Tous les chemins mènent à Rome

Avec son « appel face à la fin du monde », Aurélien Barrau a fait des émules puisque « 200 personnalités » demandent, dans une « tribune » du Monde, que « le pouvoir politique agi[sse] fermement et immédiatement ». Le petit monde des arts et des lettres est en effervescence si l’on en juge à la qualité des signataires1 :

  • 64 acteurs, actrices, comédiens, comédiennes
  • 53 cinéastes, metteurs en scène, scénaristes, dramaturges, photographes
  • 28 chanteurs, chanteuses, rappeur (1)
  • 16 écrivain(e)s, philosophes, auteur(e)s, professeur(e)s, critique (1), traducteur (1)
  • 12 astrophysiciens, physiciens
  • 10 scientifiques divers (dont 4 écologues et 2 biologistes)
  • 8 artistes, chorégraphes, danseuses étoile
  • 8 musiciens, compositeurs
  • 5 journalistes, divers

Chacun recevra comme il l’entend cet « appel » de « l’intelligentsia », notre propos n’est pas de le critiquer mais d’en prendre prétexte pour poser une petite question : si l’on sépare la réalité en deux mondes, d’une part celui des idées et des représentations, (artistiques, techno-scientifiques et religieuses), d’autre part celui des faits matérialistes caractérisé par la production de biens pour satisfaire des besoins, lequel sera le plus déterminant dans l’effondrement qui se profile à l’horizon ? Maintenant que le capitalisme a conquis même les plus irréductibles « régimes » communistes, (n’en déplaise à Bruno Guigue), la réponse coule de source : le matérialisme a écrasé tous les modèles concurrents. Il importe peu que l’État domine ou non « le marché », que sa culture soit d’origine confucéenne, chrétienne, musulmane, bouddhiste ou animiste, (au Japon, le shintoïsme relève de l’animisme), il n’y a plus qu’un seul « développement » concevable : celui du modernisme à la sauce occidentale.

Vision conceptuelle

Cette écrasante victoire du matérialisme prête à réfléchir quand on sait le poids et l’inertie du fait religieux dans « la culture ». Comment peut-on espérer « changer de modèle » dès lors que « la culture », censée être le terreau de nos comportements, (ou leur « précurseur » par métaphore biologique), se révèle indifférente au mode de production-consommation ? Cela signifie, pour être bien clair, que « la culture » n’est plus un déterminant dans notre marche universelle vers l’effondrement : désormais, tous les chemins mènent à Rome. Avec ses théories, sa propagande et ses pratiques, l’économie est devenue une « méta-culture », une « culture mondialisée », voire une « religion universelle » qui ne laisse plus le choix : sans doute peut-on la changer, (et elle change beaucoup d’un pays ou d’une époque à l’autre), mais il n’est plus possible d’en changer, car les concepts du capitalisme, (capitaux, actionnariat, profits, investissements, coûts, rentabilité, prêts et taux de change,…) sont universels et omniprésents : comme le dieu unique, ils profitent de l’irrésistible puissance du concept.

Cela apparaît entre les lignes du documentaire « L’Iran à court d’eau » : à la gestion traditionnelle fondée sur les « canats » (24’30), les modernes ont substitué une « irrigation massive » (17’20) d’inspiration « libérale » (18’45) : tous les « usagers » devaient pouvoir disposer de toute l’eau dont ils avaient « besoin ». Ce dernier terme conduit à mettre dans le même sac conceptuel les besoins :

  • de l’irrigation parcimonieuse des « canats », (aqueducs souterrains)
  • des plus ou moins gros agriculteurs (qui font des pompages illégaux)
  • de l’industrie
  • des ménages urbains
  • des barrages hydro-électriques et des centrales thermiques.

