[Invité] Cri du cœur

Témoignage d’un vrai paysan doublé d’un écrivain, Joseph Kacem, qui décrit la vie dans les Cévennes, et nous a laissé l’impression d’être aussi un cri du cœur. A l’origine, c’est une lettre à un ami parisien envoyée après une « discussion houleuse ».


Ce mois-ci, encore un agriculteur assassiné par l’industrie de la chimie qui pourrit les sols, les corps et les rivières. Le mec y est passé à tout juste 55 ans. Les décès par maladies neuro-dégénératives sont devenus banals. Dans la vallée, il y en a au moins un par an qui y passe. Tantôt c’est un actif (55 ans !!!), tantôt c’est un ancien qui se fout un coup de fusil pour éviter à ses proches d’être une charge. Ces maladies-là finissent par faire de vous des légumes. Certains vénérables sont tellement rapiécés de la boîte crânienne qu’en discutant avec eux, tu te demandes comment le puzzle qu’est devenue leur tête arrive à tenir quand ils ouvrent la bouche. Difficile de dire « merci » aux neuro-chirurgiens quand tu vois le résultat, pourtant, ces docteurs ne sont pas en cause.

Sont en cause les exigences de rendements des coopératives et grossistes faites aux producteurs de semences et de fruitiers (vignerons compris). Sont en cause les ingénieurs agricoles mandatés par les banques. Banques qui contraignent les producteurs à utiliser des produits phytosanitaires sous la menace de complications bancaires, car ils exigent du volume en production pour gérer des volumes de chiffre d’affaire. Au final, ces volumes de chiffre d’affaire ne rapportent pas grand chose aux intéressés (le revenue médian d’exploitation est de 350 euros / mois et par tête, en 2020 – cf. « L’exploitant familial » de mars 2021). Du coup, tu as quantité de paysans qui sont allocataires du RSA, alors qu’ils bossent.

Autant rester petit : tu gagneras pareil et sans trop t’exposer aux merdes chimiques. Merdes de toute façon résiduelles et durablement présentes dans les sols ; n’en déplaise aux certifiés AB. Label que nous aussi nous finirons par prendre, mais uniquement pour mieux commercialiser notre production.

La certification AB… Non mais franchement ! Veritas est l’une des sociétés certificatrices. Ce seul fait ruine toute la crédibilité de ce label. Chose peu connue et valable pour l’immense majorité des sociétés certificatrices : tu as un expert qui vient une fois, fait un tour dans les champs sans quitter des yeux son QCM où il coche des cases en te posant des questions et tu ne le revois plus jamais. Temps de l’expertise in situ : de 2h à 45mn en moyenne. L’année suivante, tu reçois par la poste le même questionnaire que cet expert avait rempli dans tes cultures, sauf que toutes les années suivantes, c’est toi tout seul qui le remplis et le « signe sur l’honneur ». Tu le renvoies sans oublier le chèque qui va avec, et te voilà reconduit « Agriculture Biologique » pour un an ou plus !

Sont aussi en cause les élus (depuis la commune jusqu’à Paris). Trop peu d’unités locales d’EPHAD et de logements accessibles dans les petits pays, car on laisse le foncier filer pour des particuliers blindés de fric et que l’économie du vieux, c’est pas rentable s’il n’y a pas, là aussi, du « volume ». Beaucoup d’anciens préfèrent se laisser mourir au pays plutôt que de se faire déporter pour mourir beaucoup trop loin de leur village. Village où il n’y a plus de médecins de toute façon. C’est derniers préfèrent s’installer dans les zones franches en périphérie des préfectures et sous-préfectures.

Ceci étant, le code de la famille arrive au secours du fric et s’oppose au désordre que pourrait causer nos hordes de vieux vagabondant dans les villages sans vouloir se séparer de leurs terres. Et voilà les neveux de Lyon ou le cousin de Montpellier qui foutent sous tutelle le père X ou la mère Y, à peine âgés de 67 ans (et même parfois plus jeunes). Pour le bien de l’ancêtre (sic), le fripé dorénavant sédaté H24 et qui attend de crever en « maison de santé » se retrouve dépouillé : ses terres vendues, sa maison vendue. Ne lui reste plus que son baxter et sa couche ! Et ça se vend à des prix tout aussi colossaux que prohibitifs pour ceux qui vivent et travaillent au pays. Les élus locaux sont là aussi responsables, car question logements sociaux, il est évident que le compte n’y est pas. La préemption ? Des projets durables et équilibrés pour les habitants du pays ? – Rien. Que dalle. Nib. Seuls des citadins fortunés peuvent accéder à ces biens, et ils nous les transforment en résidences secondaires privatives (vides 11 mois par an). Les confinements de 2020-21 ont d’ailleurs accéléré le phénomène du colonialisme touristique dorénavant sanitaire de surcroît.

Sinon, ce sont nos notables à nous qui accumulent encore et encore le capital foncier. Ils en font des gîtes ou des locations de standing pouvant se louer jusqu’à 3.000-5.000 euros / semaine en haute saison (soit la moitié d’un revenu annuel de travailleur saisonnier). Nos enfants sont priés de devenir régisseur ou jardinier ou personnel de maison et de vivre avec des revenus très irréguliers et extrêmement précaires (par ex: vivre en bossant au smic seulement 2 à 3 mois dans l’année). Le bilan des investisseurs est là : l’industrie du tourisme rapporte bien plus à la bourgeoisie rurale que des paysans en fermage (métayers).

