Climat et capitalisme

Inanité des théories subjectivistes pour expliquer la situation.


Les incendies et inondations de cet été nous laissent avec l’impression que la situation est devenue vraiment catastrophique, incontrôlable et pire que prévu, une impression que confirme le sixième rapport du GIEC.1 Que répondre à cela sinon qu’il devient toujours plus urgent d’agir ? C’est bien sûr ce qui ressort des commentaires sur les « réseaux sociaux », où s’entremêlent ceux d’irréductibles climato-sceptiques persistant à nier l’évidence.2 De notre point de vue, les événements montrent plutôt qu’il devient toujours plus impossible d’agir, car les enjeux, déjà gigantesques à l’époque où le réchauffement n’était qu’une menace, le sont plus encore maintenant qu’il abat ses cartes comme autant d’atouts dans sa manche. Désormais, il saute aux yeux que rien n’a été fait, hormis des projets aussi beaux sur le papier que vain dans la réalité.

D’ici 2030, « le système » va continuer de déployer les ENR emballées dans ses discours d’expert-comptable, mais le problème de fond, lui, ne sera toujours pas abordé. Les plus critiques diront qu’il faut être radical, faire une révolution, changer la civilisation ou mettre fin au capitalisme, mais personne n’est en mesure de dire comment. De la décroissance à l’écoarchie, aucun paradigme ne pourra déloger celui du capitalisme dont la domination est écrasante depuis trois siècles. L’humanité est dans l’impasse, son « Progrès » est au taquet, et désormais il se révèle avoir été plus technico-scientifique qu’humain.3 Qu’une personnalité aussi éminente qu’Aurélien Barrau, philosophe et chantre de l’écologie, puisse poser une question comme celle-ci : « La courbure de l’univers efface-t-elle le big bang ? », une question tout à fait sérieuse dans son contexte, est un signe qui devrait interpeller : « la science » à l’origine de notre efficacité matérialiste ne serait-elle pas au bout du rouleau ? Aux antipodes de ses vertiges intellectuels, un olivier de 2500 ans vient de périr dans les flammes, en Grèce, berceau de notre civilisation, comme si une boucle venait de se refermer.4

Nous avons déjà expliqué pourquoi on ne peut rien faire, mais aucune raison ne saurait effacer ces deux points : incompatibilité radicale du capitalisme et de l’écologie, et impossibilité radicale d’amender ou supprimer le premier. C’est du moins ce que le site Palim Psao vient d’expliquer dans un texte partagé sur Facebook par Mr Mondialisation. Premier point :

« Aucun parti politique important, aucun altercapitaliste de gauche (étatique ou alternatif) ne péchera contre la logique interne d’un système économique et social qui, dans son essence même, repose sur l’impératif de la croissance économique infinie. Cette contrainte de croissance résulte du fait que dans le système d’économie de marché, la production de richesse sociale est globalement soumise seulement à une fin unique : celle de transformer de l’argent en davantage d’argent. Mais l’argent est l’expression d’une forme historique bien spécifique de richesse sociale. Il représente la richesse abstraite, une richesse qui se comporte indifféremment face aux bases et aux conditions matérielles-concrètes de sa production. Ce qui compte est seulement que le mécanisme de la reproduction de l’argent, donc l’accumulation du capital, poursuive son cours, car toute la société y est accro (la reproduction d’ensemble de la société comme la micro-reproduction individuelle de chacun dans son quotidien y sont soumis). »

Second point :

« Le fait que malgré tout, les choses continuent toujours de la même façon, comme si tout ça n’était qu’une note de bas de page de l’Histoire, ne tient pas à l’incapacité de la politique, ou à sa mauvaise volonté à prendre au sérieux les connaissances scientifiques, comme beaucoup le pensent dans le mouvement Fridays for Future. La raison est bien plus la prodigieuse inertie d’un mode de production et de vie qui entre temps s’est imposé dans le monde entier, et qui de ce fait apparaît comme le seul possible. Car même si la plupart des gens ne disposent d’aucun capital, ils n’en sont pas moins dépendants du maintien du processus d’accumulation. Pour survivre sous les conditions actuelles, ils doivent soit vendre leur force de travail, soit dépendre d’autres apports financiers, par exemple sous la forme de prestations sociales qui doivent elles aussi être alimentées par la circulation du capital. C’est pourquoi la plupart des affrontements entre intérêts traitent de la répartition de l’argent et considèrent le mécanisme sous-jacent comme une évidence. C’est la raison la plus profonde qui explique pourquoi la croissance économique jouit d’un statut religieux et n’est remise sérieusement en question que par des minorités sociales. Cela ne tient pas au fait que les gens seraient majoritairement bêtes ou bornés. Ils savent simplement très bien que sous les conditions actuelles, une atrophie de l’économie n’annoncerait rien de bon pour eux. »

