Pourquoi il ne faudrait pas parler de l’AMOC

Le RC n’a pas besoin de l’AMOC pour promettre le pire.


L’AMOC fait parler de lui en ce moment et ce n’est pas une bonne nouvelle, mais quand nous récusons les articles à son sujet l’on nous soupçonne de refuser un fait scientifique parce qu’il nous « dérange ». En effet, comme vu dans le précédent billet, Mr Mondialisation a publié un article sur FB auquel nous avions réagi ainsi :

« Etude signée d’un seul bonhomme et qui demande à être confirmée par les pairs. Dans l’immédiat, ce n’est qu’une spéculation sans intérêt. »

Ce misérable petit commentaire de vingt-deux mots était facilement critiquable, mais il nous a valu quatre attaques ad hominem et aucune réponse pertinente :

  • « (…) qd on voit des imbéciles qui préfèrent se voiler la face »
  • « Les feux, les inondations, les vagues de chaleur comme au Canada, les vagues de froid comme la neige au Brésil, …, et les gens comme toi c’est de la spéculation ? »
  • « vous êtes un robot ? »
  • « jusqu’au bout du bout. L’humanité qui survivra t’elevera surement des statues a ton effigie »

Et bien non, ce sujet ne nous « dérange » pas plus qu’un autre, mais nous avons de bonnes raisons de refuser qu’on en parle au « grand public ». La raison principale en est que ce « grand public », (familier des attaques ad hominem), est trop ignare pour distinguer « la science » dont les résultats ne peuvent être mis en doute, de la recherche scientifique qui produit des « études » aux conclusions provisoires et incertaines. Faute de cette distinction, des faits possibles mais incertains sont considérés comme certains par le « grand public », et cela nous révulse. C’est pourquoi votre serviteur ne publie jamais, (sauf exceptions qui confirment la règle1), d’études scientifiques dont les résultats pourraient être contredits par d’autres.

Deux minutes de parenthèses avec Etienne Klein : « 80% des Français connaissaient la réponse à une question dont personne ne connaissait la réponse » :

Reprenons. Le « grand public » confond tout, en particulier le fait que les scientifiques ont identifié un « point de basculement » de l’AMOC et la réalisation dudit basculement. C’est comme si l’on confondait la possibilité d’un accident avec sa survenue : il est évident et certain que l’on peut avoir un accident sur la route, mais il n’est ni évident ni certain que tel conducteur en aura un en faisant tel voyage. La situation serait bien différente si les scientifiques avaient prédit l’effondrement de l’AMOC dans une période relativement précise, comme Meadows & al l’ont fait de la production industrielle : dans ce cas, nous en parlerions volontiers, car l’on verrait l’échéance se rapprocher, l’on chercherait à en déceler les signes avant-coureurs, et ce serait intéressant d’évoquer les conséquences.

Les scientifiques sont incapables de prédire l’effondrement de l’AMOC, mais les gens en parlent de façon à faire croire le contraire. Témoin cet article de Dr Pétrole & Mr Carbone qui annonce dès le titre que « l’AMOC s’arrêtera » alors qu’on n’en sait rien. Il écrit :

« Dans son dernier rapport de synthèse en 2013-2014, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estimait déjà « très probable » que la circulation thermohaline ralentisse au cours du 21ème siècle, et envisageait qu’elle puisse perdre jusqu’à plus de la moitié de sa force. L’an passé, dans son rapport sur un monde à 1,5°C, le GIEC a admis que la preuve d’un ralentissement de l’AMOC s’était depuis renforcée. Plusieurs récentes études ont sonné l’alerte. Selon l’une d’elle, l’AMOC a perdu 15% de sa puissance depuis 50 ans. Une autre évoque l’affaiblissement du Gulf Stream et estime que la circulation océanique est à son plus faible niveau depuis plus de 1500 ans. Etudiant notamment la plongée des eaux en mer du Labrador, une autre souligne que des modèles climatiques couplant océan et atmosphère prévoient pour ce siècle un arrêt complet de la convection engendrant des refroidissements abrupts. »

Tout cela suggère que les preuves s’accumulent d’un basculement plus ou moins proche, et donc que le doute n’est plus possible. Or il n’en est rien. Dans ledit rapport de 2014, le GIEC se montre beaucoup plus circonspect :

« Il n’existe pas d’élément observationnel montrant une tendance à long terme de la circulation méridienne océanique de retournement de l’Atlantique (AMOC). »

« Il est très probable que la circulation méridienne océanique de retournement de l’Atlantique (AMOC) va s’affaiblir au cours du XXIe siècle. Les estimations et les plages d’incertitude les plus probables pour le déclin de l’AMOC sont de 11 % (1 à 24 %) pour le RCP2,6 et de 34 % (12 à 54 %) pour le RCP8,5. Toutefois, il est très improbable que l’AMOC subisse une transition brusque ou s’effondre au cours du XXIe siècle. »

