Trois juifs et une addition

13 juillet 2026 – 1200 mots

Discussion autour d’un préjugé antisémite : « les juifs ont un rapport particulier à l’argent ». Il apparaît que la CNCDH se montre fort prétentieuse à se dire capable de « mesurer » les « vieux stéréotypes antisémites ».


Commençons par une drôle d’anecdote vieille d’au moins 45 ans. Dans un petit bistro où je m’étais arrêté pour prendre un café, trois jeunes gens juifs discutaient à deux tables de la mienne. Il ne m’était pas possible de saisir pleinement leurs phrases, mais le sujet de leur conversation se laissait clairement deviner : il s’agissait pour eux de savoir lequel des trois paierait l’addition. Toujours soucieux de ne pas céder aux vils préjugés antisémites, ce souvenir m’a longtemps embarrassé, car il semble « prouver » que « les juifs ont un rapport particulier à l’argent ». En effet, pendant les trente minutes où j’étais resté devant ma tasse, ils n’avaient pas changé de sujet, chacun s’efforçant d’expliquer aux deux autres que ce n’était pas à lui de payer. Comment pouvais-je comprendre une telle scène ? Comment comprendre que trois personnes peuvent discuter plus de trente minutes d’un tel sujet sans s’énerver, sans même élever la voix ? Chez les goys, – et sauf pour faire rire quand on s’appelle Muriel Robin -, on règle ce type de problème au plus vite : chacun paie sa part ou l’un des convives offre sa tournée. Discutailler plus de trente minutes pour savoir qui devrait ouvrir son porte-monnaie, ça ne se fait pas, c’est du jamais vu.

Il m’a fallu plusieurs décennies avant de comprendre ce que j’avais vu et entendu. Le facteur le plus « dérangeant » était le climat très paisible de leur conversation, car il montrait que ces personnes ne ressentaient aucune gêne à ne pas payer, chacune trouvait cela normal, alors que nous en faisons une marque de mesquinerie, de radinerie et de honte. Leur état d’esprit était donc la condition sine qua non pour pouvoir discuter longuement et librement, mais il reste à expliquer le plus important : qu’est-ce qui les avait motivées ? Était-ce l’argent lui-même, chacune escomptant faire l’économie du prix de sa consommation ? J’en doute fort car, au final, il est probable que chacune a payé sa part, tout bêtement. La réponse m’est venue d’un détail qui n’a eu de cesse de m’interroger : comment fait-on pour discuter plus de trente minutes d’un tel sujet sans se lasser, sans ennuyer ses amis, sans paraître lourdingue ? Ces questions conduisent à une autre condition sine qua non : ces trois juifs durent faire preuve d’imagination pour rendre leur conversation intéressante, en argumentant d’une façon aussi intelligente que possible. Et quand vous avancez des arguments intelligents, vous mettez vos adversaires en difficulté pour les réfuter. C’est pourquoi j’ai fini par comprendre que leur conversation était un jeu, et qu’ils avaient pris pour enjeu le paiement de la tournée, ce qui est très banal.

***

Venons-en au pourquoi de cette anecdote. J’ai été choqué par la tribune d’un historien dans Le Monde qui charge LFI dès son titre : « Chez LFI, la mise en circulation de motifs antisémites fait partie de l’arsenal de la prise de pouvoir ». Il se base sur le rapport annuel de la CNCDH qui a fait une enquête pour « mesurer l’adhésion aux vieux stéréotypes » antisémites. Chez LFI, cette « adhésion » aurait progressé de « 10 points entre 2022 et 2025 », et « baissé de 7 points chez les sympathisants du RN ». Et notre historien de pérorer :

« Ce constat d’une bascule mérite réflexion, d’autant que ce qui a été mesuré, ce sont bien les « vieux stéréotypes » du « vieil antisémitisme », selon les termes du rapport, et non pas le jugement moral sur les politiques conduites par l’actuel gouvernement israélien : il est, par exemple, demandé aux personnes interrogées de réagir à des phrases comme « Les juifs ont trop de pouvoir en France » ou « Les juifs ont un rapport particulier à l’argent ». »

