La pyramide infernale

Alain Grandjean, auteur du blog « Chroniques de l’anthropocène », a publié en septembre 2017 un article que les-crises.fr vient de reposter : « Le capitalisme est-il responsable… de la destruction de la biosphère et de l’explosion des inégalités ? », où il répond oui à la question-titre après avoir éliminé les autres causes classiquement avancées, en particulier la nature humaine, la surpopulation, la religion, la révolution thermo-industrielle et la culture contemporaine. Ensuite il « démontre » qu’il est « possible de rendre le capitalisme plus juste et de le mettre au service de la réparation de la planète, notre maison commune », de sorte que, le seul coupable étant amendable, la planète peut être sauvée, youpi. Il fait penser à un médecin qui dirait : « Vous avez un cancer, mais je vais faire comme si c’était une grippe parce que c’est plus facile à soigner… »

C’est encore un raisonnement qui s’appuie sur une catégorie philosophique, – la culture dont relève le capitalisme et qui s’oppose à la nature -, pour prétendre discerner des points sur lesquels l’on pourrait agir pour corriger la trajectoire. Malheureusement, le bien et le mal ne sont pas séparés ici-bas de façon aussi étanche que l’enfer et le paradis du bon dieu, et l’on peut même affirmer, qu’en matière de « destruction de la biosphère », le mal procède du bien. Que des peuples premiers aient « su vivre des millénaires en harmonie avec la nature » ne disculpe pas la nature humaine, cela prouve seulement que la fatalité du progrès n’est pas universelle. Malheureusement encore, le progrès n’a pas besoin d’être universel pour s’imposer par contagion à tout ce qui vit sur la planète, car les uns le possèdent et les autres le subissent. Ainsi, les peuples dits « non contactés » subissent le progrès par réduction drastique de leur espace vital : ils ne survivent que dans des poches isolées, sans pouvoir s’étendre ni migrer comme le font depuis toujours toutes les espèces. De façon plus évidente, ceux qui ont inventé des armes à feu ont fait subir leur progrès à ceux qui ne connaissaient que les armes de jet.

De manière générale, l’on ne peut pas séparer les causes de façon aussi arbitraire que le fait Alain Grandjean. De « la révolution thermo-industrielle », il dit que « c’est le capitalisme anglais qui a permis le développement des machines à vapeur (fonctionnant au charbon) », mais ce développement aurait pu se faire dans un autre cadre socio-économique, car il n’y a pas de déterminisme historique. La preuve par la Chine : qui aurait parié que ce pays foncièrement communiste deviendrait capitaliste sans passer par un effondrement politique analogue à celui de la défunte URSS ? Les structures peuvent selon les cas freiner ou accélérer le progrès, mais elles ne peuvent pas l’empêcher, car il lui suffit d’apparaître quelque part et de procurer un avantage pour qu’il se diffuse de façon infaillible. Comme déjà dit dans « De la fatalité du progrès » : qu’il « relève de « processus culturels contingents » n’empêche pas qu’il soit fatal comme la gravitation puisqu’il découle d’intérêts ou de besoins qui préexistent et dont on ne peut faire abstraction ». Il importe peu que ces intérêts ou besoins résultent de ceci ou cela, ils sont de tous ordres, économiques, culturels, politiques, militaires, financiers,…

En réalité, les causes s’empilent de façon pyramidale : le capitalisme repose sur des bases étatiques, (exemple avec Vaucanson), lesquelles ont des bases religieuses, (États de droit divin), qui ont elles-mêmes des bases culturelles fondées sur l’agriculture depuis la révolution du néolithique, laquelle fut probablement une réponse à quelque chose d’encore plus basique et incontournable : la compétition entre les humains pour s’approprier ou se partager ces ressources naturelles qui ont leurs propres bases physiques et biologiques. Le capitalisme est bien sûr coupable d’être un énorme accélérateur, mais ce n’est jamais qu’un coupable parmi d’autres. Sans l’apport des scientifiques qui ont rendu la machine à vapeur efficace, les premières usines qui en tirèrent profit n’auraient pas eu la descendance qu’on leur connaît. Et l’on constate aujourd’hui qu’usines et moteurs thermiques existent encore, preuve que les causes persistent dans leur existence et empilement.