A l’opposé de Palim Psao qui récuse les théories subjectivistes, Aurélien Barrau s’y enfonce jusqu’au cou. Écoutons-le dans sa conférence à l’École Polytechnique :

[16’45] « Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Je crois que la cause principale, c’est notre incompréhension qui elle-même se fonde sur notre déni de réalité et notre non-désir de compréhension. Nous sommes, et permettez-moi une fois de plus de le dire avec amitié, mais je suis là pour vous secouer un peu, vous en particulier êtes pétris de certitudes qui sont tout à fait inopportunes face à un problème aussi profondément systémique. »5

Ce passage d’un ridicule achevé dit simplement ceci : « moi, j’ai toujours cherché à comprendre, vous non », sur le modèle subjectiviste des braves gens : « si chacun faisait comme moi, on n’en serait pas là ». Il est de surcroît évident qu’il se contredit lui-même car, si le problème est « profondément systémique », alors la pâte dont sont faits les polytechniciens n’est jamais qu’une très petite pièce du puzzle. Que peuvent nos brillants élèves-officiers dans ce monde où la taxe Tobin proposée en 1972, il y a donc un demi-siècle, ne s’est toujours pas imposée ? Oublieux de ce déplorable « détail de l’Histoire », il enchaîne :

[40’58] « Ce que je veux simplement dire, c’est qu’il faut aujourd’hui comprendre la facticité de nos notions. L’économie est conventionnelle, ça n’existe pas l’économie, ce sont des conventions, des mots, des règles du jeu. Et la dette ça n’existe pas, si vous me devez de l’argent et que je vous dis « vous ne devez plus rien », c’est un acte de langage dirait-on en philosophie, un speech act, la prescription est performative dirait les philosophes, par les mots j’annule la dette. C’est très très très facile de changer l’économie, alors que les véritables réalités biologiques, médicales, géologiques, sociales, qui sont en train de nous rappeler à cette espèce de fin du monde que nous vivons, ça on ne pourra pas les changer par un acte de langage. Donc aujourd’hui, les directeurs de banque, j’en connais beaucoup, qui vous disent « mais vous comprenez monsieur Barrau, il y a des réalités économiques », ce sont des bouffons. »

Ce qu’il « faut aujourd’hui comprendre », c’est plutôt comment un docteur en philosophie peut à ce point perdre le sens des réalités. Loin d’être « facticités », les règles de l’économie sont autant de contraintes physiques impitoyables. Il n’en paraît rien puisque les conditions de production de la « richesse abstraite » sont exclues des calculs financiers, (et c’est du reste pourquoi le lien entre PIB et consommation d’énergie n’en finit pas de rebondir), mais en dernier ressort c’est bien la physique qui décide. Les capitalistes ne le savent que trop bien, eux qui jouent sans fin de leurs machines, de l’esclavage et de ses déclinaisons plus ou moins soft. En France, où surnage un reste d’État providence, ces contraintes physiques sont atténuées par des allocations diverses, mais sans cela gagner sa croûte est une question de vie ou de mort. Partout dans le monde, les gens sont soumis au bon vouloir d’entreprises privées qui n’ont rien à faire de « la facticité de nos notions » : ce qu’Aurélien Barrau appelle « les règles du jeu », comme si elles relevaient d’un consensus universel, sont en réalité leurs règles, des règles plus féroces que factices : c’est marche ou crève. En Amérique du sud, en Indonésie, partout où les enjeux financiers sont énormes, les militants écologistes se font assassiner par centaines chaque année. De manière générale, les règles du capitalisme ne sont pas que des mots, car elles sont assorties de véritables punitions : c’est ainsi que les lanceurs d’alertes se font licencier, menacer de mort et poursuivre en justice.

En disant que l’économie n’est faite que de « conventions » facilement changeables, Aurélien Barrau réitère l’abstraction capitaliste, car il néantise les conditions de production. Il suffit de prendre l’exemple up-to-date des livraisons d’Amazon : ses « conventions » tiennent aux tarifs accordés aux livreurs, (qui dépendent d’un simple paramètre dans son logiciel), mais Jeff Bezos et ses algorithmes ne veulent rien savoir de leur condition qui les oblige à uriner dans des bouteilles pour ne pas perdre de temps. Et Amazon n’est pas seule : dans certaines entreprises, les employés doivent porter une couche-culotte pour ne pas quitter la chaîne de production. Cette condition humiliante eu égard aux normes sociales, est-elle chiffrée quelque part ? L’âge des enfants mis au travail est-il chiffré sous forme d’un coût qu’on leur fait payer ? L’espérance de vie des ouvriers, inférieure de six ans à celle des cadres, est-elle pris en compte dans le PIB ? Non, rien de tout cela ne l’est jamais.

