Religion et fait religieux, des termes obsolètes ?

3 juin 2025 – 930 mots

Selon certains anthropologues, les termes « religion » et « fait religieux » devraient être bannis des manuels.


Plus ça va, plus les intellectuels m’exaspèrent. La faute à ces réseaux sociaux qui me les mettent parfois sous mes yeux, alors qu’auparavant ils m’étaient invisibles et inaccessibles. Si je suis tout à fait capable d’apprécier un texte savant, (à condition toutefois d’en comprendre quelque chose…), je ressens une vive frustration à entrer en contact avec un auteur dès lors que j’ai une critique à formuler. Parce que je vois bien que ma critique se heurte à un mur, du fait que mon point de vue n’a strictement rien à voir avec celui de l’auteur. Cela vient de m’arriver avec ce texte de Jean-Loïc Le Quellec, (éminent « anthropologue et préhistorien, spécialiste de l’art rupestre du Sahara, spécialiste de mythologie moderne et des traditions du Bas-Poitou »), texte qui affirme dans son titre que « religion » et « fait religieux » sont des « appellations obsolètes et dangereuses ». J’ai très bien compris ce texte où il s’emploie à vider les « appellations » incriminées de leur substance, de sorte qu’on peut affirmer leur obsolescence au vu des progrès de l’anthropologie scientifique.

Il est dans le même schéma scientiste que ces spécialistes de la relativité qui vous disent que « le temps n’existe pas », ou que l’on pourrait « voyager dans le temps », (bien qu’il n’existe pas), ou encore que la force de gravitation n’existe pas non plus. Toutes ces affirmations sont assurément vraies sur la base de théories scientifiques dûment prouvées, (tout comme il est vrai que Dieu existe pour qui se réfère à la Bible), mais elles n’ont aucun sens pour le commun des mortels. La bêtise de certains scientifiques, (dont Aurélien Barrau, ma tête de Turc), est de croire que nous devrions les adopter. La palme revient à Thibault Damour qui a déclaré, dans une interview à Usbek & Rica :

« C’est très violent pour les gens de changer ainsi notre rapport au temps, mais c’est la réalité. D’ailleurs, notre technologie nous le rappelle tous les jours. »

Mais pourquoi devrions-nous « changer notre rapport au temps », et ce, sous la houlette de sciences horriblement abstraites auxquelles on ne pige rien ? C’est du scientisme pur et dur. Jean-Loïc Le Quellec arrive au même type de conclusion : puisque les notions de « religion » et de « fait religieux » sont « obsolètes », (ce qui se conçoit d’un point de vue scientifique), nous devrions y renoncer et modifier radicalement nos manuels scolaires. Je ne comprends pas qu’on puisse affirmer une telle idée alors que l’existence du « fait religieux » est encore très fort dans certaines sociétés. Allez dire à Salman Rushdie que c’est une « appellation obsolète », lui qui a une fatwa sur la tête qui l’oblige depuis des décennies à se cacher ! Allez dire aux Pakistanais que la notion de religion est « obsolète », eux qui font des émeutes pour d’obscures « blasphèmes » proférés à l’autre bout du monde ! Et cette procession catholique que j’ai vue descendre le boulevard Saint-Michel, (sans doute de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet à Notre-Dame), ce n’est pas un « fait religieux » ? Comment peut-on dire que ces « appellations » sont « obsolètes » alors qu’il leur correspond encore des réalités tangibles et bien connues ?

Jean-Loïc Le Quellec prétend qu’il faudrait dépoussiérer les manuels pour que l’enseignement de « la science des religions » tienne compte des dernières avancées de la recherche scientifique. Et pour ce faire, il faudrait commencer par apprendre aux petites têtes blondes que les « religions » et les « faits religieux » n’ont pas vraiment d’existence : même si c’est vrai, c’est une abstraction incompréhensible pour des enfants.1 Ce n’est pas ainsi que l’on pourra lutter contre les dérives religieuses, il faut au contraire revenir à la base, à l’existence sociologique du sacré sans laquelle il n’y a effectivement ni « religion » ni « fait religieux ». Il faut réaffirmer l’opposition profane-sacré, réaffirmer leurs frontières, afin que le premier ne finisse pas étouffé par le second. Un épisode de la vie française nous avait rappelé qu’il se trouve pléthore de gens pour créditer l’accusation de blasphème : c’était à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2024 : le tableau « Festivité » était soit-disant une parodie irrévérencieuse de la Cène, ce tableau de Léonard de Vinci que les chrétiens n’ont pourtant jamais considéré comme sacré. Et il s’était trouvé pléthore de gens à gauche pour commettre l’erreur de le critiquer aussi, mais au prétexte de ne pas heurter la sensibilité des croyants.2 Cet épisode montre que le sacré couve sous la cendre, toujours prêt à reprendre du service, et qu’il n’est pas facile de lui résister. Ce n’est pas en le rayant des manuels que l’on pourra le mieux s’y opposer.

A vrai dire, les scientifiques m’énervent quand ils viennent nous asséner leurs leçons qui heurtent le « bon sens ». Je ne suis pas fan du « bon sens » à la manière des complotistes, (que je vilipende à longueur de billets), et j’ai bien retenu les leçons d’Étienne Klein expliquant que la science se construit contre le bon sens. Mais quand on vient me dire que « religion » est un terme à bannir sous prétexte de ceci et cela, alors que j’ai de la famille qui va à la messe tous les dimanches, alors que les principales religions comptent des milliards d’adeptes à travers le monde, je m’énerve parce que je ne comprends pas. Et je comprends encore moins qu’un authentique intellectuel semble ne pas comprendre que cela puisse choquer un esprit rationaliste comme le mien.

1 Dans la même veine, on devrait enseigner dans les écoles de commerce que la monnaie et les entreprises n’existent pas, ce ne sont que des conventions de langage selon Aurélien Barrau.


Illustration Freelance Infos : « JO Paris 2024 : La cène en version drag queens divise »

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