Face à ce constat difficile à récuser, le principe de causalité n’est plus pertinent pour expliquer les choses : tout y est à la fois cause et effet, toutes les affaires humaines sont prises dans des boucles de rétroactions positives. Malheureusement une fois encore, toute notre culture, toute notre manière de raisonner est inséparable de ce principe, nous ne pouvons plus être convaincants sans lui. C’est pourquoi il est si facile d’imaginer des « solutions » comme celles énumérées par Alain Grandjean, (ou de dénoncer qui la cupidité, qui la domination), et si difficile de penser la fatalité qui constitue l’essence de notre monde. Rien ne prédisposait les humains à inventer les gravures rupestres, mais force est de constater qu’ils ont commencé à « écrire » sur des surfaces naturelles, (sans bouleverser leur environnement semble-t-il1), et des milliers d’années plus tard les voici « gravant » par milliards des transistors sur des puces de silicium. Cela ne vous interpelle pas ? Alors, avant de dire comment sauver la planète, (ou comment mettre fin à l’infernal incendie de la pyramide des causes), il faudrait comprendre le tableau. Invoquer le Yin et le Yang ne serait peut-être pas si ridicule que ça.

Paris, le 1er juillet 2018

1 Gravures et peintures rupestres ont laissé l’environnement intact, mais elles n’en constituèrent pas moins un bouleversement pour l’espèce humaine puisqu’elle inventa ainsi sa première mémoire externe.


Illustration : senscritique.com

Plus de publications sur Facebook :  On fonce dans le mur

Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2018/07/01/la-pyramide-infernale/

5 commentaires sur “La pyramide infernale

Ajouter un commentaire

  1. Juste cette citation qui m’a interpellé et qui me semble typique d’une vision biaisée des choses: »Avant lui, les Aborigènes nouvellement arrivés en Australie qui, en moins de mille ans exterminèrent la méga-faune et désertifièrent le pays par des brulis alimentaires n’étaient pas capitalistes. »

    Convoquer les Aborigènes d’Australie pour pointer du doigt le productivisme généralisé de l’homme par-delà le capitalisme, en leur imputant en passant un écocide, me semble pour le moins suspect. Il se trouve que cela tourne autour de questions sur lesquelles je me suis à nouveau penché ces derniers temps, notamment en faisant une relecture du livre de Sahlins, L’économie des sociétés primitives (traduit en français, de façon un tantinet racoleuse, par, Age de pierre âge d’abondance). La culture sur brûlis est une pratique courante de ce type de sociétés et la tendance générale qui en ressort, sur une très vaste étendue géographique, allant de l’Asie à l’Amérique du sud, en passant par l’Afrique,est très clairement celle d’une sous-exploitation des ressources, sous réserve de populations n’ayant pas été parquées dans des réserves. Alors, sur ce point, Sahlins n’évoque pas les Aborigènes d’Australie, mais ce qu’il en dit par ailleurs est en contradiction complète avec l’idée qu’ils auraient succomber à du « productivisme ». C’est à mon avis un contresens complet sur la nature de l’économie de ce type de société. qui se définit au contraire comme du sous-productivisme caractérisé et organisé. J’attends qu’on vienne réfuter la démonstration qu’en fait Sahlins.
    Que les Aborigènes aient anthropisé leur milieu est une chose (et c’est même un truisme: même la forêt amazonienne dite « vierge » est en réalité déjà un milieu anthropisé comme Descola le montre par ailleurs pour les Achuars); qu’ils l’aient bousillé au point de mettre en péril leur propre reproduction me semble tout simplement faux: sur leur cas précis, je suis allé voir sur la page wikipedia: le paragraphe consacré à la culture sur brûlis montre que c’est une technique qu’ils maîtrisaient, comme partout ailleurs, et le témoignage des premiers explorateurs qui sont cités dans l’article est parfaitement cohérent avec ce qu’on trouve dans le texte de Sahlins: c’était des populations qui ne manquaient généralement de rien.

    Aimé par 1 personne

    1. Edit: la qualification de sous productivisme est maladroite de ma part: il s’agit plutôt d’un antiproductivisme délibéré, bref l’antithçse complète du mode de production capitaliste.

      J’aime

  2. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

    J’aime

      1. Excellent ! Le spameur a lu mon message et changé l’avatar de la femme trop bo..belle pour être vraie.

        Est-ce que le rédacteur nous lit en revanche ?

        J’aime

Répondre à Angelilie Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :