Patchwork shakespearien

Infos sans queue ni tête mais finement ordonnées par votre serviteur.


Vu à travers Facebook, le monde est un patchwork sans queue ni tête qui correspond parfaitement à la célèbre citation de Shakespeare. Nous allons essayer d’en rendre compte dans ce billet, en commençant par un cas cocasse : un jeune couple avec bébé qui a choisi de vivre dans une cabane en pleine nature.

L’info vient de la chaîne Brut qui a publié plusieurs vidéos où l’on découvre leur concept : la « désobéissance fertile ». Écoutons Jonathan :

[4’40] « Et nous, notre philosophie avec la désobéissance fertile, elle est de nous dire : on va faire un pas de côté, parce que les institutions aujourd’hui, c’est clair que non seulement elles ne permettent pas de résoudre les problèmes, mais pire encore, c’est peut-être elles qui cautionnent aussi toutes les destructions, les extractions, au profit de l’accumulation de richesses justement. »

On ne peut qu’applaudir leur souci de ne point nuire à « l’environnement », et de mettre leur vie en accord avec leur philosophie, (ha ha ha), mais en faire un modèle nous laisse perplexe. Tout est possible bien sûr, mais pas pour tout le monde. Où iraient s’installer les millions de citadins qui décideraient de suivre leur exemple ? Les plantes et les fruits qu’ils trouvent, disent-ils, « en abondance », seraient-ils encore « abondants » ? Comment leurs enfants réagiront-ils à l’adolescence quand leur besoin d’émancipation se fera sentir ? Et quand on est malade, quels chamans pour se faire soigner sinon ceux qu’on trouve en ville ? Pas si simple de sortir des sentiers battus, et encore moins de « changer de paradigme » à l’échelle de la planète.

C’est pourtant ce qu’il faudrait faire selon cet article de Mr Mondialisation qui rend compte du documentaire d’Arte : « Le grain de sable dans la machine ». Nous sommes bien d’accord que le coronavirus a fichu une sacrée pagaille, et que les mesures de protection sont agressives pour le plus grand nombre, (surtout pour les jeunes non diplômés, pas seulement les étudiants), mais comment « changer de paradigme » ? L’idée a de quoi faire sourire, car il semblerait qu’elle soit devenue… un paradigme !1 En effet, le « modèle » actuel étant « insoutenable », toute vision de l’avenir doit se mouler dans le cadre d’un « changement » de fond excluant « le progrès » tel qu’on l’entendait naguère, mais excluant aussi « l’effondrement » qui n’est pas socialement acceptable. Les scientifiques n’ont aucune difficulté à changer de paradigme quand il le faut, (par exemple en passant de Newton à Einstein, ou de la matière continue à l’atome), parce que leur façon de vivre ne change pas dans l’opération. Dans la vie réelle, et à l’échelle de toute la société, c’est une autre paire de manches. Au contraire de la science, aucune vie sociale ne s’est jamais construite sur un modèle a priori, (on ne peut en discerner un qu’après coup), et l’on sait de quel bois est fait celui en vigueur : travail et individualisme forcenés, libre entreprise, profits, consommation, etc. Il en résulte que personne ne sait quel nouveau modèle ou paradigme est « instaurable ». La décroissance dont Bonpote a vanté les mérites ? Quand on connaît « cet incroyable besoin de croire », on ne peut reprocher à personne d’y accorder crédit. Mais alors que l’imagination est fertile car la pensée dévoile l’infinité des possibles,2 (Bonpote a recensé 70 définitions de la décroissance), la réalité, elle, obéit à bon nombre de déterminants d’où la pensée est exclue, et cette considération suffit à douter qu’on puisse un jour « commander » au système de bien vouloir décroître. Il le fera par nécessité, c’est-à-dire à cause de son « effondrement ».

A ce sujet, nous recommandons cette brève vidéo de Vaclav Smil qui s’en prend au matérialisme :

« Les gens ne veulent pas renoncer à ce qu’ils ont, ils sont pris en otage par cette culture du matérialisme. Il ne faut pas sous-estimer l’immense pouvoir de persuasion de cette culture humaine. J’ai vu tellement de gens malheureux de ne pas pouvoir se payer une salle de bain à 50.000 dollars. Il y a quelque chose de malsain dans cette échelle de valeur (…) »

Son petit exposé a le grand mérite d’être tourné au conditionnel, de sorte qu’on ne peut rien lui reprocher. Il explique aussi que :

« C’est très dur de remettre un génie dans sa lampe.3 (…) Or je n’ai pas la solution. (…) Je fais exprès d’être décousu. Je pourrais être doctrinaire, mais j’ai vécu 26 ans dans une société communiste, je suis immunisé contre toute forme de doctrine et de solution globale qui dirait : « voilà le schéma auquel il faudrait se plier ». J’y suis farouchement opposé. Je fais exprès d’être incohérent et fouillis parce que la vie est comme ça. On ne sait jamais quel schéma va apparaître. »

