La légitimité en géopolitique du point de vue occidental

L’idéalisme libéral conduit à considérer les intérêts géopolitiques comme étant toujours légitimes pour les régimes démocratiques, et jamais pour les autres.


A la grande surprise du monde entier, Poutine a donc reconnu les « républiques auto-proclamées » du Donbass, et y a aussitôt envoyé des troupes. Mais « la communauté internationale »1, depuis toujours menée par nos « amis » américains, n’apprécie pas du tout ce genre de choses, et les « sanctions » sont immédiatement tombées. Le Nordstream II, ce fleuron de Poutine ? Terminé ! Il n’aura pas fallu plus de 24 heures à Olaf Scholz, le nouveau chancelier, pour en prendre la décision.

Selon les sites à tendance « pro-russe », Poutine, (ou VVP pour les intimes), a joué un coup de maître, car, en occupant une partie du territoire ukrainien, il rend définitivement impossible l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, objectif majeur de la géopolitique russe. Le revers de la médaille, ce sont les sanctions : les experts sont unanimes à reconnaître leur inefficacité, mais elles sont quand même adoptées et maintenues, aucun dispositif de révision n’étant jamais prévu pour y mettre fin.2 Elles ont pour conséquence de creuser le fossé qui sépare la Russie de l’Europe, et c’est selon nous le vrai objectif de Washington : empêcher la formation d’une Europe unie de Moscou à Lisbonne, et qui pourrait lui tenir tête sur la scène mondiale.

Ce n’est pas tomber dans l’ultracrépi-machin-chose que d’affirmer l’existence de cette ambition permanente des Américains. Consacrée « super-puissance » au lendemain de la 2nde GM, jouant le « gendarme du monde » depuis des décennies, décidant seule de la légitimité de ses guerres, (et ne cherchant l’aval de l’ONU ou de ses alliés que faute de pouvoir faire autrement), « l’Amérique » détient sans conteste le leadership sur la géopolitique mondiale. Inutile d’en dire plus à ce sujet : d’une part tout le monde convient que sa suprématie n’est pas une fiction, d’autre part la question qui nous intéresse est ailleurs : dès lors que la Russie et la Chine « montent en puissance », (économique, militaire et géopolitique), quelle place et quel rôle ces deux nations devraient-elles avoir ? Bien qu’elles ne soient pas des démocraties, (au sens convenu dans nos contrées), peuvent-elles légitimement contester le leadership américain et exiger qu’il soit partagé ? Selon nous la réponse est oui, car il n’y a aucune raison objective pour que les US exercent indéfiniment leur suprématie, mais, pour « la communauté internationale » et le système libéral dans lequel nous sommes plongés, la réponse est non, car la Russie et la Chine sont des dictatures, et ce n’est pas gentil de mettre un peuple sous dictature, c’est même très vilain.

Ces deux réponses opposées conduisent à juger différemment les actions de Poutine. Pour « la communauté internationale », toutes ses initiatives sont illégitimes, (qu’elles soient illégales ou non), alors que pour nous elles ont au moins le mérite d’être compréhensibles et excusables, les Américains ayant tout fait pour maintenir la Russie en état d’infériorité diplomatique, en même temps qu’ils exerçaient sur elle une pression militaire évidente par l’élargissement unilatéral de l’OTAN. Cette pression est bien sûr niée par le camp occidental, sinon ce serait reconnaître la légitimité des besoins russes de sécurité, et par conséquent l’illégitimité de l’extension à l’Est de l’OTAN. Finalement, la Russie se retrouve à devoir assumer seule sa sécurité face à un ennemi potentiel qui prétend ne pas la menacer, et qui considère donc qu’elle n’a pas à se sentir menacée. Que la Russie se dise « menacée » relèverait du prétexte, du mensonge, de la manipulation, toutes choses ne pouvant que servir un dessein inavouable, par exemple « reconstituer un empire » ou « combattre les démocraties ». En revanche, la persistance de l’OTAN prouve par A plus B que les démocraties européennes se sentent menacées, mais de leur part c’est légitime, et ce, en dépit du fait que le Pacte de Varsovie n’existe plus depuis 1991, et que Boris Eltsine, aux commandes de 1991 à 1999, était un libéral pur et dur.

