Effondrement : pourquoi on ne peut rien faire

Tordre le cou à l’idée que l’on pourrait faire quelque chose pour empêcher l’effondrement. Sujet inspiré par une question d’un lecteur.


Amicalement sollicité pour nous fournir un sujet, un lecteur nous a proposé ceci :

« Que faire en « attendant » le collapse ? Quels combats méritent d’être menés et pourquoi ? Ou est-ce qu’aucun ne mérite de l’être ? Entre « aquoibinisme » et résignation, peut-on encore parler d’espoir ? Et si oui, espoir pour qui ? Espoir de quoi ? »

Pour nous la réponse est entendue, on ne peut strictement rien faire pour changer le cours de l’histoire annoncée, mais il est toujours possible de trouver des mérites à n’importe quel combat mené pour une bonne cause. C’est pourquoi il serait assez vain de faire un tri : toutes les luttes sont justifiables du point de vue des militants motivés, même si aucune ne peut empêcher ou freiner « l’effondrement », ce phénomène systémique qui nous dépasse. Nous allons cependant profiter de l’occasion pour tordre le cou à l’idée que ce serait possible.

La ligne générale de la démonstration est la suivante : les changements nécessaires progressent trop lentement, les ravages vont beaucoup trop vite. Les premiers sont freinés par les milliards de personnes qui profitent du système, et par l’impossibilité de remettre en cause des enjeux fondamentaux, alors que rien ne freine les seconds car ils proviennent de la production avant d’apparaître au niveau de la consommation. (Cf. Loi de la diffusion) En ouvrant la boîte de Pandore des énergies fossiles, on a provoqué un phénomène analogue aux volcans de boue qui doivent leur existence à la pression plus forte en profondeur qu’à la surface. Dans le capitalisme, la production se fait sous haute pression : capitaux concentrés dans les mêmes mains, productivité toujours croissante, travail forcené à tous les niveaux, et système politique voué au capitalisme. La consommation a lieu à basse pression : elle se diffuse et touche tout le monde sur la planète, que ce soit sous forme de produits consommables ou de déchets. On n’arrête pas une telle machine infernale, il faut attendre que la pression chute dans les tuyaux, pour une raison ou pour une autre.

Le cadre général étant posé, nous allons examiner comment il se réalise. Pour structurer notre discours, nous distinguerons sept niveaux allant du plus général au plus particulier, ce sont :

  • La civilisation
  • Le capitalisme
  • La religion
  • L’international
  • L’État
  • La société civile
  • La vie quotidienne

1) La civilisation

La civilisation est le premier enjeu intouchable qui conditionne tous les autres. Bien qu’elle soit difficile à définir, elle représente des valeurs éthiques fondamentales, et constitue le bien collectif le plus précieux pour… les civilisés ! Mais pour eux seulement, les autochtones comptent pour du beurre. Dès lors qu’elle existe, ce qui n’est pas elle est « barbare », « archaïque », ou trop éloigné de notre condition pour être « digne de nous ». Depuis l’époque des Lumières où cette notion a pris tout son poids, elle est devenue omniprésente : tout ce que nous faisons est « civilisé », et quand il se vérifie qu’elle ne peut « reculer » sans faire place à la violence, l’on comprend aisément qu’il soit impossible d’y renoncer. Malheureusement, elle est aussi le cadre institutionnel qui donne toute licence aux civilisés pour exploiter leur « environnement », avec les conséquences que l’on connaît. Comme il est impossible de renoncer à ses avantages, ses maléfices s’ensuivent et s’enchaînent mécaniquement. L’on continuera donc de ravager la planète de toutes les façons possibles, mais à notre corps défendant : les conséquences ne sont « que » le revers de la médaille. (Mais quelle médaille !…) Quant à vouloir la changer, non, ce n’est pas la peine d’y penser : les civilisations meurent et se succèdent, elles ne se transforment pas.

2) Le capitalisme

Il n’est pas interdit de voir le capitalisme comme une projection de la civilisation sur le plan économique, puisque ses « lois » sont réputées être civilisées, non oppressives, justes et profitables au plus grand nombre : cette réputation est en partie usurpée mais il semble que rien ne puisse l’entamer. Et pour cause ! Le capitalisme est l’enjeu suprême, celui qui vient avant tous les autres, celui qu’aucune tête couronnée (par la fortune) n’aurait l’idée saugrenue de remettre en question. Le fait est tellement évident qu’il ne mérite même pas d’être argumenté. On prétend le circonscrire de parapets législatifs, on lui impose de prendre en compte le réchauffement climatique, mais de là à dire stop… Une telle idée n’est audible qu’entre Nation et République.

