2 juillet 2026 – 1500 mots
Plus je découvre la « pensée » d’Aurélien Barrau, plus il me dégoûte de la science.
Cette fois, y’en a marre ! Deux de mes amis sur Facebook plaident sous mon nez la cause d’Aurélien Barrau, mais plus ils le font, plus ils me le rendent insupportable. Aurélien Barrau est un FUMISTE, il n’a rien dans le ventre, il surfe sur le catastrophisme ambiant pour se faire mousser. Frédéric Lordon le range dans la catégorie des « bardes du changement climatique », et le considère comme le « barde étalon ». (Vidéo ici.)
L’individu égocentrique
Le discours de Barrau sort d’un moule vieux comme le monde : « si tout le monde faisait comme moi, tout irait beaucoup mieux ». Si ses admirateurs l’écoutaient attentivement, en sachant « peser » ses propos, en sachant « mesurer leur profondeur », (je mets tout ça en italiques parce que c’est contestable), ils en percevraient le caractère individualiste et égocentrique, et ils comprendraient que c’est fon-da-men-tal-ment incohérent avec le contexte qui exige des « solutions collectives ». Quand on a en mémoire, (de façon subconsciente), le type de discours d’un Olivier Haman, (dont je viens de partager une interview), ou d’un Arthur Keller sur lequel j’ai fait un billet, la différence apparaît de façon écrasante : ces deux personnalités ne visent pas l’individu, elles ne préconisent pas des solutions sorties de leur vie personnelle, elles ne balancent pas des « nous » accusatoires qui englobent l’auditeur et le culpabilise.


Mais qu’est-ce donc que cette histoire : « nous sommes des vivants qui n’aimons plus la vie » ? Barrau joue au grand philosophe qui donne dans l’ontologie, excusez du peu. Cette phrase est creuse et profonde comme un pot. Elle est odieuse pour les gens du peuple qui aiment la vie mais se font « écrabouiller », qui par les instances politiques, qui par une guerre, qui par des catastrophes naturelles, qui par des scandales de santé publique. (Par exemple les morts au travail, la France est championne d’Europe.) Mais Aurélien Barrau, né à Neuilly-sur-Seine, polydiplômé avec « mention très honorable et félicitations du jury », poète reconnu et invité, brillant conférencier et coqueluche des médias, n’est pas quelqu’un du peuple. Il fait partie de l’élite, certes intellectuelle, mais avant tout bourgeoise, c’est l’opposé d’un Frédéric Lordon.1
L’ouvrier de la onzième heure
Barrau, c’est d’abord l’ouvrier de la onzième heure. Il ne débarque dans l’espace médiatique qu’en 2018, à la faveur d’une tribune dans Le Monde sobrement intitulée : « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » (en libre accès). Lancée en collaboration avec Juliette Binoche, (sans laquelle il n’aurait glané qu’une dizaine de signatures), elle se présente comme une réaction à la démission de Nicolas Hulot qui avait fait grand bruit, et commence ainsi :
« Quelques jours après la démission de Nicolas Hulot, nous lançons cet appel : face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le pouvoir politique doit agir fermement et immédiatement. Il est temps d’être sérieux.
Elle ne comporte que 200 mots ! C’est un texte bâclé, rédigé à la hâte avant que ne retombe l’émoi suscité par le départ de Nicolas Hulot. Le gouvernement Macron, formé d’une bande d’incapables au service du grand capital, se voyait donc sommé de relever « le plus grand défit de l’histoire de l’humanité » : n’est-ce point cocasse ? Et que penser de cette petite phrase : « Il est temps d’être sérieux » ? Est-ce habile, quand on prétend faire bouger les politiques, de laisser entendre qu’ils ne sont pas sérieux ? Mais ça, c’est du Barrau tout craché : sa parfaite élocution ne l’empêche pas de proférer les pires stupidités, propres à heurter son auditoire de plein fouet. Sur le fond, cette tribune est d’une indigence crasse : elle ne fait que proclamer l’urgence, ce que mille autres personnes ont fait avant lui sans plus de succès. Un an plus tôt, 15.000 scientifiques avait lancé une alerte mondiale sur l’état de la planète, alerte qui n’était pas mentionnée dans la tribune, alors qu’elle était massive par le nombre et la qualité des signataires.