J’en reviens à ce que nous sommes de plus en plus en train de vivre comme un impérialisme financier : le colonialisme touristique. Ce secteur rapporte beaucoup, mais à très peu de gens chez nous. Ceci rend de plus en plus compliqué (voire, impossible dans certaines zones) l’accès à un logement et à l’installation. Et que nul n’ose poser une cabane ou une caravane sur un terrain ! – Le paysage en serait détérioré et ceci nuirait aux tenants de l’industrie touristique. Heureusement pour nos investisseurs, la gendarmerie veille à ce que la verdure reste verte et à ce que les bouseux que nous sommes demeurent invisibles. Ca détruit les cabanes, ça te Mécalac les caravanes,1 ça met en charpie les yourtes. Circuler, y a rien à voir ! Merci de ne regarder que la carte postale pour laquelle les patrons du tourisme et autres collabos opportunistes rançonnent les gens des villes en manque de verdure.

La France comptait 3.000.000 de paysans au début des années 1980. Nous ne sommes plus que 300.000 40 ans plus tard. Nous produisions la nourriture en quantité suffisante, tandis qu’aujourd’hui nous ne sommes plus en mesure de le faire (trop peu nombreux, trop peu de terres cultivables accessibles et une forte expansion des zones résidentielles et des « fermes usines » surexploitant les ouvriers agricoles, mais pour produire de la nourriture vouée à l’export – car, voyez-vous, une grosse partie de ce que produisent les « fermes usines » françaises ne correspondent pas aux normes sanitaires européennes et ce qui en sort ne peut pas être consommé ici. Ex: le poulet de batterie breton qui est expédié en grande partie au Brésil).

Pour couronner le tout, on nous dit qu’il y a trop d’étrangers… Je te le dis simplement: « Et mon cul ? » – Plus d’une commune aurait sauvé son école si une à trois familles de Syriens étaient venues s’y installer et avaient fait souche. Mais à choisir entres des Syriens et une école OU une ruralité touristique, blanche, rapportant du fric tout en se privant d’une école, ils ont bel et bien choisi de se passer de l’école. Dans certains villages, nos tout-petits se tapent 1h de car aller, 1h de car retour, pour pouvoir fréquenter une classe de CP.

En ce début d’année 2021, un agriculteur de 55 ans est mort des exigences qu’ont les banques et les notables à se faire du fric. Cette mort, comme toutes les précédentes et celles à venir, est à l’image de la mise à mort du pays. Ce tout petit pays que nous appelons les Cévennes finira par brûler faute d’habitants pour l’entretenir, alors, ils étendront encore et encore le travail forcé en contraignant les allocataires du RSA (actifs ou non) à participer à des « chantiers d’insertion » voués à l’entretien du « patrimoine rural » (comprenez: défricher la carte postale et sécuriser les garrigues contre les incendies). Et nous serons les nouveaux indigènes qu’il faut mettre au travail comme ce fut le cas en Algérie ou en Indochine au début du XXe siècle.

En attendant, les ressources en eau s’épuisent et la faune aquatique disparaît. Confinement oblige : dès la mi-mars, les rivières et ruisseaux sont déjà saturés d’algues dues aux rejets des eaux usées, autant le rejet des jolies maisons isolées coûtant des fortunes (mais non-raccordées au tout-à-l’égout) que des autres habitats raccordés aux égouts (dont les stations d’épurations où arrivent ces eaux usées n’arrivent plus à les traiter, puisque elles peuvent être sollicitées à plus de 2000% de leurs capacités d’épuration dans certaines communes – d’où rejet de boues lorsque les bassins sont pleins).

Et les jeunes sans avenir se suicident à l’alcool. Et les adultes meurent dans les champs ou doivent subsister avec 2 à 3 mois de smic par an. Et les vieux sont dépouillés, déportés et drogués d’anxiolytiques pour qu’ils se laissent crever sans faire de bruit. Tel est le projet pour notre territoire : nous euthanasier dans le silence le plus parfait, quitte à avoir recours aux gendarmes – gendarmes qui ne peuvent plus nous apparaître autrement que comme des forces d’occupation à la solde d’un colonialisme financier qui ravage nos cultures. Autant celle de nos histoires et chansons que celle de nos champs et ateliers. Voilà précisément où nous en sommes mon ami, alors, les petits débats d’opinions, tu comprendras que même si j’en suis à mon 6e pastis, ça ne m’intéresse plus. Soit on se bouge, soit on se laisse crever. C’est aussi simple que ça.

Ton Joseph.

1 « ça te Mécalac les caravanes » : renseignements pris sur Wikipédia, Mecalac fabrique des pelles hydrauliques. On devine quels rapports (indirects) cette entreprise peut avoir avec les caravanes…

~~~

Lire aussi : le blog de Joseph Kacem (qu’il n’entretient plus, mais reste très fourni), et surtout un livre qui « fait partie des rares textes un tant soit peu réaliste sur la paysannerie contemporaine » : « Le paysan impossible » de Yannick Ogor.

Joseph Kacem me signale aussi deux chansons qui ont trait au même sujet :

MC Circulaire : La France éternelle

Gilles Servat : Madame La Colline


Illustration : page Facebook de Joseph Kacem

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

Sur Twitter : Onfoncedanslem1

Adresse de base du blog : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/

Paris, le 19 avril 2021

Un commentaire sur “[Invité] Cri du cœur

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  1. C’est le prix à payer pour que les supermarchés des villes soient remplis toute l’année de légumes frais.
    300 000 agriculteurs dispersés sur le territoire vs des millions concentrés dans les villes.
    Le pouvoir a vite fait le calcul.
    Quand aux Syriens pour sauver les campagnes … vous pensez sérieusement que les enfants n’iront pas en ville une fois adulte comme l’ont fait les enfants des français des campagnes avant eux ? Ça ne fera qu’amplifier le problème à terme. C’est un Ponzi démographique. Solution facile qui repousse l’échéance en l’empirant.

    Aimé par 1 personne

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