Spécisme et antispécisme

Deux messages pour les antispécistes.


Profitant de la « septième journée mondiale pour la fin du spécisme », Arthur Keller demande sur FB :

« D’ailleurs, savez-vous ce qu’est l’antispécisme ? (indice : ce n’est PAS réclamer les mêmes droits pour les êtres humains et pour les acariens, entre autres caricatures couramment véhiculées…) »

Selon nous, l’antispécisme est une branche de la philosophie qui s’intéresse à la condition animale et à nos rapports avec les animaux. Ainsi défini, il se présente comme un domaine de la connaissance, au même titre que la climatologie ou la sociologie. Mais pourquoi parle-t-on de spécisme et non pas de spéciologie ? Tout simplement parce que spécisme et antispécisme, contrairement à ce que nous venons d’affirmer, ne sont pas des domaines de la connaissance objective, mais de la morale. Ils désignent deux catégories antinomiques, pendant du bien et du mal, selon la manière dont on juge des faits, des comportements ou des idées qui impliquent des animaux. Wikipédia confirme notre point de vue :

« Le mot « spécisme » (ou « espécisme » — speciesism en anglais) est introduit en 1970 dans un tract contre l’expérimentation animale en laboratoire, par le psychologue britannique Richard D. Ryder, membre du groupe d’Oxford, universitaires qui publient en 1971 l’ouvrage fondateur de la pensée antispéciste Animals, men and morals. »

Ce choix terminologique condamne son sujet aux joutes stériles, stupides et agressives, parce que n’importe quel comportement peut-être jugé spéciste. La raison en est que l’antispécisme a pour vocation de dénoncer l’exploitation des espèces « sentientes », une exploitation qui ne veut rien savoir du ressenti des animaux, et qui trouve son origine dans la domination qu’exerce la civilisation sur le monde vivant. A la limite, même les animaux de compagnie sont victimes du spécisme car on peut affirmer qu’ils sont « exploités » pour « le seul plaisir » de leurs propriétaires, ce dont témoignent les abandons qui se multiplient à l’époque des vacances. Même si l’on peut contester cette interprétation, il est indéniable que la frontière entre spécisme et antispécisme, c’est-à-dire entre le condamnable et l’acceptable, peut être déplacée dans un sens ou l’autre au gré des forces en présence, non en fonction de la raison puisque la spéciologie n’existe pas. La photo suivante illustre par métaphore la qualité des débats qui en résultent :

tir-a-la-corde

On peut espérer que l’antispécisme fasse encore des progrès, c’est-à-dire qu’il conduise à l’émergence de règles admissibles par le plus grand nombre, et codifiées par des lois grâce auxquelles chacun pourra juger objectivement, (comme un avocat ou un juge), de ce qui relève du spécisme et de ce qui n’en relève pas. Pour l’heure nous en sommes loin, ce que l’on trouve est plus proche du grand n’importe quoi que d’une morale dûment justifiée. (Mais celle-ci existe, Arthur Keller avait raison de poser la question, mais il aurait dû viser les antispécistes eux-mêmes pour qu’ils cessent de prêter le flanc aux « caricatures couramment véhiculées ».) Pour preuve, ce post de Jean-Marc Gancille que AK a encore eu le tort de citer, et qui commence ainsi :

« Il y a bien une chose qui réunit anticapitalistes, libéraux, socialistes, écologistes, anarchistes, gauche et droite, conservateurs et progressistes, prolétaires et bourgeois : c’est l’adhésion pleine et entière au spécisme. »

Autant dire : vous êtes tous spécistes sauf moi et mes amis, donc tous immoraux, tous des monstres, tous des « sème la mort ». Pire encore, vous « adhérez » à cette idéologie mortifère de façon « pleine et entière », c’est-à-dire en toute connaissance de causes, en toute conscience. Il ne le dit pas ainsi, certes, mais l’intéressé étant du genre à pousser le bouchon toujours plus loin, on nous pardonnera cette liberté. Cependant, ce n’est pas pour accabler ce splendide tribun que nous le citons, c’est parce que sa phrase témoigne d’un « phénomène » fort intéressant dont les antispécistes ne tiennent pas compte.

Selon nous, ce « phénomène » consiste en l’apparition ex nihilo d’une nouvelle « dimension » dans le discours philosophique, puisque nos rapports avec les autres espèces n’avaient auparavant jamais été pris en compte pour parler de ce que « nous sommes ». Nous savions depuis Mathusalem que nous avions domestiqué certaines espèces, fait du cheval « le meilleur ami de l’homme », et plein de choses comme ça, mais jamais la question éthique n’avait été posée. Elle est donc nouvelle, radicalement nouvelle, comme peut l’être un minéral qui, tombé du ciel dans une météorite, n’existe sur Terre que depuis sa chute. L’antispécisme a donc fait apparaître quelque chose qui n’existait pas : le spécisme.