3) La religion

Pendant longtemps nous avons cru que la spiritualité religieuse pourrait s’opposer au matérialisme du système,1 mais ce n’était qu’une vue de l’esprit. Dans la réalité, les croyants les plus fervents, loin d’être des spiritualistes comme Gaël Giraud, sont dans le camp des conservateurs, à droite et à l’extrême-droite. Partageant avec le pouvoir une même hantise pour les idéaux communautaires de la gauche, idéaux où l’idée de Dieu ne sert à rien, ils comptent parmi les plus ardents défenseurs du système, et n’ont cure de ses abominations. Depuis que Darwin a ridiculisé la conception religieuse de nos origines,2 les religions ont fait de la question des mœurs leur domaine d’élection, et sont indifférentes aux réalités de l’anthroposphère. C’est ainsi que le conservatisme religieux le plus archaïque cohabite avec la modernité la plus outrancière, (c’est spectaculaire en Israël et dans les pays du Golfe), et que les conflits religieux sont instrumentalisés tant au niveau national qu’international. Il n’y a rien à attendre des religions, elles font partie du problème, pas de la solution.

4) L’international

D’après une nouvelle qui vient de tomber, des dizaines de distributeurs européens veulent boycotter le Brésil s’il adopte une réforme qui aurait pour effet d’augmenter encore la déforestation. C’est une excellente initiative que nous saluons sans réserve, mais c’est malheureusement l’exception qui confirme la règle. Le niveau international est celui de tous les verrous : on imagine mal les importateurs de viande, soja et huile de palme boycotter les pays exportateurs, (qui tous sacrifient leurs forêts), car ce serait pour eux un suicide économique. Donc ça importe, et puisque ça importe, ça exporte : ça marche comme ça le capitalisme ! Importateurs et exportateurs sont comme l’œuf et la poule : on ne sait jamais lesquels ont commencé,3 mais il est sûr qu’ils sont de mèche. L’importateur veut des prix bas pour être concurrentiel sur son marché national, et l’exportateur se fait fort de le satisfaire pour gagner de l’argent. La solution ? Taxer les importations bien sûr, mais, dans un système organisé depuis des lustres en fonction du « libre échange », c’est extrêmement compliqué de faire marche arrière, et impossible sans provoquer des dégâts. Pour l’heure, et sans doute pour longtemps encore, le « libre échange » fait partie des enjeux intouchables.

5) L’État

Partout dans le monde, l’État est théoriquement le chef d’orchestre et en pratique la colonne vertébrale du pays, c’est donc sur lui qu’il faut compter pour mener les combats les plus importants. On constate malheureusement que ça ne marche pas très bien. Même quand il dispose d’une majorité législative pour faire voter toutes les « mesures » nécessaires, la vie continue comme s’il n’y avait ni climat qui se réchauffe, ni biodiversité qui fond à vue d’œil. Il y a mille raisons à cela, mais il en est une qui domine toutes les autres : l’État est exclusivement au service du capitalisme, c’est « le gardien de la prison » pour François Boulo.4 Ses seules décisions en dehors de cette « mission » visent à faire avaler les pilules pour « adapter » la société aux innovations des marchands et des industriels, et à maintenir à tout prix l’ordre public qui ne saurait être remis en cause que le plus brièvement possible. C’est pourquoi toute contestation un peu sérieuse, ne pouvant que « troubler » l’ordre public, est vouée à se faire écraser par ces « forces de l’ordre » qui n’ont jamais si bien porté leur nom. Il est notoire en effet que leur rôle ne se borne pas à endiguer la violence dans la rue, mais est bel et bien à empêcher que l’ordre général des choses soit contesté. Dans ces conditions, compter sur l’État5 pour freiner la machine infernale est aussi judicieux que de faire confiance au diable pour sauver son âme.

6) La société civile

Les réseaux sociaux croulent sous les appels à la « responsabilité » des citoyens et citoyennes, à la « désobéissance civile », à la « lutte » pour ceci ou pour cela, mais ils ont tous un gros défaut : ils émanent d’une minorité microscopique de militants. La société civile dans son ensemble a d’autres chats à fouetter. Terriblement fragmentée depuis l’apparition d’Internet, (qui permet à chacun de nourrir ses intérêts personnels), traversée de courants antagonistes qui font reculer les uns quand d’autres progressent, elle reste à notre avis dépassée par les événements. Sur le terrain, beaucoup de gens ont bien conscience de ce qu’il se passe, mais qu’y peuvent-ils ? Quel est le poids de leur parole face à des acteurs organisés, compétents et entreprenants, qui profitent de la bienveillance des autorités et des banques ? Agissant en ordre dispersé, pour ne pas dire de façon anarchique, la société civile « résiste », certes, mais pas plus que le cuivre au passage d’un courant électrique.