« jusqu’à plus de la moitié de sa force » écrit Dr Pétrole & Mr Carbone, mais en omettant de dire que, dans le rapport, il est écrit « 12 à 54% » : la nuance est de taille puisque ça pourrait être 12 aussi bien que 54, l’incertitude venant du fait que température et salinité ne sont pas seules à influencer l’AMOC. Le rapport dit aussi :

« Le degré de confiance est faible en ce qui concerne l’évaluation de l’évolution de la circulation méridienne océanique de retournement de l’Atlantique (AMOC) après le XXIe siècle, en raison du nombre limité d’analyses et du caractère ambigu des résultats. Cependant, un effondrement après le XXIe siècle, dû à un réchauffement important et prolongé, ne peut être exclu. »

On ne peut exclure la possibilité d’un effondrement, mais il est exclu qu’on puisse le prédire pour un avenir « proche », ce dernier terme n’ayant de toute façon aucune valeur s’il n’est assorti d’un intervalle de temps et d’une probabilité. Quant au dernier résumé pour décideurs, il dit ceci :

« Il est très probable que l’AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation : sigle pour désigner un ensemble de courants océaniques atlantiques, dont le Gulf stream) s’affaiblisse au cours du 21e siècle pour tous les scénarios d’émissions. Si la certitude dans le déclin du XXIe siècle est élevée, l’ampleur de la tendance est faible. Il existe une confiance moyenne dans le fait qu’il n’y aura pas d’effondrement brutal avant 2100. »

***

Faire entendre que les scientifiques sont sûrs d’une chose alors que ce n’est pas le cas, c’est les faire mentir, c’est déformer la réalité de leur discours, et cela nous révulse. Il est plus honnête de dire la vérité scientifique (« on n’est pas sûr »), quitte à l’assortir d’une opinion personnelle qui la contredit comme nous l’avions fait dans : « Le climat arctique se disloque (caduc) ». Nul n’est tenu de croire ce que disent les chercheurs puisque leurs « vérités » sont incertaines et provisoires, mais il n’est pas permis de faire passer des opinions personnelles pour leurs vérités.

Ces gens, qui nous donnent l’impression de croire dur comme fer que l’AMOC va s’effondrer avant 2100, s’imaginent respecter « la science » alors qu’ils la bafouent et apportent de l’eau à ses détracteurs. En effet, si en 2050 cette histoire d’effondrement est toujours aussi incertaine, alors il se trouvera des gens, dans ce « grand public » entraîné par des médias sans scrupules, pour dire :

« Cela fait des décennies qu’on nous annonce l’arrêt du Gulf Stream, mais il est toujours là : c’est bien la preuve que les scientifiques racontent n’importe quoi. »

Le « grand public » étant loin d’être acquis à « la science », surtout dans le domaine du climat, il faut l’aborder comme un joueur d’échecs, c’est-à-dire voir en lui un adversaire hostile, non une masse informe et malléable qu’il serait facile de pousser dans le bon sens. Dans ces conditions, crier au loup alors qu’il est encore à 100 kilomètres du village, ce n’est vraiment pas une bonne idée. C’est offrir des verges pour se faire battre : une idée d’autant plus stupide que les catastrophes naturelles montrent dès aujourd’hui que le réchauffement climatique n’a pas besoin de l’AMOC pour promettre le pire.

Paris, le 23 août 2021

1 Exceptions qui confirment la règle : 1) « Le climat arctique se disloque (caduc) » ; 2) « Réchauffement climatique : irréversible et auto-entretenu ». Mais ce sont deux études passées inaperçues du grand public, donc réservées à nos lecteurs capables de distinguer ce que leurs résultats ont d’incertain. Dans les deux cas nous avons pris soin de ne pas les tenir pour certaines, sans nous interdire d’exprimer notre opinion. Troisième cas : « Un pro-Raoult face au Lancet » : en pleine polémique sur la chloroquine, nous avions parlé de la fameuse étude du Lancet sans exprimer le moindre doute. Mais nous nous doutions que d’autres articles la suivraient rapidement, et cela n’a pas manqué. Une dizaine de jours plus tard, nous avons publié « L’étude du Lancet était bidon ».

EDIT le 26 août : votre serviteur découvre qu’après son article du 18 août, « Pourquoi le déclin du Gulf Stream devrait nous alarmer », Mr Mondialisation en a publié un second deux jours plus tard : « Courants marins d’Atlantique : la menace d’un dérèglement irréversible ». Ce nouvel article reprend la locution « sur le point de » sans que l’on sache comment l’interpréter dans ce cas, ce qui nous « énerve », évidemment…

Sur le même sujet : « AMOC en péril ou société du spectacle ? »


Illustration : « L’influence des températures et des densitées sur les courants. »

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