L’éléphant dans un magasin de porcelaines
Partout où il passe, c’est l’éléphant dans un magasin de porcelaines. J’en veux pour preuve cette vidéo du site Ethic et tac, où il raconte :
« Le pire de ce que j’entends dans les milieux écolos c’est : ok, ok, ok, on est d’accord avec vous, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? »
Pour les gens normaux, cette question se comprend comme un aveu d’impuissance, elle ne relève pas de l’« ontologie », elle ne définit pas les « milieux écolos ». C’est seulement un constat amer après des années de luttes qui se terminent le plus souvent, – si ce n’est toujours -, par la victoire du système capitaliste où se mêlent : Macron, sa police et ses préfets, nos députés et nos sénateurs, les élus locaux, les lobbies et les médias mainstream. Mais Barrau, qui ne l’entend pas du tout ainsi, s’en trouve scandalisé pour une étrange raison. Il enchaîne :
« C’est comme s’il n’y avait eu aucune autre manière d’habiter le monde que celle de l’Occident capitaliste contemporain. C’est extraordinaire comme remarque ! C’est peut-être la remarque la plus raciste que moi j’ai entendue dans les dernières décennies ! »
Pas besoin d’avoir fait Normale Sup pour comprendre qu’il traite les écolos de racistes, ce qui leur fera sûrement très plaisir. Mais sa logique est difficile à saisir, les auditeurs pressés ne s’y attarderont pas. Alors expliquons : il existe effectivement d’autres manières « d’habiter le monde », notamment celles des peuples premiers qui survivent ici et là, et celles des petits agriculteurs paysans qui habitent nos campagnes. La question « qu’est-ce qu’on peut faire » appelle donc, selon lui, une autre réponse : « vivre autrement ». Et il en conclut que l’aveu d’impuissance des écolos signe leur ignorance, donc leur mépris des autres, donc leur racisme.
L’économie est facile à modifier
L’un de ses avocats sur Facebook me suggère amicalement que je m’y prends mal pour le comprendre, il m’a écrit un truc qui, à la réflexion, a de quoi me faire sourire :
« Si tu prends vidéo par vidéo, tu risques de ne pas avoir une vision globale de sa pensée. Et c’est ce que démontrent tes commentaires. »
Certes, je le découvre « vidéo par vidéo » et je réagis avant d’« avoir une vision globale de sa pensée », mais je doute que mon commentateur ait une « vision globale » supérieure à la mienne, à moins qu’il n’ait visionné moult vidéos et lu moult textes de l’intéressé. En ce qui me concerne, je n’ai pas du tout envie de devenir spécialiste d’Aurélien Barrau : comment pourrais-je ingurgiter une « pensée » dont les bêtises me font bouillir ? J’ai cependant pas mal écrit sur lui, mes commentaires ne tombent pas du ciel.
- Avril 2023 : ChatGPT et Aurélien Barrau : un billet où je montre que le premier s’avère plus sage que le second. J’en veux terriblement à ce prétendu poète de s’être accaparé le rêve romantique de H. G. Wells pour en faire de la bouillie mathématique. C’est un crime contre la langue !
- Décembre 2021 : Aurélien Barrau : « l’économie est facile à modifier » (1/2) : là, je me suis amusé à le prendre au sérieux en dépit de son absurdité. Il a sorti ça à deux reprises, avec Etienne Klein et à Polytechnique : c’est du sérieux, ce n’est pas un détail marginal.
- Juillet 2021 : Conférence d’Aurélien Barrau à l’École Polytechnique : c’est la transcription par mes soins de 90% de son speech, sans commentaire pour ne pas influencer le lecteur. Je l’ai critiqué un mois plus tard dans Climat et capitalisme.
- Octobre 2020 : Aurélien Barrau et les anti-masques : où l’on voit le bourgeois exhiber sa conscience de tous les dangers, dans une magistrale leçon de morale aux gens du peuple.
- Septembre 2020 : 1/2) Pourquoi réfuter le voyage dans le temps ? Parce que j’ai horreur que des scientifiques viennent me dire ce que je devrais penser du temps, eux qui n’y comprennent strictement rien.
- Septembre 2018 : Je mets devant toi… : rappel de l’essence dictatoriale et biblique du pouvoir, et critique du bourgeois Aurélien Barrau qui réclame des « mesures impopulaires ».
La chute finale
Arrêtons-là, ce billet est déjà trop long, on va dire que je m’acharne. Mais ce n’est que partie remise. Aurélien Barrau me fait bondir à tout moment. Plus je découvre sa « pensée », plus il me dégoûte de la science. Ah si, une petite dernière pour la route : A.Barrau VS F.Lordon – La poésie. N’ayant pas capté qu’on a besoin de « solutions collectives », Barrau recommande que l’on s’inspire du poète, ce personnage marginal, dressé contre les institutions et les conventions. Mais pour ce qui est de produire… Car il faut bien produire quelque chose, in fine, non ? On ne va quand même pas nourrir l’humanité avec les vers de monsieur Barrau !
1 Frédéric Lordon est peut-être aussi un bourgeois dans son mode de vie, je n’en sais rien, mais il ne l’est pas dans son œuvre.
Illustration : « Invité du Medef, l’astrophysicien et écologiste Aurélien Barrau a vivement interpellé les dirigeants d’entreprise sur l’urgence écologique ». Note : on ne risque pas de voir Lordon se faire inviter au Medef, mais quand une institution de ce genre invite quelqu’un, c’est « pour info », pour identifier les risques, j’ai expliqué ça dans La géopolitique.
Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2026/07/02/le-barde-etalon-du-changement-climatique/
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