Le fameux « système »

Tout le monde sous-estime ce qu’à longueur de textes j’appelle « le système », et que je place souvent entre guillemets, tant ce « machin » semble ne pas exister vraiment. Et il est vrai que, d’une certaine manière, il n’existe pas : personne ne l’a créé, personne n’a voulu qu’il soit ce qu’il est, personne ne le pilote ni même ne le contrôle, et il change de lui-même, lentement comme le paysage derrière la vitre d’un train. Comme beaucoup de choses en ce bas monde, (pour ne pas dire comme tout ce qui existe), « le système » ne doit son existence qu’à notre capacité à en concevoir l’existence. Il en va ainsi depuis la nuit des temps : pour concevoir la vie, l’âme, les esprits, les dieux, l’au-delà, puis l’électricité, la dérive des continents, les quarks, la beauté des œuvres d’art, l’être humain a toujours fait appel à son imagination pour satisfaire son besoin d’explications.

Il en va de même pour « le système » que nous ne pouvons percevoir directement. En tant que « consommateur », nous ne voyons que des produits et services mis à notre disposition sur « le marché » : cela va de la supérette en bas de chez soi au fournisseur d’accès à Internet, en passant par les services publiques. Nous ne pouvons accéder à une connaissance du « système » que par ces informations qui nous parviennent à tous propos et de tous les coins de la planète, mais aucune d’entre elles ne suffit à attester de son existence, rien ne prouve que les faits soient reliés entre eux par quelque chose qui pourrait être « le système ».

Constitution du « système »

Pour autant, nier son existence serait aussi erroné que nier celle de la tectonique des plaques. Les preuves abondent pour peu qu’on veuille les reconnaître pour telles. Les plus évidentes sont d’abord toutes ces institutions internationales qui ont été créées en grand nombre pour tenter de le contrôler : l’ONU, l’OMS, l’OIT, la BRI, l’OMC, le GIEC (lien vers Jancovici), l’Union Postale Universelle, la liste ne s’arrête pas là. Toutes ces institutions ont été créée à leur époque pour répondre à un besoin international résultant des interactions systémiques, et il conviendrait d’y ajouter les multinationales privées qui « ignorent les frontières » et produisent des effets coordonnés et pilotés depuis leurs sièges sociaux.

Voilà pour la composante institutionnelle du « système », c’est-à-dire sa partie la plus tangible. Il faut aussi évoquer ses règles de fonctionnement qui se sont universalisées depuis la fin de l’URSS :

  • La règle du profit qui impose à toute entreprise de faire des bénéfices sous peine de devoir mettre la clef sous la porte. Il semble que ce soit banal, mais cette règle a beaucoup de conséquences : elle force les entreprises à suivre le progrès technique pour rester compétitives, donc à adopter les mêmes procédés avec les mêmes effets, qu’ils soient bons ou mauvais : le mouvement d’ensemble n’est donc pas pilotable. Au mieux peut-on l’ajuster ponctuellement par des réglementations internationales.

  • La concurrence (mondialisée) entre producteurs avec, de surcroît, la libre circulation des capitaux : les entreprises se voient ainsi contraintes d’agir dans un certain sens imposé par « le système ».

  • Le principe de légalité qui veut que tout ce qui n’est pas interdit soit autorisé : c’est ainsi que les matières plastiques finissent par millions de tonnes dans les océans du seul fait qu’elles n’ont jamais été interdites.

  • Le « principe du mal » qui veut que l’on peut interdire le mal, (c’est l’un des fondements de la société), mais pas l’éradiquer : c’est ainsi que les mafias et l’absence de scrupules amplifient les pires effets du « système ».

  • L’expansion continue du modèle occidental de production/consommation : l’on retrouve les mêmes aéroports et les mêmes centres commerciaux dans toutes les grandes villes du monde, parfois conçus par les mêmes cabinets d’architectes de taille internationale.

Les effets du « système »

Mais venons en à la partie la plus intéressante : les « effets systémiques » : le premier est de faire tenir ensemble ses parties, et donc lui-même par voie de conséquence. Cet un effet particulièrement spectaculaire dans le cadre du capitalisme qui doit, pour écouler ses marchandises, établir une chaîne allant de la production à la consommation en passant par le transport, la distribution et la publicité, le tout avec recrutement de travailleurs, accaparement de ressources, « accommodement » avec les politiques et gestion d’investissements financiers qui sont souvent énormes. Visionnez seulement ce documentaire d’Arte intitulé « La loi de la banane », et dites-moi si les héros de cette histoire n’étaient pas aussi des génies de l’organisation ? Leurs méthodes sont plus que discutables, certes, l’on ne peut même que les désapprouver, mais le fait est là : ils sont parvenus à faire fonctionner un sous-système complexe, ce qui n’était pas gagné d’avance. Par respect pour les peuples d’Amérique Centrale, on eut préféré qu’ils ne fissent rien, mais il se trouve qu’ils ont tiré parti d’un « système », certes moins développé que celui d’aujourd’hui, mais qui existait déjà, en particulier sur le plan financier.

Nos petits génies avaient des précurseurs. Il faut lire « Vaucanson, ou le prototype de l’ingénieur » pour y trouver, non seulement une histoire édifiante des premières luttes populaires contre un progrès technique imposé de force, mais aussi et surtout la structure de base du « système » : un État soucieux d’augmenter ses revenus, un capitaliste soucieux de rentabiliser son capital, et un inventeur soucieux de gagner de l’argent. Autrement dit, la politique pour garantir la légalité des processus mais pas leur légitimité, le capitalisme pour garantir leur financement mais pas la juste répartition des gains, et la technologie pour garantir leur réalisation mais pas les conséquences, en particulier la confiscation des connaissances techniques.

Les bases de ce capitalisme tri-partite ont été posées il y a quasiment trois siècles, et elles sont toujours là : c’est la preuve la plus forte de son existence et de sa persistance. Finalement, « le système » persiste parce que chacune de ses parties, lui devant leur propre existence, ont intérêt à ce que les autres persistent aussi.

Le second effet systémique, aussi important que le premier, est sa nécessaire adaptation aux changements contextuels, sinon il s’écroule et disparaît, comme les civilisations. Il doit à tout prix éviter ce qui arrive au système nerveux de certains : le « burn out ». C’est pourquoi, entre autres exemples, l’on a créé le GIEC et que bien des gouvernements se sont lancés dans une course aux « énergies renouvelables » : « le système » a bien compris qu’il devait s’adapter pour survivre.

Le troisième effet découle de l’impérieuse nécessité des deux premiers : il est impossible de changer « le système » dans un sens politiquement défini, car tout changement non motivé par une nécessaire adaptation ne peut être perçu que comme une menace existentielle. On le vérifie aux discours qui fleurissent un peu partout : énergie verte, développement durable, zéro déchet, zéro CO2, etc. mais socialisme, communisme, auto-gestion,… : nada ! Le « système » ne recule devant aucune adaptation dès lors qu’elle va dans le sens de son développement ou de sa pérennité, mais dans le cas contraire ne peut que s’y opposer violemment.

Quatrième effet : « le système » ne peut que s’étendre ou cesser d’être, comme cela est arrivé au système concurrent de l’ex-URSS, parce qu’il ne doit son existence qu’à une dynamique : organiser autrement la chaîne de production/consommation de façon à gagner de l’argent mieux que les concurrents. Modifiant sans fin son environnement, il est condamné à s’adapter, donc à modifier son environnement dans une boucle infinie. Certains l’on comparé à un cycliste qui ne peut s’arrêter sous peine de tomber. Quand il ne pourra plus s’étendre, il se mettra à stagner et, devant s’adapter à la nouvelle situation, il ne fera qu’augmenter son propre déclin.

Cinquième et dernier effet : pris dans la gangue du « système » actuel, un consommateur lambda qui voudrait en devenir indépendant est comme une pierre qui voudrait se satelliser elle-même…

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Illustration : www.toolinux.com

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