7) La vie quotidienne

La vie quotidienne est aussi un enjeu intouchable pour une raison bien simple : la vie ne peut pas s’arrêter, la machine infernale doit tourner ne serait-ce que pour nourrir les populations. C’est aussi l’enjeu primordial des individus qui ne sont pas tous des héros : la majorité préfère aller au travail pour gagner sa croûte plutôt que « tout plaquer » pour partir en croisade ou diminuer sa consommation. Combien d’individus peuvent se sentir vraiment « responsables » de la planète alors qu’elle est quasiment la propriété personnelle des 1% les plus fortunés ?

***

Il nous semble avoir fait le tour du sujet à grands traits et au pas de charge, comme pour une visite guidée à la descente d’un car. Une visite qui nous laisse avec l’impression que les humains civilisés, plongés dans leur quotidien plus ou moins confortable où tout est calculé, (via leurs salaires et revenus), accrochés à une pléthore d’objets par lesquels ils tirent leur subsistance et la satisfaction de leurs besoins les plus divers, le tout dans un cadre totalement artificiel qui ne doit rien à « la nature » mais qui est cependant adapté à leur nature biologique, ces humains civilisés donc, vivent selon nous comme des rats de laboratoire. Des rats doués d’esprit, capables paraît-il de connaître Dieu et de sonder les mystères de l’univers, mais rats malgré tout, et rats malgré eux.

Paris, le 12 mai 2021

2 Cf. Pierre Conesa au début de cette vidéo dont les seize premières minutes sont passionnantes.

3 Enfin si, on le sait un peu, l’Histoire raconte que les Britanniques ont été de grands initiateurs du « libre échange » en vertu des « avantages comparatifs » théorisés par Ricardo. Lire : « La Chine et le siècle de la honte », par Olivier Berruyer sur son site les-crises.

4 Youtube « L’effondrement politique qui vient », à partir de la minute 2’30. La citation arrive à la minute 4’40 : on a la prison des esprits, (le néolibéralisme), la prison institutionnelle, (l’UE), et les gardiens de prison : l’État et les médias.

5 Certains comptent faire plier l’État en portant plainte contre lui devant les tribunaux. Cf. l’Affaire du Siècle en France, mais à notre connaissance aucune conséquence notable n’en a résulté.


Illustration : fourtoulitterofilosoficopoeticomic

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5 commentaires sur “Effondrement : pourquoi on ne peut rien faire

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    1. Un commentaire a effectivement « sauté », je ne sais plus quand ni lequel, à cause d’un problème de souris qui me balance des clics non provoqués de ma main experte. Mais je l’ai restauré plus tard en le repêchant dans la poubelle.

      Cela dit, je suis d’accord qu’on « s’y prend mal », il faudrait préparer les esprits à des changements radicaux, et cela passe par des techniques à mettre au point. Mais cela ne fait que décaler la problématique. Les solutions, tout le monde en a, mais qui pour les mettre en pratique ? Il faut convaincre une foule de gens, ça prend un temps fou, parce qu’on ne peut pas faire les choses de façon massive comme on met les enfants sur les bancs de l’école.

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  1. On fonce dans le mur et on n’y peut rien. C’est un peu la conséquence de penser en termes de méga machine. On n’y peut rien, on vit à l’intérieur et même les grands hommes/femmes n’en changent pas le cours.
    Vous dites tout cela très bien et c’est très vrai.
    Je me perds pourtant un peu à vous suivre dans le raisonnement : « je constate une méga machine, et je cherche pourquoi l’on ne peut pas la diriger » alors que par définition on est dans l’auto-organisation dans un système complexe.
    C’est inhumain de suivre la douleur prométhéenne d’une telle question qui serait l’Alpha et l’Omega pour vivre.