Ce partitionnement des intérêts respectifs des camps en opposition, légitimes pour les Américains, illégitimes pour les Russes, ne dépend pas de ce qu’ils sont effectivement dans la réalité, mais résulte de la philosophie libérale et hypocrite.3 En arrière plan, les Américains ont bien sûr des intérêts concrets, réalistes et inavoués, mais leur posture diplomatique se fonde sur le libéralisme qui considère que les démocraties n’agressent jamais un autre pays, qu’elles sont moralement supérieures aux dictatures, et que sans ces dernières il n’y aurait plus de guerres. Il en résulte que les démocraties peuvent légitimement se sentir menacées, qu’elles se considèrent comme légitimes à éliminer les dictatures, (et donc en droit de les menacer !), mais les réciproques ne sont pas vraies. C’est pourquoi masser des troupes près d’une frontière est une menace illégitime de la part d’une dictature, et que « laisser ouverte la porte de l’OTAN » n’est pas une menace du point de vue d’une démocratie : c’est seulement son droit de vouloir y adhérer. Dans la presse propagandiste, tout est présenté de cette façon biaisée et apparemment réaliste, mais qui ignore l’histoire de ce conflit commencée il y a trente ans.

De notre point de vue, la Russie a été acculée à obtenir dans les faits la sécurité qu’on lui a refusée depuis la chute de l’URSS. En 2014, l’arrimage de l’Ukraine au camp occidental, (suite à un coup d’État commis avec l’aide de néonazis, mais ce n’est pas ce qui dérange nos démocraties moralement supérieures), cet arrimage a donc condamné ce pays à être une menace pour la Russie : il faut être idiot ou intoxiqué par la propagande pour croire qu’il en serait resté une issue diplomatique, et donc que c’est Poutine qui a tout gâché. Cette issue diplomatique, la Russie l’a espérée pendant vingt ans, mais n’a rien obtenu d’autre que de se faire balader par les Américains : pendant que Clinton discutait « Partenariat pour la paix » avec Eltsine, son administration travaillait d’arrache-pied à l’extension de l’OTAN.

***

A peine ces lignes écrites, nous découvrons avec stupéfaction un nouveau rebondissement : la Russie bombarde l’Ukraine depuis 5h ce matin et jusqu’à Kiev, très loin du Donbass. « L’invasion » promise n’était donc pas que de la propagande, elle n’a que huit jours de retard sur le 16 février qui avait été annoncé. Bigre ! Votre serviteur doit s’avouer surpris et éberlué car, depuis huit ans que les Ukrainiens l’annoncent, il ne pouvait plus y croire. Détail croustillant : Zelensky venait de critiquer l’alarmisme de Biden !

Contrairement à ce qu’a fait Poutine jusqu’à présent, nous ne comprenons pas cette attaque de grande ampleur. Il s’agit probablement d’installer un gouvernement pro-russe et d’empêcher des représailles contre les russophones hors Donbass, mais il est évident aussi que les Occidentaux vont réagir en coupant un maximum de ponts. Sachant par ailleurs que les US visent « l’endiguement » de la Chine, grande amie de la Russie, l’on peut désormais parier que le monde va devenir de plus en plus bipolaire comme au bon vieux temps de la Guerre froide, parier que les marchands de canons vont se frotter les mains, et que la lutte pour le climat passera encore plus au second plan, comme nous l’expliquions il y a déjà deux ans dans le billet : « La géopolitique ».

EDIT le 25 février : lire le dernier billet de « Chroniques du grand jeu » pour comprendre le changement de stratégie de Poutine : bien que l’Ukraine ne fût pas membre de l’OTAN, celle-ci opérait sur son territoire de façon de plus en plus intense. Et de possibles missiles nucléaires hypersoniques auraient été à 4 ou 5 minutes de Moscou, donc trop rapidement pour pouvoir être interceptés.

Paris, le 24 février 2022

1 « la communauté internationale » : locution employée en faisant croire qu’elle représente les pays membres de l’ONU, alors qu’elle n’est qu’une petite bande de nations riches et démocratiques, toujours les mêmes : US, UK, Europe, Israël, Canada, Japon, Australie et Nelle Zélande. Les autres pays comptent pour du beurre, soit qu’ils sont trop petits, (c’est assez logique), soit puissants comme la Chine, la Russie et quelques autres, mais indignes aux yeux des démocraties.

