Le bug humain

Du striatum à la folie des grandeurs.


Quand nous avions découvert « Le Bug humain » de Sébastien Bohler en septembre 2019, il nous avait laissé plutôt indifférent, mais Thibault Gardette vient de le réduire en poussières dans un article sur le blog de Bonpote, et cela change tout. Parce que sa critique est orientée vers le souci de « démontrer » qu’il n’y a pas de fatalité, et qu’à cette fin il ne rend pas justice au livre.

La thèse de Bohler

Thibault Gardette lui reproche donc de faire le jeu du statu quo, d’en revenir à « la nature humaine », de contredire certaines études scientifiques, d’en extrapoler d’autres et d’ignorer celles qui dérangent. Autant de travers qui font que ce livre est trompeur, il l’écrit en gras : « Ainsi, [Bohler] donne l’impression que ce dont il parle est bien connu et accepté par la communauté scientifique : ce n’est pas le cas. » Mais voyons comment lui-même présente « la thèse de Bohler ». Pour cela, il choisit la fin de l’introduction qu’il cite ainsi :

« Ce que j’ai découvert m’a glacé. Ce cerveau […] est en réalité un organe au comportement largement défectueux, porté à la destruction et à la domination, ne poursuivant que son intérêt propre et incapable de voir au-delà de quelques décennies. Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surproduction, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu’une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner. »

Il est quand même curieux que le striatum, cet organe essentiel au « système de récompense » puisqu’il relie la motivation à l’action, n’apparaisse pas dans la thèse de Bohler selon Gardette, alors qu’il est au cœur de l’ouvrage selon le résumé sur Babelio. En fait, il a cité ce qu’il voulait réfuter, mais qui n’est pas du tout la thèse incriminée, seulement sa conséquence.

Il est évident que le cerveau n’est pour rien dans la « destruction de la planète », ce n’est qu’un raccourci stylistique. Il nous pousse seulement à vivre, les destructions sont des « effets collatéraux » qui résultent des lois de la nature, notamment celle de la diffusion. Personne n’émet des GES pour réchauffer le climat, mais tout le monde veut se déplacer, se chauffer, faire tourner des machines, produire moult biens et en tirer profits, et tout cela produit mécaniquement du CO2. Quant à savoir si « notre cerveau » est « coupable » ou non, un QCM à deux questions suffit pour répondre :

  • Quelle espèce est en train de « détruire la planète » ?

    • Les humains.

    • Les orangs-outangs.

    • Autre.

  • Un humain peut-il faire quelque chose sans utiliser son cerveau ?

    • Non.

    • Oui.

    • Ne sait pas.

Il est évident que tout ce que nous faisons, connaissons et imaginons, provient de notre cerveau, des choses les plus minuscules aux plus lourdes de conséquences. Cette vérité de La Palice est difficile à admettre parce qu’elle semble insuffisante, Thibault Gardette le dit explicitement :

« Mais [ce livre] n’est pas un outil suffisant pour comprendre la complexité de notre situation et s’en extirper. Cela s’illustre parfaitement dans son explication de l’origine de la crise écologique, qui occulte l’histoire environnementale, économique, anthropologique, et bien d’autres. On lui préfèrera donc des ouvrages tels que Aux Racines de l’Anthropocène ou encore Le Capitalocène. »

La thèse de Bohler ne porte pas sur « la complexité de notre situation », mais sur une seule cause basique, matérialiste et universelle : la recherche de récompenses.1 Il n’est pas utile de comprendre « la complexité de notre situation » pour deviner que l’on fonce dans le mur, et si l’on plonge dans les sciences humaines pour en savoir davantage, l’on découvre que tout conduit à des récompenses (ou des punitions). Le statut social ? Récompense la plus prisée. Les contacts humains ? Récompense la plus naturelle et la plus vitale, en être totalement privé peut rendre fou. Les enfants ? Récompense pour ses vieux jours. Les rapports de force ? Récompenses pour les plus forts. État de droit et législation ? Récompenses sous forme de sécurité. Les discriminations ? Refus d’accorder à certains les récompenses qu’on accorde à d’autres. Infrastructures et services publics ? Récompenses sous forme de commodités. Revenus, rentes, dividendes, stock options ? Récompenses, récompenses, récompenses ! Le foot et le loto ? Récompenses ! Les religions et leur paradis ? Récompenses ! Les 72 vierges qui attendent les martyrs du djihad ? La Grande Récompense ! La taxe sur les carburants ? Punition ! Le gouvernement ne voulait punir personne, mais les faits ont parlé : les GJ l’ont perçue ainsi, leur striatum les a fait descendre dans la rue, et ils ont enduré les violences policières pour obtenir des récompenses politiques.

