L’invisible effondrement du système

Notre façon de conceptualiser la réalité occulte l’effondrement du système.


Un chiffre est récemment passé sous nos yeux : au moins 500.000 personnes auraient été mises au régime sec du RSA au cours du premier semestre 2020. Nous n’avons pas gardé trace de cette nouvelle parce que d’autres suivront, comme celles expliquant pour la énième fois que les grosses entreprises sont grassement aidées, et « sans contreparties ». C’est tout à fait conforme à ce que nous rabâchons depuis le début : « le système » s’adapte en faisant tout pour sauver ses troupes, et abandonne dans le fossé tous les autres et tout le reste. Plusieurs lecteurs pensent que l’on a déjà « touché le mur », donc que le « crash » est en cours, et c’est pour leur donner raison que nous prenons la plume aujourd’hui.

L’effondrement du système est en cours mais n’en laisse presque rien paraître. C’est un phénomène curieux qui mérite qu’on s’y attarde car, s’il est vrai, il va se reproduire d’années en années. Ainsi tout pourrait être « effondré » en 2050, plus ou moins conformément au rapport Meadows, mais l’on pourrait avoir encore l’impression que ce n’est pas le cas. La cause en est que nous appréhendons la réalité à travers le système d’informations qui nous la livre d’une certaine façon prédigérée. Or, « l’effondrement » n’est pour l’heure qu’un concept, (ou un paradigme1), mais il est loin d’être dominant dans la société et n’existe qu’aux yeux d’une minorité. Donc « l’effondrement » n’existe pas, on ne lui connaît que les déclinaisons dûment constatées par les scientifiques, (biodiversité et réserves halieutiques), alors que nous voyons en lui l’inverse de ce (vrai ?) paradigme qu’est « le Progrès ».

En réalité tout recule depuis la fin des Trente Glorieuses, et s’il est bien vrai que le reste du monde a pris le relais des pays occidentaux pour ce qui est de la croissance économique, pour les pays concernés ce n’est que partie remise. En France, le système ne s’est pas encore effondré, mais le prétendre c’est oublier que les Trente Glorieuses offraient le plein emploi et l’accès à la propriété pour le premier venu. A peine entré sur le marché du travail avec un petit salaire de prof, vous pouviez emprunter pour acheter une maison, et l’inflation se chargeait d’alléger le poids des traites. Aujourd’hui, il faut s’estimer heureux de trouver une coloc’. On en est là. Schématiquement bien sûr. L’accès à la propriété est désormais réservé aux riches, en témoignent les logements vides ou loués sur Airbnb, ainsi que l’augmentation continuelle des prix de l’immobilier. Si l’on comprend ce phénomène comme une transformation socio-économique due au capitalisme, il n’y a effondrement de rien du tout, mais si l’on considère l’accès à la propriété comme un « service » rendu par le système à la population, alors il s’est bel et bien effondré.2

Aucune instance officielle ne peut évidemment reconnaître que « le système s’effondre », elles sont là pour nous faire croire le contraire. Il faut rappeler qu’il est censé faire le bien, censé n’embrigader les masses que « pour leur bien », censé leur apporter la récompense de leurs « efforts », (quand ce n’est pas de leurs « sacrifices »), censé porter les « valeurs de la civilisation » et censé être un modèle universel. C’était encore le cas jusqu’à la fin des années 70, mais le néolibéralisme est passé par là, et depuis lors l’on n’a de cesse de faire des « réformes », toutes présentées comme nécessaires pour « s’adapter » afin que « ça aille mieux plus tard ». Ce n’est jamais dit comme ça bien sûr, mais quand on parle de « sacrifices » ce n’est pas au sens religieux, on se comprend : on est censé « sacrifier » des « avantages acquis » pour en tirer bénéfice. En réalité, le néolibéralisme a démantelé le système d’antan pour en instituer un autre, donc tout va bien madame la Marquise, l’ordre règne. A ceci près que le nouveau ne redistribue plus qu’au compte-goutte, aussi bien en salaires qu’en prestations publiques. Si au sommet de la société on ne s’en trouve pas plus mal, en bas c’est plutôt la cata, et les perspectives d’un avenir meilleur pour soi sont nulles. Les petites gens condamnés à tirer le diable par la queue sont de plus en plus nombreux, mais ne sont pas vus comme tels, il suffit de penser aux Gilets Jaunes. Donc là encore, aucun effondrement en vue.

