16 mai 2026 – 600 mots
Texte d’Illan Pappe, historien juif israélien, publié sur la page FB Musulmans de France. L’original est ici.
Israël voulait juste « vivre en paix »… du Nil à l’Euphrate, sous surveillance militaire.
Pendant des décennies, on nous a raconté une histoire simple. Très simple même. Israël serait un petit État fragile, entouré de barbares irrationnels, condamné à bombarder ses voisins par pur instinct de survie. Une sorte de Suisse nerveuse avec des F-35.
Non, le problème n’a jamais été « la sécurité ».
Le problème, c’était la domination.
Pas la coexistence.
Pas la paix.
Pas « deux peuples, deux États ».
La domination.
Dominer la Palestine.
Dominer les Palestiniens.
Dominer les voisins arabes.
Dominer le récit.
Dominer les médias.
Dominer le langage lui-même.
Et surtout : faire croire au monde entier que cette domination est de la légitime défense.
C’est probablement là le plus grand chef-d’œuvre de communication politique du XXIe siècle : transformer une puissance nucléaire occupant, colonisant, bombardant plusieurs pays simultanément…en victime permanente.
Un État capable de raser Gaza, frapper Beyrouth, bombarder Damas, menacer Téhéran…
tout en expliquant d’un air grave :
« Nous avons très peur. »
Et l’Occident applaudit.
Mieux encore :
il finance.
Car oui, cette mécanique ne fonctionne pas seule.
Elle repose sur une coalition extraordinaire :
Le ministre français des Affaires étrangères cite Golda Meir pour démontrer « l’humanisme israélien ».
Oui, vous avez bien lu.
Une phrase prononcée après le nettoyage ethnique de Haïfa en 1948 devient soudainement… une preuve de vertu morale.
C’est un peu comme citer un pyromane expliquant :
« Je souffre énormément pendant que j’incendie votre maison »
et y voir un manifeste humanitaire.
Le génie du système est là :
même les phrases les plus cyniques deviennent des preuves de moralité, à condition qu’elles soient prononcées avec suffisamment de gravité occidentale.
Pendant ce temps, sur le terrain, la réalité devient difficile à maquiller.
Les colonies s’étendent.
La Cisjordanie se morcelle.
Gaza est pulvérisée.
Le Liban est frappé.
La Syrie bombardée.
L’Iran menacé.
Mais attention :
tout cela n’aurait absolument aucun rapport avec un projet régional de domination.
Pure coïncidence géopolitique.
D’ailleurs, les dirigeants israéliens les plus extrêmes ont l’élégance rare d’annoncer publiquement leurs intentions.
Bezalel Smotrich parle ouvertement de transfert de population.
Des ministres évoquent l’effacement de villes palestiniennes.
Des colons paradent armés en Cisjordanie comme dans un western messianique sous stéroïdes.
Mais l’Occident continue de nous expliquer qu’il faut « écouter les deux côtés ».
Comme si l’on demandait à un incendie et à une forêt de débattre équitablement.
Mais la chose fondamentale :
la Nakba n’est pas un événement passé.
C’est un processus.
Voilà le mot interdit.
Processus.
Parce qu’un « accident historique » peut être regretté.
Un processus, lui, implique une intention.
Et c’est précisément ce qui terrorise les défenseurs inconditionnels d’Israël :
que le monde commence à comprendre qu’il n’assiste pas à une série d’erreurs, mais à une continuité.
La continuité d’un projet colonial devenu trop visible pour rester présentable.
Internet a brisé une vieille règle :
on peut désormais voir les victimes avant que les porte-parole aient terminé le communiqué.
Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable crise.
Pas militaire.
Pas stratégique.
Mais narrative.
Le monopole du récit s’effondre.
Une puissance nucléaire gouvernée par des fanatiques messianiques expliquant au monde qu’ils reconstruisent le royaume biblique tout en demandant davantage d’aide militaire américaine.
Nous assistons peut-être à la dernière phase du sionisme.
Les systèmes de domination ne meurent jamais élégamment.
Ils deviennent d’abord grotesques.
Et rarement dans l’Histoire un pouvoir aura autant ressemblé à cela :
un État surarmé,
soutenu par les plus grandes puissances du monde,
terrifié par des journalistes,
des étudiants,
des historiens…
et des téléphones portables.
Illan Pappe, Historien juif israélien.
Lire aussi sur ce blog : « L’Agonie d’un mythe »
Illustration : exploration.urban.free
Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2026/05/16/illan-pappe-israel-le-monopole-du-recit-seffondre/
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