Ce soi-disant « constat » ne mérite pas seulement « réflexion », il mérite avant tout une question : pourquoi cette tribune ? Car ce rapport de la CNCDH, qui compte plus de 300 pages, ne parle pas que de l’antisémitisme, mais de toutes les formes de racisme, notamment ce qu’il dénomme « aversion à l’islam », une aversion qui n’a rien d’imaginaire, qui est « mesurée » avec les mêmes méthodes dûment calibrées, et qui a plus augmenté que l’antisémitisme. Cependant, à moins d’un an d’une élection présidentielle, seules quelques lignes retiennent l’attention de notre historien. C’est étrange car, à la lecture du même rapport, on pourrait aussi bien « constater » que « la mise en circulation de motifs anti-musulmans fait partie de l’arsenal de la prise de pouvoir » par l’extrême-droite. Enfin bref, cela m’a conduit à interroger la manière dont les enquêteurs de la CNCDH ont élaboré leurs questions à ce sujet.

Mon anecdote m’autorise à considérer que « oui, les juifs ont un rapport particulier à l’argent », mais pour aussitôt ajouter que tout le monde, sans exception, a aussi un « rapport particulier à l’argent ». Ce n’est pas propre aux juifs ! Tout le monde ! À commencer par les riches, le RN qui a volé des millions d’euros au Parlement européen, la classe politique, les capitalistes, les catholiques, le Vatican, les protestants et les musulmans, la mafia, et aussi les pauvres, les classes moyennes, les individus, les hommes et les femmes. Personne n’y échappe. Mais, pour se montrer indemne de stéréotypes, il faut croire que « les juifs n’ont pas de rapport particulier à l’argent », et ainsi faire comme s’il existait un modèle-type de ce « rapport », quelque chose en forme de « norme sociale » à laquelle les juifs se conformeraient comme tout le monde. Seulement voilà, une telle « norme sociale » n’existe pas, il est donc impossible de s’y conformer ou non, mais les antisémites n’en ont cure, ils pensent comme si elle existait. Et c’est leur manière de penser qui est à proprement parler antisémite : d’abord imaginer l’existence d’une « norme sociale », imaginer une espèce de « normalité » qui serait définissable, (mais que jamais personne ne s’aventure à définir, évidemment), puis prétendre que les juifs y dérogent et qu’ils sont les seuls à y déroger.

Les enquêteurs de la CNCDH, en se contentant d’exposer les stéréotypes le plus bêtement possible, et en posant la question du « rapport à l’argent » uniquement pour les juifs, « valident » l’existence de cette « norme sociale » qui n’existe pas, ils « valident » l’imaginaire des antisémites. Leurs questions mesurent très exactement n’importe quoi, elles ne permettent pas d’identifier chez les sondés une manière de penser typiquement antisémite. En particulier, si des sondés pro-palestiniens pensent au CRIF en tombant sur la question : « les juifs ont trop de pouvoir en France », ils seront nombreux à répondre oui, mais cette réponse n’aura pas été motivée par le stéréotype, seulement par une association d’idées avec le CRIF dont l’influence et les positions pro-israéliennes sont bien connues. Par contre, si quelqu’un vous lance, comme cela m’est arrivé : « On sait bien que les juifs gnagnagna les banques et la finance, gnagnagna », alors oui, le stéréotype est caractérisé.

Enfin bref, la CNCDH devrait revoir ses méthodes, j’estime que sa façon de faire est lamentable, au moins sur ce chapitre des « vieux stéréotypes ».


Lire aussi sur ce blog : Qu’est-ce que l’antisémitisme ?

Illustration : « Qui doit payer l’addition du restaurant lors du premier rendez-vous, l’homme ou la femme ? »

Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2026/07/13/trois-juifs-et-une-addition/

Un commentaire sur “Trois juifs et une addition

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  1. « Les juifs ont trop de pouvoir en france » je ne sais pas mais par contre il y a 120 parlementaires qui se réunissent au parlement Européen même s’ils en sont dissociés, ce qui veut dire qu’ils n’y ont pas de pouvoir, mais une forte capacité d’influence.

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