Il n’est pas contre la décroissance puisqu’il affirme qu’il faudrait consommer moins, mais il est réaliste : il sait que les « il faut » ne peuvent pas s’imposer par les seules vertus de la Raison, et c’est pourquoi l’avenir s’annonce tragique. Changer de paradigme, de culture ou de mentalité : nous sommes bien d’accord, mais le kaléidoscope de Facebook nous dit que, pour l’heure, tout continue de plus belle. A commencer par le « technologisme » qui fait vivre des millions d’ingénieurs de par le monde, des ingénieurs productifs puisqu’on leur doit, outre des fusées qui atterrissent toute seule, cette étonnante trottinette électrique tous terrains, capable d’atteindre les 100 km/h. Génial, non ? (Et ce n’est jamais que la dernière trouvaille, après la 5G et les prouesses de Tesla qui font plus de bruit que les low-tech de Bihouix.) A peine inventée comme moyen de locomotion pas cher, pratique et réputé écolo, voilà déjà la trottinette soumise à l’irrépressible dérive de l’innovation. L’on réitère avec elle ce que l’on a fait de l’automobile : un moyen de satisfaire notre besoin de récompense avant celui de déplacement. Jonathan et Caroline, nos frugaux pionniers en leur cabane, ne seront pas de sitôt envahis par leurs émules…

Il y a cependant quelques bonnes nouvelles, par exemple celle-ci tombée en décembre 2020 : une certaine Lucie Pinson a été récompensée par le prix Goldman pour la région Europe. Son immense mérite est d’avoir obtenu l’engagement des banques et assurances de ne plus financer l’industrie du charbon. Nul doute qu’elle ne serait jamais parvenu à ses fins s’il n’existait pas un vivier de militants dévoués à la cause climatique, ne serait-ce que pour faire vivre l’ONG Reclaim Finance qu’elle dirige. Il n’est donc jamais vain d’agir, de parler et d’écrire pour une bonne cause, la persévérance finit toujours par porter ses fruits. Yes but, une hirondelle ne fait pas le printemps. Comme nous venons de le voir, les mentalités ne sont pas près de changer. Le néolibéralisme est toujours aux commandes, cela se manifeste clairement dans l’actualité politique, et, s’il est attaqué de toutes parts, c’est toujours par les mêmes « économistes hétérodoxes », (dont des personnalités comme Gaël Giraud4 et Frédéric Lordon), jamais par « le couple franco-allemand » ni le président des États-Unis. Jamais par les politiques en somme, sauf ceux de l’opposition qui n’obtiennent que des quolibets en guise d’applaudissements,5 et changent d’opinion quand ils sont au gouvernement. Maintenant, quand on sait à quel point les politiques sont « frileux », (car ils doivent satisfaire ceux qui les ont mis au pouvoir, électeurs et puissances capitalistes), l’on comprend qu’il ne faut pas trop compter sur eux. Exemple (affligeant) de frilosité : pour seulement voter un amendement à la loi sur l’avortement, et à seule fin d’allonger d’un doigt le délai autorisé pour tenir compte des faits, (non pour le confort, c’est toujours tabou), notre illustre Assemblée a été le siège d’un « bras de fer ».

De manière générale, à passer en revue l’actualité, l’on découvre que la vie continue sous toutes ses coutures, dans chacun de ses plis profonds comme le Grand Canyon, c’est-à-dire que phobies et obsessions du monde d’avant s’y taillent encore la part du lion. (Cf. « l’islamo-gauchisme » fantasmé, épiphénomène d’une islamophobie bien réelle mais niée.) Quant au monde d’après, ce pourrait être celui du « chaos social » selon les craintes du FMI, mais l’illustre institution recommande quand même de « serrer les boulons » : en gros, cela veut dire halte à la dette et aux dépenses, et à tout ce qui sert aux plus mal lotis pour garder la tête hors de l’eau. La tragédie est en train de s’écrire…

Paris, le 6 mars 2021

Note : le précédent billet date du 6 février, nous sommes donc restés un mois sans publier alors que nous avions un rythme plésiochrone sur la semaine. Même l’écriture ne consiste pas seulement à penser : elle exige une foule de conditions qui ne sont pas toujours remplies, parce qu’il est impossible de vivre seulement d’écriture et d’eau fraîche. Vivre est un tout où la « pensée libre » ne joue finalement qu’un petit rôle, à la mesure du temps qu’on peut lui consacrer. A l’échelle d’une société, c’est un peu la même chose, et cela justifie cette note.

1 L’emploi du terme paradigme nous gêne énormément car il n’a de sens précis que dans certaines sciences, pas en français courant. A l’origine, il désigne un exemple typique socialement reconnu, par exemple le verbe aimer pour représenter le modèle de conjugaison des verbes du premier groupe. Mais à voir la liste de Wikipédia de quelques paradigmes utilisés en sciences sociales, il nous semble légitime de l’employer pour « l’effondrement », quoique de façon incorrecte puisqu’il n’existe pas (encore) dans les représentations dominantes au même tire que la lutte des classes par exemple. A ce sujet, il faut « lire absolument » le bref article de Didier Pourquery dans Le Monde. Il nous semble que, selon l’étymologie, un paradigme soit un exemple utilisé comme modèle, mais les scientifiques en ont fait un synonyme de modèle dominant. On l’utilise maintenant à tort et à travers, généralement pour dire qu’il faut en changer. C’est pourquoi « l’effondrement » est un paradigme qui finira selon nous par s’imposer en tant que tel.

2 Cf. « Débats débiles » où le possible, selon votre serviteur, n’a besoin que d’être pensé pour être.

3 « remettre un génie dans sa lampe » : il y a aussi cette expression bien connue que j’adore : « remettre le dentifrice dans le tube ».

4 Fausse note.

5 « quolibets en guise d’applaudissements » : clin d’œil à un fan du blog qui ne perd jamais une occase de taper sur Mélenchon, La France Insoumise et tout ce qui menace notre douce et belle France, mais d’où pourrait venir une lueur d’espoir d’un « changement de paradigme ».


Illustration : Dolls of India : « Elephant Patchwork on Cloth and Enhanced with Mirrorwork, Zari, Sequins and Beadwork »

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