La tyrannie du striatum

Il est possible que Bohler se soit débrouillé comme un manche pour défendre sa thèse, mais cela n’implique pas qu’elle est fausse. Le « système de récompense » joue effectivement un rôle crucial dans la vie de chacun. Un nouveau-né privé d’affection tombe malade et meurt, ce qui signifie qu’il ne suffit pas de prendre soin de son corps, il faut aussi nourrir son esprit. Pour les scientifiques, « tout est récompense », même dans la vie la plus proche de la nature :

« Ce système de « récompenses » est indispensable à la survie, car il fournit la motivation nécessaire à la réalisation d’actions ou de comportements adaptés, permettant de préserver l’individu et l’espèce (prise de risque nécessaire à la survie, recherche de nourriture, reproduction, évitement des dangers, etc.) »

A considérer l’infinie diversité des conditions humaines, tout peut « faire récompense » : les plus petites choses quand la survie est en jeu, les plus grandes quand on est richissime, les plus abstraites quand on est intellectuel ou scientifique. Cependant, dans tous les cas, le système de récompense ne peut pas s’arrêter, car le plaisir et la satisfaction qu’il procure sont éphémères. Après qu’un but a été atteint, le striatum exige qu’il soit réitéré. C’est pourquoi Amélie Nothomb « publie un ouvrage par an depuis son premier roman », et pourquoi chacun s’efforce, tout au long de sa vie, de la gagner le mieux possible. Bien qu’il décline avec l’âge, l’impérieux besoin de récompenses ne s’arrête qu’avec la vie.

L’addiction n’est qu’un épiphénomène lié aux récompenses immédiates, faciles à obtenir et à renouveler. Le facteur déterminant tient au fait qu’un individu privé de récompenses fera tout son possible pour combler son manque, et c’est ainsi qu’il s’exposera à la drogue ou la délinquance. Quant à celui qui dispose déjà de tout, il continuera à en chercher sous peine de devenir dépressif. Il n’y a là aucun excès, seulement « la tyrannie du striatum » qui pousse à la survie, empêche le suicide et l’abandon de soi, et s’exerce en toutes circonstances, aussi bien pour l’Inuit chassant le phoque que le trader en mal de profits. Pour bien saisir cette « tyrannie », il faut s’imaginer dans la peau du chasseur devant traquer une proie pendant des jours. Il ne peut pas dire : « Oh zut ! C’est trop dur ! Je laisse tomber ! » Lui et sa famille ont le ventre vide, manger est une question de vie ou de mort. Il doit parvenir coûte que coûte à la récompense, de la même façon qu’un alpiniste endure des conditions dantesques pour vaincre un sommet. Et que la majorité des humains se contentent de peu ne signifie pas que leur striatum serait moins dictatorial : il l’est tout autant, c’est pourquoi des agriculteurs se suicident quand on leur retire le peu qu’ils ont.

Tout cela montre l’existence d’un lien de causalité bien réel du « système de récompense » biologique vers la quête perpétuelle de récompenses, mais il n’est pas déterministe comme la force produit le mouvement. Ici, l’effet est contingent, car il dépend de chaque individu et de son contexte.

La folie des grandeurs

Nous allons maintenant montrer que l’on doit l’extraordinaire développement de l’humanité au seul « système de récompense » des individus. Nous avons vu que « tout peut faire récompense », mais chaque individu « filtre » ce qui peut ou non le motiver. Prenons le cas d’un prince saoudien dont la vie luxueuse fait le bonheur des gazettes : il habite un palais immense, se passionne pour les faucons, les courses et les voitures de luxe, affrète des Boeing pour ses voyages internationaux, etc. Quelles récompenses peut-il encore trouver ? Par quels buts peut-il encore être motivé puisqu’il a déjà tout ce dont on peut rêver ? La question se pose pour tous les grands de ce monde, des empereurs d’antan aux milliardaires d’aujourd’hui. Animés comme tout un chacun d’une soif continuelle de récompenses, ils ne peuvent pas faire moins que leurs prédécesseurs, il leur faut innover, faire mieux et plus grand. Tous n’y parviennent pas, évidemment, mais c’est à ce phénomène que l’on doit la Grande Muraille et les mausolées des empereurs chinois, les pyramides d’Égypte, la basilique Saint Pierre, les cathédrales, les gratte-ciel, et jusqu’à l’idée saugrenue de coloniser la planète Mars.

