12 février 2026 – 1400 mots
Texte de 2022 relooké. Je le publie aujourd’hui car, au vu de l’évolution du monde et du scandale Epstein, je suis de plus en plus révolté par tout ce que les intellos racontent.
Que sait-on au juste de la réalité ? Quasiment rien. Il manque encore le titanesque ordinateur, en forme de tour de Babel, où l’humanité aurait centralisé toutes ses connaissances aujourd’hui éparpillées, et où chacun pourrait puiser pour se faire une opinion éclairée. Il est évident que l’« on sait » énormément de choses dans tous les domaines, mais ce « on » ne représente jamais que des spécialistes, des experts, des érudits et quelques autres personnes qui s’intéressent à des sujets particuliers. De manière générale, plus une connaissance est répandue dans la société, plus elle tend au lieu commun, ou à une opinion fausse et dépourvue d’intérêt, (mais pas d’influence). A en croire les sondages, on peut penser que (quasiment) tout le monde sait tout sur tout puisque chacun a une opinion sur (quasiment) tout, mais les sondages ne s’aventurent jamais à « mesurer » l’ignorance des foules. Elle est abyssale ! Vertigineuse ! Cosmique ! En réalité, on ne sait rien, jamais rien sinon que telle ou telle chose existe, et que c’est bien ou pas bien, souhaitable ou détestable. Voici quelques exemples pour illustrer le phénomène, en particulier « l’affaire Matzneff » qui vient de défrayer la chronique.
Que savaient de la pédophilie les rares lecteurs de Matzneff, ses éditeurs, les journalistes et les critiques qui en avaient fait leur coqueluche ? Réponse : suffisamment pour pérorer à n’en plus finir sur la libération des mœurs, la sexualité des enfants, la littérature et tout le toutime, mais rien de ce qu’il eût fallu en connaître : qu’est-ce qu’un gamin ou une gamine peut vivre et ressentir en subissant l’agression d’un pédophile ? Comment sa sexualité peut-elle se développer ensuite ? Françoise Dolto, autre coqueluche de l’époque qui me révulse aujourd’hui, essayait de répondre à ces questions, mais ce que l’on peut en lire aujourd’hui est atterrant. Petit extrait d’une interview1 qui porte sur l’inceste et la maltraitance des enfants :
Je ne sais pas si l’on mesure à quel point ces propos sont hallucinants. Selon elle, le traumatisme du viol devrait être imputé au fait que la société prohibe l’inceste, et que sans cela il n’existerait pas. Et que peut bien signifier « consentir » quand on est un enfant qui n’a pas les moyens d’échapper à sa condition, et qui y sera ramené de force s’il résiste ? Et quand bien même consentirait-il, peut-on employer ce terme sans le distinguer du consentement d’un adulte ? Peut-on consentir à quelque chose dont on n’a pas l’expérience ? Peut-on consentir puis se rétracter ? Est-il interdit d’imaginer que le « consentement » soit en fait « arraché » au violé par le violeur ? Ou que la victime s’y résout de guerre lasse, pour mettre du baume sur ses plaies ? Tout cela est ahurissant. On prétend « savoir » ce que représente le verbe « consentir », mais le peu qu’on en sait est ridicule. Et l’on aurait tort de croire que « cette époque est terminée » : Françoise Dolto est encore une icône pour beaucoup de professionnels. Peut-être a-t-elle laissé un certain « héritage », mais si elle a compris la libido des mômes de la même façon que l’évangile, il y a de quoi se poser sérieusement des questions.
Petites parenthèses. Alléché par sa réputation, j’avais acheté et lu : « L’évangile au risque de la psychanalyse ». Gigantesque déception ! D’un bout à l’autre ce n’est que paraphrase : pas une once d’esprit critique, pas l’ombre d’une interprétation originale, aucune trace de psychanalyse : un désert. Les délires de Tissot, ce médecin du XVIIIè qui prétendait que la masturbation rend fou, avaient au moins le mérite d’être amusants.
D’une certaine manière, l’« on ne savait rien » de la pédophilie à l’époque, et l’on n’en sait pas plus aujourd’hui, (c’est seulement devenu intolérable). Mais ce n’est évidemment pas une excuse quand on est éditeur, journaliste patenté ou célèbre vulgarisateur de la littérature. Quand on est vu du grand public, et donc que l’on prétend « savoir », on engage sa responsabilité, et l’on devrait faire preuve d’intelligence et d’esprit critique. L’histoire enseigne malheureusement que l’élite, celle qui défile dans les médias, en est dépourvue : ce n’est pas possible d’expliquer autrement que Bernard Pivot, père de deux petites filles à l’époque d’Apostrophe, ait pu faire l’éloge de Matzneff.