    Faisant l’analogie avec notre finitude personnelle. Chacun d’entre nous va mourir c’est absolument certain mais seules quelques rares personnes sont totalement abattues et tétanisées par ce constat pourtant d’une force sans égale.
    Sachant cela, nous bougeons, nous entreprenons, oh, pas toujours des grandes choses mais des choses utiles, parfois futiles mais qui nous font plaisir et pour certains d’entre nous les différentes formes de spiritualités, d’amitiés, d’amours, d’arts qui nous aident à transformer cette finitude en une sorte de façon de donner un sens nébuleux à notre action, en tenant toujours compte du sens unique mis en place par la mort.

    Un point me perturbe doucement mais de plus en plus.

    Nous parlons ici d’un mur, un obstacle solide, une frontière nette et définitive sur laquelle nous stopperons net notre course par un choc unique et fatal.
    Cela ressemble plus à la mort individuelle qu’au long cours d’une société.
    Cela égare la réflexion de manière importante et je suis heureux de ne plus penser ainsi car je serais devenu dépressif, ce que je ne souhaite à personne.
    Le fameux mur se vivra concrètement plus comme un pourrissement de la situation sur un temps plus ou moins long et très différencié par saccade, par pays et par zone, par âge, qu’à un mur, et nous ne savons absolument pas la forme que cela prendra, rien, nous ne savons rien, nous supposons des choses, nous uniformisons, mais nous ne savons rien de cette déliquescence dans sa multiplicité et sa complexité.

    Il est hautement probable que le nombre d’humains baisse fortement, que l’utilisation de l’énergie ralentisse drastiquement, que la technologie change de course et que d’innombrables notions d’appauvrissement apparaissent. Attention à ne pas confondre misère et pauvreté, mais il est certain que la mort jouera le rôle qu’elle a toujours joué pour calmer le jeu en termes de pillage de planète.

    Certains commentateurs décrètent qu’en dehors de nôtre situation d’aujourd’hui dans les pays riches, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue et plus rien de vaut le coup si notre monstrueuse machine s’arrête.
    La vie humaine depuis qu’elle existe n’a donc jamais valu la peine. Nos ancêtres lointains, pères, mères, ces moins que rien, n’ont jamais eu des vies qui valaient le coup parce qu’ils ont vécu dans une pauvreté effarante en regard de notre richesse incroyable surtout celle mesurée par un Pib par habitant !

    Alors, oui il y a un mur conceptuel mais c’est un mur de brume, nous entrons dans la brume, nous entrons dans les transformations des modes de vies. A reculons.
    Alors oui nous allons devoir nous adapter à une redéfinition de la santé, de la durée de vie, des distances, du confort, du savoir, de la communication, du progrès etc. et nous trouverons ça de plus en plus normal, ça aussi c’est certain, nous sommes faits comme ça. Qui ne trouve pas normal que l’eau coule lorsqu’il tourne le robinet ? Qui ? L’inverse sera vrai.

    La vie ne s’arrêtera pas. Seuls certains modes de vie vont cesser plus ou moins rapidement.

    La notion d’effondrement est terriblement sérieuse mais ce mur de brume doit mener à une réflexion sur ses fondamentaux personnels – j’habite où, je me nourris comment, je fais quel métier, j’apprends quoi à mes enfants, mes finances sont constituées de quoi etc. et commencer l’adaptation à une transformation à l’œuvre depuis toujours encore et encore, un pas puis un autre puis un autre.
    Le voyage de mille lieux commence encore et toujours par le premier pas. Cela reste encore vrai et si l’on ne va pas vers la transformation, peu importe, c’est elle qui viendra à nous et ça aussi c’est un fait.

    Bon j’arrête ma philosophie à deux balles et je continue ma vie. Pas le choix, mais ce n’est pas pour autant que ce n’est pas bien.

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  2. PILLAGE ASSURÉ : chacun des habitants de cette planète désire être riche, même les écologistes les plus radicaux. Pas comme Bill Gate (ce pauvre type), mais tous désire avoir un toit, être à l’abri du froid, de la pluie, faire cuire leurs nourriture, etc. Tous ces besoins détruisent notre belle boule bleue. Personne ne souhaite être dans la pauvreté extrême ($2 dollars par jour pour tous, sans exception) pour préserver la biosphère. Alors la planète est condamnée à être pillée.

    Aimé par 1 personne

    1. A qui le dites-vous ! C’est tout bête mais c’est exactement ça. Le seul défaut de cet argument, c’est qu’il est trop simple, il ne satisfait pas notre besoin de compréhension, car il y a une contradiction logique à la base qui reste « sans solution » : on voit venir l’effondrement mais on ne fait rien, alors que l’on réagit à n’importe quel autre « danger », réel ou fantasmé.

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