Sur cette base, des « besoins » culturellement étrangers les uns aux autres ont été gérés (ou négligés) par la technocratie iranienne, et les traits culturels de l’antique système d’irrigation ont perdu leur raison d’être. Il a été supplanté par une débauche de moyens modernes, – barrages, canaux, canalisations et pompes -, tous produits selon cette vision conceptuelle et calculatoire du monde qu’impose l’économie. La culture, dans tout ça, n’est plus que la mémoire folklorique d’un passé révolu, et ne sert qu’à vendre des « produits culturels ». (Notre ministre de « la culture », Françoise Nyssen, en sait quelque chose…)

Changer de modèle

A partir des années 80, l’on a assisté à la montée inexorable du néolibéralisme et de la mondialisation de l’économie : les deux sont allés de pair, le premier en tant que « modèle optimum » pour développer l’économie, le second comme l’ensemble des « bonnes pratiques » qui en découlent : « concurrence libre et non faussée », spécialisation économique des pays, suppression des droits de douane, réduction du rôle des États et « dérégulation » d’à peu près tout. Ce seul et spectaculaire exemple montre bien qu’il est possible d’imposer un « modèle », et même de l’imposer au monde entier, (via les institutions internationales), mais pourrait-on rééditer le phénomène dans le sens que tout le monde espère, celui de « sauver la planète » ?

Avant de répondre à la question, il faut remarquer que le modèle néolibéral a pu être imposé parce que les vents lui étaient favorables. Qu’on en juge :

  • Les modèles libéraux tiennent le haut du pavé depuis plus d’un siècle : ils ont été étudiés, documentés, enseignés et justifiés sous toutes les coutures. Dans les pays occidentaux, ils ont fait l’objet d’une promotion continue au détriment de tous leurs concurrents.
  • Les grandes puissances y voyaient leur intérêt.
  • Elles avaient les moyens de l’imposer.
  • Les oligarchies nationales y ont trouvé leur propre intérêt. (De toute façon, on ne leur a sans doute pas trop laissé le choix…)
  • Il est toujours plus facile d’imposer une dérégulation qu’une régulation.
  • Personne n’était tenu à une « obligation de résultats » : aucun but n’était visé sinon celui de la croissance, et celle-ci peut s’obtenir par une infinité de moyens.
  • Aucune contrainte écologique ou énergétique n’était posée.
  • Personne n’a pris la peine d’anticiper les conséquences, par exemple que des crevettes pourraient faire deux fois le tour du monde avant de finir dans une assiette.

Cela dit, pour qu’un nouveau « modèle » s’impose, il faudrait :

  • D’abord l’inventer de A à Z, étant entendu que les alternatives historiques ont échoué, ou ne survivent que dans les marges et sont encore « diabolisées ». Rien qu’en France, la microscopique ZAD de NDDL a été perçue comme une « menace » intolérable pour « l’État de droit ».
  • Ensuite l’imposer dans les sphères internationales : multinationales, institutions, ONG…
  • Que les oligarchies nationales l’adoptent avec la même ferveur que le christianisme en son temps.
  • Que les pays les plus puissants l’appliquent honnêtement, et ce, en dépit du fait que la scène internationale est celle des pires guerres et des pires saloperies. (L’honneur n’y est même plus un souvenir, seuls des intérêts sordides y trouvent leur place.)
  • Démontrer que le modèle va dans le sens du but visé, et qu’il prévient des effets pervers qui pourraient le ruiner : une « obligation de résultats » s’impose.
  • Contingenter les énergies fossiles selon des règles à inventer et faire accepter.
  • Protéger vraiment les espaces naturels qui restent, interdire toute extraction dans de nouvelles zones, y compris les « nodules polymétalliques » au fond des océans.
  • Interdire toute innovation dont l’usage à grande échelle risquerait de produire des effets indésirables, à commencer par les nanomatériaux.

Et la stabilité ?

Mais ce n’est pas tout ! A supposer qu’un modèle aussi miraculeux puisse surgir, encore faudrait-il qu’il soit stable pour au moins quelques siècles, ou qu’il n’évolue que dans un sens favorable à son but initial. Autant espérer la visite du père Noël, car même le plus vertueux des modèles ne fera pas disparaître les conflits meurtriers, les inégalités, les injustices, les mensonges, les magouilles, les ambitions et tout ce qui, de manière générale, fait la vie et son évolution. Donc, même si l’on parvenait à concevoir et imposer un nouveau modèle, paradigme, truc ou machin, il ne survivrait même pas une génération.

 

Paris, le 5 septembre 2018

Pour la petite histoire, l’on trouve parmi les signataires Camélia Jordana, cette chanteuse qui s’est rendue célèbre par le spleen endiablé de « Non, non, non » au pessimisme envoûtant : « Non, je ne veux pas aller mieux, à quoi ça sert d’aller mieux ? »

Règle

Illustration : site World for travel

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