L’erreur de notre philosophe est cependant intéressante car elle conduit à ce constat : si « les conventions » sont relativement faciles à changer, c’est par les capitalistes eux-mêmes. Ils s’y emploient du reste avec une ferveur renouvelée depuis l’avènement du numérique, mais ceux qui leur sont assujettis doivent batailler durement et longuement pour n’obtenir, au mieux, que d’infimes changements. Les capitalistes ont instauré un rapport de forces en leur faveur, un rapport qui n’a jamais pu être inversé malgré de sanglantes révoltes, et cela n’est pas près de changer. Vous voulez la décroissance ? Commencez par en discuter avec Lloyd Blankfein : à la tête de Goldman Sachs, il y faisait selon lui « le travail de Dieu », ce devrait être un bon interlocuteur.6 Pour reprendre le terme d’Aurélien Barrau, ce n’est pas si « bouffon » qu’il y paraît, car les capitalistes servent un dieu qui les dépasse : la concurrence. A cause d’elle, c’est aussi marche ou crève entre eux : chaque entreprise a plus ou moins de pouvoirs, mais aucune n’en a sur ses concurrentes. Chacune est obligée de les suivre, et si possible de les distancer, sous peine de disparaître corps et biens.

La concurrence, c’est le contraire de la résolution des conflits par la négociation : elle décide des « meilleurs choix » sur le seul critère des gains financiers, et par élimination physique des perdants. Mais voilà que le climat s’invite dans la ronde : avec ce nouvel adversaire, le bateau des capitalistes va secouer, et il n’y aura pas de négociations possibles : c’est le concurrent parfait. Parfait et intransigeant comme le vrai Dieu, mais un chouia plus réel et plus efficace, tout en étant aussi injuste que Lui.

Paris, le 17 août 2021

Sujet voisin : « La décroissance ».

1 Brouillon officiel du sixième rapport du groupe 1, format PDF volumineux et en anglais, of course.

2 Le 13 août, soit quatre jours après la publication du rapport du GIEC, le Figaro a publié une tribune d’un climato-sceptique notoire, Brnoît Rittaud. Nous avions parlé de ce triste sire en décembre 2017, dans « Les climato-réalistes ».

3 Le monde doit encore et toujours se coltiner la stupidité crasse des extrémistes religieux qui ne sont pas tous armés d’une Kalachnikov, certains sévissent depuis leurs bureaux climatisés, surtout aux US. Ce n’est pas que leurs croyances seraient (toutes) stupides, loin de là, c’est l’illusion qu’elles devraient gouverner les esprits et le monde, une illusion qui n’a rien à envier au capitalisme et procède du même désir de domination.

4 Cet olivier, dont les rameaux symbolisent la paix et ornent l’uniforme des académiciens, fait penser à l’immolation de Thich Quang Duc en 1963.

5 Nous avons déjà critiqué cette petite citation d’Aurélien Barrau dans « Le poids de l’Histoire ».

6 La célèbre déclaration de Lloyd Blankfein nous fait toujours penser à ce vieux billet sur le blog de Paul Jorion : « L’esprit du capitalisme d’après l’œuvre de Max Weber, par Crapaud Rouge ». L’auteur la prend au sérieux, et il n’a pas tout à fait tort.


Illustration : blog Colibri73 (avec les paroles du clip)

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Un commentaire sur “Climat et capitalisme

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  1. Message de la NATURE à l’homme :
    DÉCROISSEZ ET DÉMULTIPLIEZ-VOUS

    À partir de maintenant il vous est interdit :

    ■ de vous reproduire :
    – La population mondiale doit passer de 8 milliards à quelques millions. Pour atteindre cet objectif la nature décrète dès maintenant le début de grandes famines mondiales.
    – La reproduction de l’espèce humaine n’est plus le but de la vie et ce même si le monde animal et végétal nous sert d’exemple.

    ■ de construire des routes et des maisons : seul vous sera permis des sentiers et des abris comme le font les animaux.

    ■ de fabriquer des produits industrialisés : la fabrication de voitures, d’avions, de télévisions, d’appareils électroménagers, de produits industrialisés quel qu’ils soit devra faire faillite pour toujours.

    ■ la production artificielle d’énergie sous toutes ses formes ne sera plus permise :
    – l’électricité ne sera plus permise. Les lumières doivent s’éteindre, les moteurs s’arrêter, les téléphones devenir muets …
    – le pétrole, le gaz et le charbon devront rester sous terre.

    ■ toutes les religions qui diront le contraire de ce qui précède devront et seront bannis de la terre.

    La nature est le « Dieu-tyran absolu » : Dans ce programme naturel l’homme n’a aucun mot à dire. Il n’existe sur terre personne d’assez intelligent, savant ou puissant pour diriger des millions d’autres vers ces objectifs.

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