Le meilleur des mondes possibles

Depuis 1710 et la théodicée de Leibniz, nous savons que vous vivons dans « le meilleur des mondes possibles ». Voltaire s’était empressé de railler cette idée dans Candide, (« Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles »), et depuis lors il n’y a plus personne pour la prendre au sérieux. Et pour cause ! Elle s’oppose radicalement à tout espoir d’amélioration alors que nous sommes dans un monde voué au « progrès », mais qui n’a de cesse de se dégrader et qui rend chaque jour plus nécessaire son… amélioration ! Alors, adieu Leibniz ?

Non, plutôt bonjour Leibniz ! D’abord parce qu’il représente le pôle opposé à notre soif d’action, de progrès, d’évolution, de changements, et de « luttes » en tous genres contre des ennemis qui n’en finissent pas de nous encercler. Ces ennemis existent depuis toujours (pour certains), mais ce n’est pas depuis toujours que l’on croit pouvoir et devoir « améliorer l’état des choses », pour parler comme Bataille, (qui inspire vaguement ce texte). Et à ce pôle il y a Dieu selon Leibniz, c’est-à-dire un « être qui n’existe pas », la mythologie judéo-chrétienne, rien de bien « rationnel » semble-t-il, et surtout, rien de bien « utile ». Je ne crois pas que « Dieu existe », mais l’on peut difficilement nier que « l’idée de Dieu existe » : autrement dit, les humains ont imaginé Dieu, (et avant lui quantité d’êtres de même nature), et il serait bon de se demander pourquoi, sans se laisser distraire par son (in)existence qui est superflue. Le chat de Shrödinger n’existe pas plus que Dieu, l’intrication quantique contrarie la Relativité d’Einstein largement prouvée, et pourtant, aucun physicien sérieux ne les rejette au prétexte qu’ils n’existeraient pas : la question de l’existence est secondaire car, de toute façon, êtres, objets et phénomènes qui peuplent le monde doivent d’abord être (idéalement) conçus avant de pouvoir être perçus, la dérive des continents est typique à cet égard : s’il ne vous vient pas l’idée qu’ils peuvent bouger, vous ne penserez jamais à mesurer leurs déplacements.

Donc Dieu ne peut être perçu, mais l’on peut imaginer un « point de vue » qui, sans être celui de Dieu lui-même, (laissons à Dieu ce qui appartient à Dieu), l’on peut imaginer une « vision globale » du monde « comme si l’on était Dieu ». (Mais sans ses pouvoirs, nous ne sommes pas dans un asile de fous…) Les scientifiques y parviennent de façon rationnelle mais dans certains domaines seulement, (le climat, la structure interne de la planète, la pollution des océans par le plastique, l’univers…), ils sont encore loin d’une globalité absolue qui intégrerait tous les phénomènes, mais leurs recherches illustrent l’idée qu’un « point du vue global » est possible, ce qui légitime de se poser des questions sur l’espèce humaine. De vieilles questions il faut dire, le genre de questions qui ont donné naissance aux mythes qui jalonnent notre histoire, et dont les religions du Livre ne sont que les derniers avatars.

Avant d’aller plus loin, je vous invite à lire ce texte (assez cocasse) d’un chercheur américain, Brian Thompson, qui a connu Malraux et authentifie la fameuse citation : « Le XXIième sera religieux ou ne sera pas. » Malraux lui-même l’aurait reniée, mais en tant que prophétie. André Frossard, journaliste au Figaro, soutient avoir été témoin de la vraie phrase en mai 68, dans « le bureau de la rue de Valois » : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ». Il ressort en tout cas que Malraux avait conscience que la plus puissante civilisation jamais créée manquait d’une raison d’être : « […] notre crise est celle de la civilisation la plus puissante que le monde ait connue. […] En face de nous, ce n’est pas la nature de l’homme qui est en cause, c’est sa raison d’être […]. Et notre réponse, c’est : « A quoi bon conquérir la Lune, si c’est pour s’y suicider? » »

Posons la question autrement, et bien dans l’air du temps où tout devrait avoir son utilité : à quoi sert l’espèce humaine ? A quoi pourrait-elle ou devrait-elle servir ? Les chrétiens nous ont appris qu’elle doit « peupler la Terre » pour y porter « la Bonne Nouvelle » : c’est peu dire que la mission est caduque, et avec elle les religions du dieu unique qui ne veulent connaître que « l’Homme », mais pas les autres espèces ni même les femmes avec lesquelles « Il » fait pourtant des enfants. Est-ce à dire que nous aurions besoin d’une « nouvelle religion » pour « sauver la planète » ? Citons Brian Thompson : « [Malraux] a expliqué qu’il ne savait pas quelle forme cela prendrait : ou bien le renouveau d’une religion existante, ou bien une nouvelle religion, ou bien quelque chose de tout à fait imprévisible, comme il l’a souligné dans L’Homme précaire et ailleurs. Mais de toute façon, pour lui, ou bien notre civilisation retrouverait, en tant que civilisation, un centre, une transcendance, quelque chose qui donne un sens à la vie, ou bien nous nous ferions tous sauter en l’air puisque nous en avons maintenant les moyens techniques (…) d’un suicide collectif, non sur la Lune mais ici même, sur la Terre. »

A mon avis oui, nous avons besoin d’une « nouvelle religion », mais entendue comme métaphysique de l’espèce humaine au sein de la nature, qui soit « rassembleuse » comme l’était le paganisme d’antan, et qui ne reconnaîtrait que la transcendance de la nature. Malraux encore : « On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire ». Cette citation vient d’une interview donnée au Point en 1975, soit trois ans après le rapport Meadows : l’on ne peut exclure que l’annonce de l’effondrement lui avait donné l’intuition qu’un événement de cet ordre devrait advenir.

Mais revenons au meilleur des mondes de Leibniz : sa conclusion, signifiant qu’il n’y a rien à faire pour l’améliorer, est dans le droit fil de la philosophie des peuples premiers pour lesquels le monde était beau, (il faut hélas en parler au passé), et que la conduite fondamentale à laquelle se tenir était celle des ancêtres parce qu’ils avaient su le préserver : il fallait donc vivre selon les traditions. Le témoignage d’un aborigène australien m’avait frappé : il brandissait face à la caméra une lance avec laquelle il se flattait de pouvoir chasser n’importe quel gibier, et sa fierté n’était pas de « dépasser ses limites », de « créer » des tas de trucs et de machins, ni de « révolutionner » quoique ce soit, encore moins de « faire des projets » ou de « battre un record », non, il mettait toute sa fierté dans le pouvoir de vivre comme ses ancêtres. Sans rien connaître de Dieu, de la théologie, ni fout’ ni brique, ce gaillard et ses ancêtres étaient déjà arrivés à la conclusion de Leibniz…

Aujourd’hui, il est bien trop tard pour se permettre de ne rien changer : nous devons au contraire tout changer, d’abord pour limiter le désastre, ensuite pour s’adapter aux futurs changements, mais le tout devra se faire dans l’espoir que le monde retrouvera sa beauté, et qu’alors il ne faudra rien y changer.

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Illustration : Youtube

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