Et si Le Partage avait raison ?

Et si Le Partage avait raison de soutenir que « Non, l’humanité n’a pas toujours détruit l’environnement » ? Entachée de cette idée absurde qu’il y aurait plusieurs natures humaines, leur argumentation perdait toute crédibilité1, mais cela n’implique pas la fausseté de leur thèse. Elle est même parfaitement sensée, car l’on peut faire remonter ce que l’on appelle « l’humanité » aussi loin qu’on veut, en particulier jusqu’à l’époque où elle se distinguait à peine des autres primates. Comme ceux-ci ne sont pas « destructeurs », l’on voit mal pourquoi Homo sapiens l’aurait été dès son origine, (au demeurant diffuse). Il y a donc eu une époque à partir de laquelle « l’humanité » a commencé à devenir « destructrice », et la question reste ouverte de savoir laquelle.

Pour y voir plus clair, il faut d’abord réfuter la thèse de Vincent Mignerot, exposée dans « Dichotomie à l’axe et liberté », selon laquelle : « il n’est pas possible d’acquérir un avantage adaptatif, quel qu’il soit, sans détruire l’environnement ». A voir l’extrême diversité du vivant, une telle généralité est absurde, car cette diversité résulte de l’acquisition sans fin d’« avantages adaptatifs » (et cumulatifs) : reproduction sexuée, système nerveux, sociabilité, etc. Au fil de l’évolution, les « destructions » favorisent les espèces survivantes qui peuvent ensuite se diversifier, comme ce fut le cas des mammifères après la fin des dinosaures. Donc toute « destruction » est « créatrice », il est arbitraire de retenir un terme plutôt que son contraire. Il serait même plus juste de dire « qu’il n’est pas possible d’acquérir un avantage adaptatif, quel qu’il soit, sans enrichir l’environnement », car c’est ainsi qu’il se complexifie à l’infini.

Si l’on pose que l’environnement biologique ne saurait s’autodétruire, (seulement se transformer après s’être auto-créé), alors sa « destruction » ne peut venir que d’une cause externe, massive et rapide, arbitraire par rapport à la sélection naturelle, et ne laissant pas le temps aux espèces de s’adapter les unes aux autres. Par les effets de ce genre de causes, (volcanisme, climat, grosse comète…), l’édifice du vivant est en effet susceptible de s’effondrer car, chaque espèce ayant besoin des autres pour se nourrir et élever sa progéniture, elles peuvent disparaître en grand nombre par « effet domino ».

A l’ère de l’anthropocène, le caractère massif et rapide des destructions humaines n’est plus à démontrer, mais depuis quand est-ce le cas ? Que nos aïeux aient pu éradiquer d’autres espèces, les mégafaunes, ou incendier d’immenses forêts, peut être considéré comme massif et rapide, mais il est arbitraire de qualifier ces faits de « destructeurs » puisque qu’on peut aussi bien les voir comme des transformations internes à la biosphère, au même titre que la création par photosynthèse de l’oxygène de l’atmosphère et des océans, ce qui les avait rendus invivables aux bactéries anaérobies mais propices à des consœurs d’un nouveau genre.

Au départ, notre espèce était en tous points analogue aux autres, y compris dans sa capacité à créer de la culture, ce que nous ne sommes pas seuls à pouvoir faire. Puis est arrivé une époque où elle s’est mise à diverger en produisant quelque chose qui échappait à la sélection naturelle. Mais comment ? En principe, même les innovations culturelles n’y dérogent pas, car elles sont nécessaires à l’adaptation des espèces. (Par exemple, n’ayant pas de crocs comme les félins, nos aïeux ont dû tailler des pointes dans différents matériaux.) Il faut voir ces connaissances et savoir-faire techniques comme des extensions naturelles des capacités natives des individus, (qui se les transmettent par apprentissage), de sorte qu’elles aussi passent à la moulinette de Darwin.2