Le concept de chômage pourrait même disparaître, et avec lui tous les chômeurs, c’est un chercheur du Xerfi qui l’explique dans cet article. On le voit bien : la façon de nommer les choses, ou de conceptualiser la réalité, fait que tout ce qui pourrait être pris comme un signe d’effondrement est interprété sous un autre angle, en général celui d’une transformation. Le néolibéralisme a « foutu en l’air » l’ancien système, mais le phénomène s’est toujours présenté sous forme de réformes de la société, non comme l’effondrement des espoirs et solutions d’après-guerre. La nature est de plus en plus polluée, les micro-plastiques débarquent dans nos assiettes après avoir fait le tour des océans, des produits polluants se retrouvent absolument partout, mais la qualité biologique des aliments ne s’est toujours pas effondrée, on ne souffre que de la « mal-bouffe » industrielle. On parle aussi de la fin du pétrole, ou de son pic de production, pas de l’effondrement pourtant avéré de cette ressource. Donc encore un truc qui ne s’effondre pas. Un dernier exemple pour la route : les inégalités explosent, c’est un fait bien connu, mais personne n’en parle comme de l’effondrement relatif de la richesse des moins favorisés.

Arthur Keller explique dans cette vidéo que la notion d’effondrement (au singulier) n’a vraiment cours que dans certains cercles, même si elle a fait quelques excursions dans les médias grâce aux collapsologues. Comme beaucoup de ses confrères, il évite d’employer ce terme bien qu’il ne sente pas le souffre : c’est seulement qu’avec lui on ne sait pas de quoi on parle. C’est pourquoi il préfère évoquer une « grande descente énergétique et matérielle », une expression plus opérative. Dans une critique de la collapsologie, Stéphanie Treillet, chercheuse à l’Université et membre du conseil scientifique d’Attac, cite Jérémie Cravatte :

« Qu’est-ce qui est en train de s’effondrer selon les collapsos ? Les écosystèmes, le capitalisme, la finance, l’économie, la « modernité », la ’culture occidentale’, la société, les repères, la « complexité », la démocratie libérale, l’État, la légitimité de l’État, les services publics… ? Il s’agit en fait indistinctement d’un peu tout cela à la fois dans la notion d’« effondrement ».

Si un peut tout s’effondre, rien ne s’effondre, les collapsologues semblent avoir raté leur coup. Leur néologisme est certes devenu populaire, mais à se parer des vertus de « la science » pour finalement dériver dans la psychologie de comptoir, ils ont décrédibilisé le fait qu’un « effondrement est en cours ». A vouloir en « prouver » l’existence à grand renfort de « tipping points », à se polariser sur leur « prise de conscience » et leur référence au deuil, il leur a échappé que « l’effondrement » ne peut exister que pour celui qui veut le percevoir. Le mot ne recouvre pas vraiment une réalité, car le système se porte comme un charme sur un plan purement quantitatif, mais, sous les performances technologiques toujours renouvelées, la qualité de vie n’a de cesse de se dégrader pour le plus grand nombre.

D’où l’intérêt de cette vidéo d’une terrible simplicité : un petit commerçant, loueur de matériel de ski, annonce qu’il devra mettre la clef sous la porte : on ne saura jamais ce qu’il deviendra s’il doit faire faillite. Il rejoindra la cohorte des « assistés » condamnés aux petits boulots, aux bricolages de fortune pour survivre vaille que vaille, à moins que le hasard ne s’en mêle pour lui donner de quoi « rebondir ». Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, « l’effondrement » est une réalité.

Paris, le 6 février 2021

1 L’emploi du terme paradigme nous gêne énormément car il n’a de sens précis que dans certaines sciences, pas en français courant. A l’origine, il désigne un exemple typique socialement reconnu, par exemple le verbe aimer pour représenter le modèle de conjugaison des verbes du premier groupe. Mais à voir la liste de Wikipédia de quelques paradigmes utilisés en sciences sociales, il nous semble légitime de l’employer pour « l’effondrement », quoique de façon incorrecte puisqu’il n’existe pas (encore) dans les représentations dominantes au même tire que la lutte des classes par exemple. A ce sujet, il faut « lire absolument » le bref article de Didier Pourquery dans Le Monde. Il nous semble que, selon l’étymologie, un paradigme soit un exemple utilisé comme modèle, mais les scientifiques en ont fait un synonyme de modèle dominant. On l’utilise maintenant à tort et à travers, généralement pour dire qu’il faut en changer. C’est pourquoi « l’effondrement » est un paradigme qui finira selon nous par s’imposer en tant que tel.