Notre cerveau serait « incapable de voir au-delà de quelques décennies » selon Bohler : il se trompe lourdement. C’est au contraire parce que les humains ont imaginé des « récompenses à long terme », impossibles à obtenir en quelques jours et sans rapport avec leurs besoins vitaux, qu’ils en sont arrivés à construire le monde moderne. Ils ont même imaginé des récompenses post mortem : la vie éternelle et bienheureuse au paradis, et l’honneur de laisser un souvenir dans la mémoire des générations futures, à l’aide de moult artifices : tombes, mausolées et autres édifices, mais aussi l’écriture qui a permis la mémorisation à long terme de leurs pensées et de leurs exploits.

Mais il n’y a pas que les « grands hommes » et leur soif de gloire, le phénomène se manifeste dans tous les domaines. On lui doit rien moins que le progrès dont le principe consiste à « faire mieux qu’avant », mieux ou plus selon un paramètre quelconque : plus haut, plus grand, plus rapide, plus petit, plus beau, plus pratique, plus puissant, plus économe, plus luxueux, plus tout ce qu’on peut imaginer. La mémoire ayant enregistré les prouesses du passé, les ambitieux n’ont d’appétence que pour « faire plus » et « dépasser les limites ». Ne pas faire mieux ou différent n’intéresse personne, ce n’est pas digne d’intérêt, il n’y a aucune raison de s’en réjouir, c’est du déjà vu : il faut du nouveau, du changement, que ce soit pour le plaisir ou pour répondre à un besoin. De là cette « fuite en avant » dont parle Bohler, et cette « folie des grandeurs » qui semble s’être emparé de l’homme moderne, mais qui résulte du seul empilement des récompenses ternies du passé, inscrites dans notre environnement comme un paysage sans attrait.

Morale de l’histoire

N’en déplaise à Thibault Gardette, ce n’est pas en niant cette réalité que l’on pourra sauver le monde. C’est d’autant plus regrettable que les vraies solutions, celles qui ont une chance d’aboutir, ne peuvent venir que d’une connaissance non déformée du réel. Il ne s’agit donc ni de « changer les gens pour changer le monde », ni de « changer le monde pour changer les gens », (de toute façon le monde change tout seul), mais de changer les récompenses et leur répartition. Il y a peu de chances qu’on y parvienne en temps raisonnable et de façon contrôlée, mais c’est une autre histoire.

Paris, le 9 novembre 2020

1 Sébastien Bohler propose aussi des solutions, mais elles ne sont pas au goût de Thibault Gardette. Évidemment, a-t-on envie d’ajouter, car chacun voit midi à sa porte. C’est drôlissime dans ce contexte, car chacun veut « sauver la planète » mais avec ses propres solutions, jamais celles des autres qui ne marcheront jamais !


Illustration : Youtube : « Coupe du monde 2018 les bleus Champs Élysées patrouille de France »

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Un commentaire sur “Le bug humain

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  1. Ce n’est ni le cerveau ni le striatum qui sont en cause puisque les cyanobactéries ont bousillées le monde, leur monde de l’époque du moins, celui qui était habitable pour elles, celui plein de CO2, bien avant nous. Elles ont rempli le monde d’un poison mortel (pour elles mais pas pour nous) l’O2, sans cerveau, sans striatum.
    On n’est pas les premier donc à « bousiller » la planète. On peut même dire qu’on est la grâce à ça.

    On pourrait donc dire que c’est la vie tout court qui « consume » tout ce qu’elle peut, et on peut même aller encore plus loin si on regarde du coté de l’entropie et des structure dissipatives.

    La différence c’est PEUT ÊTRE (l’avenir le dira) que nous on a un cerveau (et un striatum), qui nous permet d’aller plus vite dans que la cyanobactéries pour faire le même job, mais qui, peut être, nous permettra aussi de faire différement.

    Ou alors, peut être qu’on est aussi juste en train de terra-former la planète pour ses prochains occupants (au hasard : les machines) comme les cyanobactéries, et qu’on ne peut rien y faire, sauf en prendre conscience.

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