Irrésistible progrès technique

Voilà que les-crises.fr remet le couvert sur Google et Facebook qui collectent des giga-octets de données sur chacun de leurs utilisateurs.1 Et comme de juste, de bien intentionnés internautes expliquent en commentaire comment se faire espionner le moins possible. C’est gentil mais irritant parce que ce sont toujours les mêmes acteurs que ce site met sur la sellette, et qu’à le lire l’on se sent coupable de ne pas « faire quelque chose » contre tout ça. Notre point de vue est complètement opposé : Google et Facebook sont le fer de lance du « système » et résultent de son évolution. L’on ne peut strictement rien y faire, parce qu’une évolution se constate après coup et ne se laisse pas prédire.

L’on peut seulement deviner que celle d’Internet ne va pas en rester là, car elle n’a aucune raison de s’arrêter. Au contraire, c’est à une foire d’empoigne sans limite que l’on assiste. Les « startups » se multiplient comme des petits pains, les Google et Facebook du futur sont déjà dans les « starting blocs », ou peu s’en faut. Il sera difficile de détrôner Google, certes, mais cela n’est pas exclu : IBM qui semblait jadis indétrônable n’est plus qu’une grosse entreprise parmi d’autres. Maintenant que les US ont abrogé le principe de « neutralité du Net », les opérateurs, (qui gèrent les « tuyaux » physiques par lesquels transitent les données), vont faire « cracher au bassinet » les gros fournisseurs de contenus, à commencer par Youtube. Les rapports de forces vont changer et des synergies vont s’opérer : d’un côté ceux qui connaissent tout de vous, (Google, Facebook et consorts), de l’autre ceux qui auront les moyens de vous rabattre comme des poissons dans les filets des premiers. Elle est pas belle la vie ?

Et puis bon, accumulation et concentration capitalistes ne sont pas une nouveauté, l’on ne voit pas pourquoi le Net devrait faire exception à cette loi du capitalisme depuis longtemps décrite par Marx. Alors, à quoi bon trépigner devant ce scandale ? Il y a un siècle, le même capitalisme nous imposait la Première Guerre Mondiale, une horreur sans nom : aujourd’hui il tue beaucoup moins dans nos contrées mais nous soumet par l’information. Quand on imagine ce que ça devait être de vivre dans un froid glacial, sous la pluie, dans la neige et la boue, ou sous un soleil de plomb, dans le vacarme assourdissant des bombes, avec la peur d’être le prochain, l’absurdité de « monter à l’assaut » pour se faire faucher par une mitrailleuse ou finir dans une lutte au corps à corps, tout ça pendant que les civils se la coulent douce à Paris, l’on préfère Google et Facebook que d’entendre sonner le tocsin et découvrir un « ordre de mobilisation générale » placardé dans la rue.

Autant l’on peut trouver une foule de raisons dignes de respect pour se battre en faveur des réfugiés, ou pour bien d’autres causes sociales, se battre contre le progrès technique est une lutte ridicule et perdue d’avance. Comme nous le répétons à longueur de billets, les Chinois mènent le bal : notation de la population, reconnaissance faciale généralisée dans les rues, et puces RFID dans les voitures, c’est la dernière nouveauté en attendant les prochaines qui ne vont pas manquer. Et nous les imitons : la gare du Nord est désormais « sous reconnaissance faciale » : « un système qui compte parmi les innovations les plus prometteuses en matière de sécurité ». Mais nous imiterons aussi la Suède où « l’argent liquide [est] en voie de disparition », et le gouvernement français espionne ses citoyens aussi bien que la NSA. Le XXI ième siècle sera celui du contrôle social assisté par ordinateur : c’est dans les « datas centers » que les néo-anarchistes devront aller poser leurs bombinettes. Nous leur souhaitons bonne chance.

Bref, s’il est tout à fait légitime et souhaitable de critiquer Google et Facebook, (qui du reste ne paient quasiment pas d’impôts), il est particulièrement illusoire de le faire en donnant l’impression que, « nous, les citoyens », pourrions et devrions y changer quelque chose. Plus d’un trust a jadis été démantelé aux USA, cela n’a jamais arrêté cette course au gigantisme que l’on doit au « progrès technique », et à lui seul. Un « progrès » qui opère, depuis Vaucanson, dans ces trois domaines-clefs que sont l’ingénierie, le management et la finance, mais qui est depuis la nuit des temps le moteur de l’évolution humaine. Autant vouloir mettre fin à la gravitation de ce cher Newton…

 

Paris, le 20 juin 2018

Règle

Illustration : musée des armées

Plus de publications sur Facebook :  On fonce dans le mur

1Un giga-octet = 1 milliard d’octets = 1 milliard de caractères.

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