2 Les Américains ont voulu redonner accès à la propriété pour le plus grand nombre, mais ça a donné la crise de 2008.


Lire aussi :


Illustration : « La fête est finie » (où il est question d’effondrement)

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8 commentaires sur “L’invisible effondrement du système

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  1. PÉDAGOGIQUE : vraiment excellent ce texte. Il est très pédagogique. La pédagogie consiste à exprimer une même idée (ici l’effondrement de notre civilisation industrielle) selon plusieurs points de vue afin de rejoindre la plus grande quantité possible de lecteurs n’ayant pas tous les mêmes connaissances.

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  2. Quant à l’exemple final du petit commerçant loueur de ski, je trouve qu’il est vraiment mal choisi. C’est évidemment malheureux pour lui, mais s’il est bien un secteur que l’on sait depuis longtemps condamné par le réchauffement climatique, c’est tout ce qui tourne autour du ski. C’est connu depuis 30 ans. Quand on se lance dans une activité, la vision à long terme est primordiale et, que diable, 30 années pour se remettre en question et changer de métier, il y a beaucoup de gens qui aimeraient avoir cette chance.

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    1. L’exemple est effectivement mal choisi si on raisonne en terme d’efficacité économique. A quoi bon aider un secteur d’activité de toute façon condamné à disparaître ? Mais la démonstration du monsieur m’a paru originale et de bonne qualité, de sorte que son témoignage méritait (plus que d’autres) d’être visionné. Mon problème, avec cet exemple, c’est qu’on ne peut jamais tout avoir. Cordialement.

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  3. Les aides d’état servent uniquement à masquer l’effondrement et non pas à nous aider. Je n’ai jamais autant gagné d’argent qu’avec ces aides mais cela m’inquiète plus que ça me rassure. En effet cet argent magique va disparaître comme il est apparu, c’est quasi mathématique puisqu’il est distribué à flots, il perd de sa valeur. Il n’est là que pour empêcher la révolte.

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    1. Vous raisonnez de façon curieuse, mais soit, admettons. Les aides servent effectivement à « masquer l’effondrement » et « empêcher la révolte », mais ce sont bel et bien des « aides » même si elles sont insuffisantes dans beaucoup de cas. Et cet argent ne perd pas de sa valeur, du moins pas pour le moment, sinon on verrait l’inflation bondir.

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  4. La biodiversité diminue, mais la biomasse elle augmente (on remplace par du boeuf, et du poulet – pour schématiser).
    Les ressources halieutiques diminuent, mais on remplace par du poisson d’élevage et les rayons sont toujours aussi bien remplis. On injecte de l’eau dans les saumons. On a plus de tomates, mais moins de nutriments.
    La quantité de pétrole extraite augmente, mais la qualité du pétrole diminue (la quantité d’énergie qu’il contient).
    On peut multiplier les exemples dans tous les domaines : la quantité avant la qualité, pour maintenir la sacro-sainte « croissance » (du PIB, des bourses, et des naissances qui sont les indicateurs principaux surveillés in fine), ou du moins son illusion, censée nous apporter tous les bienfaits du progrès progressiste.

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    1. Comme vous dites, on pourrait multiplier les exemples, mais j’avoue n’avoir pas pensé à ceux que vous citez, sauf le premier dont j’ai failli parler. Dans un post récent d’Arthur Keller, une volumineuse étude en anglais, un diagramme m’a sauté à la figure : la biomasse des mammifères sauvage ne fait que 4% de tous les mammifères. On le savait déjà, ce genre de stats sort depuis peu, mais quand même, parfois ça fait un choc. Mais je ne sais pas trop quoi en dire pour l’instant, sinon que c’est un signe de plus comme quoi on fonce dans le mur.

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    2. Pour répondre à votre dernière phrase : elle me fait dire que j’aurais pu structurer le billet sur cette opposition quantité/qualité ou progression/régression, mais j’avoue n’y avoir pas pensé. Il me semble que je l’ai fait à l’occasion dans d’autres articles, (en particulier dans « l’effondrement a-t-il commencé ? » https://onfoncedanslemur.blog/2018/04/20/leffondrement-a-t-il-commence/). J’y reviendrai peut-être parce que ça me semble très intéressant.

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