Mais il y a une invention qui ne pouvait en aucun cas subir la sélection naturelle : les concepts, car ils n’existent que dans notre mémoire biologique, et exclusivement dans la pratique du langage qui produit le sens. Au contraire des connaissances et savoir-faire techniques, inséparables de leurs objets concrets, ils ont le prodigieux pouvoir de « faire abstraction de la réalité » : ils permettent de la recomposer comme dans un tableau de Picasso. (La force selon Newton permet de traiter la pesanteur et la force animale de la même façon, ce qui serait absurde et inconcevable sans le concept.) De fil en aiguille, les humains se sont mis à diffuser dans la nature des choses qui lui étaient absolument étrangères, qui n’obéissaient pas à ses lois mais exclusivement aux leurs, et conçues selon une logique particulière incompatible avec celle du vivant. Quand cela a-t-il commencé ? Par les outils, les armes et techniques de chasse, l’habitat, les vêtements, l’agriculture ou l’élevage ? Rien de tout cela, car il n’y avait pas besoin de concepts pour inventer toutes ces techniques, et des fourmis sont du reste connues pour élever des pucerons. Agriculture et élevage relevaient à leurs débuts de la collaboration inter-espèces : c’est très banal dans le monde vivant.

Les premières traces d’artefacts, d’origine conceptuelle et arbitraires pour le vivant, remontent à la révolution néolithique. Ils sont manifestes dans les alignements de Carnac, datés de 4500 ans avant notre ère, donc beaucoup plus anciens que les pyramides égyptiennes :

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Quand une autre espèce produit des édifices, on a plutôt ceci :

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Il s’agit de monticules de terre, (créés par des termites), qui sont « visibles depuis l’espace » et s’étendent sur 230.000 km2. Quelle différence entre les deux dispositions ? La première permet de définir une relation d’ordre : A est suivi de B qui est suivi de C, etc., alors que c’est strictement impossible entre les monticules des termites car vous pouvez les parcourir selon une infinité de chemins. Et il se trouve qu’il est impossible de concevoir l’arithmétique si vous n’avez aucune notion d’ordre séquentiel…3

Quoiqu’il en soit, cet exemple dénote une première « bifurcation » à partir de laquelle « l’humanité » a commencé à impacter son environnement sur des bases étrangères à la biologie, et qui auraient aussi bien pu être dictées par des extra-terrestres. La « grande bifurcation » viendra plus tard, avec les énergies fossiles qu’on ne présente plus, et la découverte des atomes qui ouvrit l’infini potentiel de la chimie. Cette dernière a permis à l’espèce humaine de proliférer comme jamais auparavant, en particulier grâce aux antibiotiques, – connus depuis l’Antiquité mais appliqués de façon naturelle -, tandis que la chimie a permis de les diffuser massivement, jusque dans l’alimentation du bétail.

Les civilisations antérieures, (que Le Partage met volontiers dans le même sac que la nôtre), jouaient « petits bras », c’est le moins qu’on puisse dire. Elles ne sont coupables de rien, tout simplement parce qu’elles ont disparu avant de produire des effets massifs et rapides. Hormis dans quelques petites régions où les forêts ont disparu pour ne plus revenir, ce sont plutôt le sable et la végétation qui les ont englouties : où sont les « destructions » dans leur cas ?

Le Partage a donc parfaitement raison d’affirmer que « l’humanité n’a pas toujours détruit l’environnement ». Mais, dès lors que l’on a précisé ce qu’il faut entendre par « destruction », – dans cette biosphère qui se transforme depuis la nuit des temps -, l’on découvre que « l’humanité » n’est devenue véritablement « destructrice » que depuis peu, disons deux petits siècles. C’est plutôt conforme à ce que montrent les courbes, et conforme à ce que l’on peut attendre d’un monde littéralement gouverné par les mathématiques.

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Paris, le 23 novembre 2018

2 Voir Pour la Science N°493 de novembre 2018 : « La culture, moteur de l’évolution humaine ».

3 Cf. les axiomes de Peano : « tout entier naturel n a un unique successeur, noté s(n) ou Sn ». On a aussi trois axiomes d’ordre en géométrie :

  1. Si un point B est situé entre un point A et un point C, alors A, B et C sont trois points distincts de la droite, et B et aussi situé entre C et A.

  2. Etant donné deux points quelconques A et C, il existe au moins un point B situé sur la droite AC, et tel que C est situé entre A et B.

  3. Parmi trois points quelconques d’une droite, un point et un seul est situé entre les deux autres.

Notons enfin qu’une tribut amazonienne savait compter jusqu’à sept, et qu’au-delà elle n’avait qu’un nombre : « très grand« .


Lire aussi : « Pourquoi la diversité biologique est la condition de notre survie »

Illustration : « Picasso – Oeuvres diverses »

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