la scène internationale, était déjà ce qu’il est encore aujourd’hui : une affaire entre Palestiniens et sionistes se disputant « la suprématie » en Palestine.15 C’est bien parce que cet enjeu est toujours « en jeu » que le conflit perdure depuis si longtemps, et qu’il aurait perduré de la même façon sans les « islamistes » ni les Iraniens.
Le gigantesque problème moral que j’évoquais n’est pas relatif aux faits sur le terrain, car ils sont immoraux dans les deux camps, avec toutefois un net avantage quantitatif pour Israël. Il est au niveau des justifications ou motivations mises en avant de part et d’autre : celles des Palestiniens seraient immorales car disqualifiées par leur antisémitisme et leurs moyens « terroristes », tandis que celles des Israéliens seraient morales parce que l’État juif ne ferait « que se défendre » avec son « armée régulière »,16 réputée « la plus morale du monde ».
Mais si les choses étaient aussi carrées que cette partition le laisse entendre, pourquoi Israël éprouve-t-il le besoin de vanter son armée de la sorte ? A découvrir que celle-ci est « la plus morale du monde », on pense d’abord à un gag, à une ironique invention d’un détracteur, puis à un slogan ou de l’intox dans le style « plus c’est gros, plus ça passe », dans tous les cas à rien de sérieux. Et bien non ! À ma grande surprise, j’ai découvert que c’était le titre d’un article sur i24News, (une télé propagandiste franco-américano-israélienne) : « Tsahal : l’armée la plus morale au monde » !!! C’est daté du 40è jour de guerre17, (15 novembre 2023), et signé d’un certain Raphaël Jerusalmy, ancien officier du renseignement militaire israélien dont j’avais déjà apprécié les compétences sur LCI. Il annonce d’emblée que cette armée « se déplace avec des incubateurs et des cartons de Materna afin de secourir des bébés palestiniens ».

Des mensonges comme ça, dans un machin qui pue la vantardise, écrit pendant que « Tsahal » est lancé dans la destruction systématique de Gaza, c’est irrespirable. (Je ne peux pas dire « abjecte », le mot est déjà pris.) La réalité, c’est que cinq jours avant cet article, « l’armée la plus morale du monde », au cours d’une évacuation chaotique, avait forcé le personnel soignant de l’hôpital Al-Nasr à abandonner cinq bébés dans leurs couveuses. On les a découverts deux semaines plus tard en état de décomposition, et ce n’est pas un fake, l’histoire est connue dans tous ses détails. Et je ne vous dis pas comment les soldats de « l’armée la plus morale du monde » se bidonnent sur les réseaux sociaux : ils dégoulinent de haine, mais comme le mot « antipalestinisme » n’existe pas, et que même s’il existait on n’y verrait rien de criminel, (à l’inverse d’« antisémitisme » bien sûr), on ne peut pas dire qu’ils sont « abjectes ».
1 « Lettres à un ami arabe », c’est un e-book. Note : ma présentation du sieur Raphaël Enthoven est bien sûr ironique.
2 Massacres pour une bonne cause : par exemple le christianisme ! Il ne s’est pas imposé de lui-même et en douceur : on l’a imposé de force à grands renforts de massacres contre les païens récalcitrants. Voir à ce sujet mon bref billet : « L’erreur de Nazareth », ou lire Ramsay MacMullen, professeur émérite de l’Université de Yale : « Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle ».
3 Cf. « Légitime ou non, l’Etat d’Israël doit être soutenu sans tergiverser », L’Express, 17 octobre 2023. (Article en libre accès.) J’avoue ne rien comprendre à la phrase citée, mais qu’importe, il semble qu’elle justifie qu’un État fasse couler le sang.
4 Cf. Thema d’Arte du 24 septembre 2024 où l’on a pu voir des colons de Cisjordanie, (en l’occurrence des femmes), exposer librement leurs opinions devant la caméra. Voir aussi ce documentaire de RTS (Radio Télévision Suisse) : « Israël : ces colons qui veulent reprendre Gaza »
5 A la minute 24 de l’interview, je remets le lien ici : https://www.youtube.com/watch?v=co9Q63IhzkM – Les résolutions de ONU ne sont évidemment pas « révocables », par contre, le choix d’un État d’en reconnaître un autre est évidemment révocable.
6 C’est un raccourci de dire que la résolution 181 de l’ONU a « créé » l’État d’Israël, elle l’a seulement rendu possible en promulguant, le 29 novembre 1947, le plan de partage de la Palestine. La création proprement dite vient un peu après, le 14 mai 1948, par la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël.
7 Cf. « Israël : le mensonge comme arme de guerre », un article du site Contre Attaque basé sur une enquête de Libération dans « Israël, 7 octobre : un massacre et des mystifications ».
8 Notons que l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), a pondu une définition de l’antisémitisme d’une précision chirurgicale : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Selon Le Diplo, 43 États, dont la France, souscrivent à cette définition.
9 C’est le droit de se taire devant la police et les juges, et devant quiconque veut obtenir des aveux. Rappelons à propos que c’est une façon d’humilier quelqu’un que de le forcer à dire quelque chose dont on sait qu’il ne veut pas le dire, qu’importe ses raisons et le contexte.
10 C’est sur la base de ce principe que Trump, selon Le Monde, impose un « test de loyauté » aux sénateurs républicains. Et le journal de préciser aussitôt : « La menace [fascisme] n’a jamais été aussi grande pour l’Etat de droit américain. Et pourtant, les résistances n’ont jamais semblé aussi faibles. » Cf. « Entre contrition et retournement, les médias progressistes sonnés par la victoire de Donald Trump »
11 En ce qui concerne les citoyens non-juifs, un rapport de l’ONG israélienne B’Tselem montre qu’ils sont soumis à un régime d’apartheid. Une ONG aurait recensé 65 lois discriminantes, en Cisjordanie il y a des routes dites « de contournement » réservées aux Israéliens, en 2018 a été votée la « Loi Israël, État-nation du peuple juif » qui a valeur constitutionnelle et qui est discriminante.
12 De toute façon, si l’on admet que les Palestiniens ne sont qu’un pion de l’Iran, alors il faut admettre qu’Israël en est un aussi, mais à la solde des Américains. Raymond Aron, philosophe de droite, l’avait déjà remarqué. Cf. « Sur Israël, les prémonitions au vitriol de Raymond Aron ».
13 Cf. vidéo sur Mosaïque à 23’30 : « Il faut absolument montrer à l’Occident que la guerre que mène Al Julani en Syrie, que mène l’Iran avec le Yémen et le Liban, est une menace qui menace aussi l’Occident. Montrer que le projet des frères musulmans est de conquérir l’Occident. Et que finalement la guerre que mène Israël, c’est en fait le front qui est le front de défense de l’Occident. Et ça c’est fondamental parce qu’à partir de ce moment-là on peut avoir l’aide de l’Occident. »
14 À propos de Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi : en éliminant des ennemis que l’on méprise pour ixe raisons, on fait souvent de la place à des ennemis encore pires.
15 Cf. billet précédent.
16 Avoir une « armée régulière », c’est comme de porter une cravate : ça fait plus honorable que des babouches.
17 Pondre un article au « 40è jour de guerre » présente une valeur symbolique pour les juifs, on retrouve fréquemment ce nombre dans leurs récits mythologiques, et dans la fake news des « 40 bébés décapités ».
Illustration : Wikipédia : Pavillon du mandat britannique flottant sur ses navires de 1927 à 1948.
Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2025/01/17/un-volcan-nomme-palestine-3-4-terrorisme-ou-resistance/
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