2 De toute façon, les sanctions font suite à des situations irréversibles à court terme, car on imagine mal la Russie renoncer à ses acquis pour obtenir qu’elles soient levées. Il est donc inutile de prévoir un quelconque dispositif pour les réviser.

3 Très hypocrites en géopolitique, les prétendues vertueuses démocraties, mais sur le plan économique elles ne sont pas très regardantes sur l’origine de leurs importations ni la destination de leurs exportations.


Pour en savoir plus :

  • Chroniques du Grand Jeu : blogueur spécialiste de géopolitique, tendance pro-russe, mais ne parle jamais de morale, n’expose que des faits, des hypothèses explicites et des analyses.
  • Vidéo intéressante qui reprend beaucoup des informations de les-crises.fr, et avec laquelle nous sommes tout à fait d’accord. Il n’y a que la conclusion qui nous fait tiquer, car elle met l’impérialisme russe sur le même plan que celui des Américains. Cela conduit, au nom d’un pacifisme bisounours, à nier l’existence d’intérêts stratégiques qui peuvent être légitimes ou non.

Illustration : « Ukraine : Biden et Poutine acceptent un sommet proposé par Macron »

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2022/02/24/la-legitimite-en-geopolitique-du-point-de-vue-occidental/

5 commentaires sur “La légitimité en géopolitique du point de vue occidental

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  1. En lien avec l’article : « David Teurtrie] Ukraine, pourquoi la crise »
    article tres éclairant : on fonce encore dans le mur avec pertinence…
    – quid des missions et objectifs de l’OTAN apres la dissolution du bloc de l’Est et la fin de la guerre froide ?
    – pourquoi le programme paneuropéen de Gorbatchev a-t-il avorté ? :
    Mefiance de Helmut Khol ,aspiration de Gorbatchev a une « Europe, maison commune », percue comme une tentative de seduction pour affaiblir la solidarité entre USA et Europe ?
    – Banque Européenne pour la Reconstruction et le Developpement pas a la hauteur ?
    – Anciens pays satellites du bloc de l’Est, en desir de rupture immédiate avec la Russie, , Ils voulaient rejoindre un europe democratique, l’Otan et un modele economique capitaliste, des 1991,sans attendre une lente conversion de la Russie, a un socialisme humaniste et respectueux de droits de l’homme…(Les anciens pays du bloc de l’est avaient deja donnés avec le regime sovietique …)
    On laisse tout cela au journaliste d’investigation et geopoliticien Didier Mermin, qui leve bien des doutes, voire des incomprehension, merci..
    https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2012_num_38_1_2490

    Aimé par 1 personne

  2. En fait, Poutine a donné raison aux faucons de l’OTAN. Tout ce qu’ils disaient est maintenant avéré. De tendance pro-russe et anti-atlantiste, j’ai changé d’avis. Il faut quand meme noter que la Russie ne doit pas être un maitre si sympathique si sur la quinzaine de pays dans son orbite au moment de la chute du mur, les deux tiers ont rejoint l’OTAN et le tiers reste dans son orbite (Biélorussie, Arménie). L’Ukraine devrait être un pays frère de la Russie, et maintenant les ukrainiens vont detester la Russie pour une generation au moins. Suede et Finlande vont probablement rejoindre l’OTAN. Bravo Poutine!

    Aimé par 1 personne

    1. Poutine s’est mis en tort d’une façon trop évidente, et cela change tout. Les bonnes explications sont dans ce billet de « Chroniques du grand jeu » : https://www.chroniquesdugrandjeu.com/2022/02/vladimir-cortes.html

      L’explication avancée est que le gel du conflit dans le Donbass était devenu insuffisant pour parer à la menace de l’OTAN :

      – « Le commandement des troupes ukrainiennes et les systèmes de contrôle sont déjà intégrés avec ceux de l’OTAN. »
      – « Les Etats-Unis et l’OTAN ont déjà commencé à exploiter sans vergogne le territoire ukrainien comme théâtre de potentielles opérations militaires ».
      – « Des missiles balistiques lancés de Kharkov atteindront Moscou en 7 ou 8 minutes et ça ne prendra que 4 ou 5 minutes pour des missiles hypersoniques. C’est comme un couteau sous la gorge. »

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