Jean-Marc Gancille, de son propre aveu, n’ayant « rien compris » aux deux billets que nous lui avons généreusement consacrés, nous allons devoir insister lourdement pour nous faire comprendre. Le « spécisme » existe depuis des millénaires de facto, c’est-à-dire « dans la réalité », notamment dans les arènes où l’on organise des corridas, mais il n’existe que depuis 1970 dans les discours, donc en tant que fait linguistique. On peut comparer son apparition à celle de la dérive des continents : un phénomène qui existe de facto depuis des milliards d’années, mais que depuis 1912 dans le discours des scientifiques modernes. On a aussi quelque chose de semblable avec l’évolution darwinienne qui n’a pas attendu Darwin, mais qui n’existait pas avant lui dans les discours ni dans les consciences.

Avant qu’Alfred Wegener ne découvre la dérive des continents, la question de leur mouvement ne se posait pas : ils étaient tenus pour immobiles, cela ne prêtait ni au doute, ni à la discussion, ni à la moindre « conscience », et cela explique pourquoi il a été toute sa vie la risée de ses confrères. Pour les scientifiques de son époque, cette dérive était irréelle et impensable, et il en va de même du spécisme : irréel et impensable avant 1970. Cependant, les lois de la nature s’appliquant de façon rétrospective, les scientifiques d’aujourd’hui n’ont pas de problème à dire que cette dérive a toujours existé, mais qu’en est-il du spécisme qui n’est pas une loi de la nature ?

Prenons un exemple : Picasso, qui a été toute sa vie passionné de corridas, était-il spéciste ? Pouvait-il l’être alors que le mot n’existait pas à son époque ? Pouvait-il l’être comme on pourrait le dire communiste puisqu’il avait pris sa carte du parti ? Ou encore : pouvait-on être marxiste avant que Marx n’ait publié « Le Capital » ? Peut-on faire preuve d’une « adhésion pleine et entière » au marxisme quand on ignore tout du marxisme ? Répondre à ces questions est d’autant plus délicat que le spécisme, selon Wikipédia :

« (…) a été forgé à partir du début des années 1970 par analogie avec les notions de racisme et de sexisme, dans le but de dénoncer une idéologie dominante, de la même manière que la notion de patriarcat a été reprise par le féminisme radical pour définir ce qui était jugé comme une idéologie omniprésente, invisible et à l’origine de diverses injustices. »

En fait non, le spécisme, comme le racisme et le sexisme, ne sont pas des idéologies mais des catégories de comportements. Si idéologies il y a, elles sont dans l’antispécisme, dans l’antiracisme et dans l’anti-sexisme, toutes spécialités philosophiques qui ont pour vocations respectives de théoriser le spécisme, le racisme et le sexisme. Les spécistes eux-mêmes ne peuvent pas se penser comme tels, et il en va de même des racistes, sexistes, machistes, etc. Aujourd’hui, siffler une femme dans la rue, c’est du sexisme, mais pour les hommes qui faisaient ça ce n’était qu’un jeu. Et autrefois aux US, dans les États du sud, lyncher des Noirs n’était ni criminel ni raciste, cela faisait partie du « code pénal » des Blancs aux yeux desquels il était « parfaitement légitime ». Seul les esclavagistes d’antan pouvaient se reconnaître en tant que tels, car l’institution esclavagiste leur offrait un miroir : difficile de dire « je ne suis pas esclavagiste » quand on fait son choix sur un marché aux esclaves.

Soyons plus clair avec cet exemple aussi mesquin que facile à saisir : quand votre serviteur mange de la viande, il ne fait que se nourrir, il n’établit aucun lien entre son acte et « le spécisme » dont il ignore tout. Comment pourrait-il « être spéciste » dans ces conditions ? La seule vérité objective, c’est qu’il se trouve à une extrémité d’une chaîne alimentaire qui a conduit un morceau de viande dans son assiette, mais il se retrouve catalogué « spéciste » comme si on qualifiait de rugbymen les spectateurs de rugby.

Dans « Pourquoi on ne fait rien », qui parle de déforestation et d’abattage des arbres, nous avons montré que le spécisme de la civilisation ne commence pas avec les animaux, car nous avons les mêmes comportements à l’égard des végétaux, y compris les plus magnifiques d’entre eux. Le spécisme est partout dans le système, toute « la civilisation » est fondée sur lui, et ce n’est pas parce qu’on s’abstient de manger de la viande qu’on est supérieur aux autres : on est tous dans la même mélasse, tous compromis avec « le système », tous coupables, en particulier quand on s’exprime sur Facebook, confortablement installé au sommet de ces technologies high-tech à cause desquelles ont détruit cette Terre que l’on prétend « sauver ». Voilà, c’était notre message à l’adresse des antispécistes, un message qui ne sera évidemment ni compris ni même entendu. Mais nous en avons un second, plus pragmatique et facile à comprendre : faites taire vos hérauts genre Gancille, ils n’en finissent pas de marquer des points contre votre camp.

Paris, le 1er septembre 2021

Sur le même sujet :

  • France Culture : « Corrida, « barbare » ou « sacrée » ? Un débat vieux comme Louis XIV »
  • Le Monde sur Picasso : « Dans l’arène, le peintre ne cherchait pas le pittoresque mais le symbole »

Illustration : article « L’art de la tauromachie » – œuvre de Picasso

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