Prenons un autre exemple : l’immigration. Tout le monde sait en quoi cela consiste, tout le monde a sa petite idée et son opinion sur le sujet, mais qu’en savent les gens ? C’est un phénomène d’une complexité inouïe qui pose des problèmes en cascades, lesquels provoquent des « débats » publics d’une bêtise affligeante, et des violences individuelles ou policières à n’en plus finir. On en parle beaucoup dans les médias, de nombreux faits d’actualité se rattachent à ce thème, et l’on en fait une cause d’autres problèmes. Mais personne ne sait ce que vivent les immigrés, et les autorités n’ont à en connaître que les maigres données nécessaires à leurs fonctions. Et les télés, avec leurs sempiternelles images qui donnent l’impression de savoir, ne montrent que la surface des choses : les tentes qui s’accumulent, les déchets, les plaintes des « riverains », etc.
Troisième cas de figure : Notre-Dame. L’on sait maintenant que son incendie a résulté d’une « accumulation de négligences » : trois prestataires en lice, manque de personnel, système d’alarme défectueux, alertes restées sans suite, etc. Mais toutes ces « négligences » proviennent de l’ignorance des responsables qui ne savaient pas comment ça se passe dans la réalité, des personnes qui croyaient savoir parce qu’elles participaient aux décisions, mais qui avaient oublié l’extraordinaire enjeu de leur travail, et ne consultaient jamais les « personnes du terrain », celles qui se « tapent le boulot ». Et quand bien même l’auraient-elles fait, elles ne se seraient pas rendu compte que l’ergonomie de leur système de surveillance était pourrie.
L’ignorance ne touche pas que le grand public, mais tout autant les décideurs au sommet de la hiérarchie. Quand ils lancent leur programme pour virer un maximum de salariés, les responsables de France Télécom ne savent rien et ne veulent rien savoir de la souffrance qui devait nécessairement en résulter, et répondent pas le cynisme aux alertes qu’on leur adresse. Enfin, quand l’ex-PDG de Boeing impose une solution bancale pour adapter le 737 à un nouveau réacteur, il fait litière de la sécurité de l’avion pour ne retenir que la rentabilité actionnariale de l’entreprise : ignorance de celui qui croit que la réalité se laisse faire sans limite, qu’elle se plie à tous les désirs pour peu qu’on les impose avec suffisamment de force. (Ce que croient aussi les fascistes et les gens comme Trump.)
Le réchauffement climatique enfin : les sondages internationaux montrent qu’au moins 90% des sondés connaissent son existence et sa gravité, mais ils montrent aussi que son urgence est nettement plus ressentie dans certains pays que dans d’autres. Et là, sans surprise, ils révèlent une corrélation entre le vécu des gens et leur sentiment d’urgence, ce qui me fait penser que l’« on ne sait rien » du RC tant que l’on n’en souffre pas. Pour Lacan, « le réel, c’est quand on se cogne », et personne ne se cogne devant le plat écran de sa télé…
***
Retour en 2026. Le cas de Françoise Dolto me révulse particulièrement, car c’était une idole à l’époque de la gauche caviar, avec les Matzneff, Cohn-Bendit, Lang and Co. Cette psychanalyste auto-proclamée n’a pas imaginé une seconde que le viol d’un enfant transforme son psychisme, et que la victime, devant s’adapter à sa nouvelle condition, va le faire de façon à minimiser sa souffrance, et donc se trouver de « bonnes raisons » pour « accepter » ce qu’elle subit. Mais son cas me révulse plus encore du fait que Dolto avait été érigée en grande prêtresse de la petite enfance : l’on gobait ses théories débiles et aucun média n’osait l’égratigner, comme BHL de nos jours.
Contre-point final : l’on sait exactement tout ce qu’Israël est en train de faire en Palestine, et l’on sait très bien que cela constitue un génocide, mais il faudrait ne pas en parler. C’est pourquoi la France exige la démission de Francesca Albanese, rapporteuse de l’ONU pour les territoires palestiniens, pourquoi les portes se ferment devant Blanche Gardin qui a osé parler en faveur des Palestiniens, et pourquoi Aurélien Barrau prend soin de la boucler à ce sujet. Seuls le vent et la propagande ont droit de cité dans les médias.
1Le texte intégral se trouve archivé ici.
Laisser un commentaire