Quand la finance n’explosera pas

Il ne se passe pas une semaine sans que le Net ne se fasse l’écho d’une « explosion » imminente quelque part dans le monde, au niveau du système financier, de l’Union Européenne ou encore de la « diplomatie militaire » avec échange de bombes nucléaires en guise de feu d’artifice. L’on doit ce « catastrophisme » à la conjonction de deux phénomènes distincts : d’une part les énormes possibilités d’information, et donc d’interprétation, que présente Internet, d’autre part la relative lenteur des événements par rapport aux tendances que l’on croit discerner. Ainsi est-il possible de « voir » l’avenir se dessiner sous nos yeux, mais en oubliant que nous l’observons avec un « télescope » qui le rapproche de façon trompeuse.

Cela concerne On fonce dans le mur au plus haut point car, dans le même temps, ce « catastrophisme » nous détourne d’autres échéances qui semblent trop lointaines pour être préoccupantes, alors qu’elles sont absolument inéluctables et d’une telle échelle de grandeur que les décennies qui nous en séparent devraient être comptées comme des mois. Nous pensons bien sûr à la fin du pétrole : dans trois décennies, les stocks seront tellement épuisés qu’un gigantesque bouleversement sera effectif.

Il y a clairement deux « catastrophismes » en concurrence : l’un se fonde sur des faits avérés par la recherche scientifique, (statistiques sur le pétrole, rapport Meadows, réchauffement climatique, disparition de la biodiversité,…), l’autre est purement spéculatif et vise le système financier, économique et politique.

Essayons de critiquer le second en ce qui concerne le système financier, mais sur une base résolument naïve, opposée à la critique éclairée des experts les plus compétents. Un tel choix devrait d’emblée disqualifier l’entreprise tant la finance est une chose complexe qu’il conviendrait de bien connaître pour en parler de façon pertinente. Mais ce n’est qu’un préjugé, car « la finance » repose sur une base d’une extrême simplicité, facile à comprendre, et qui n’a strictement rien à voir avec les « mécanismes financiers » : eux sont effectivement très complexes, difficiles à comprendre et inconnus du grand public. Ils forment de surcroît un ensemble fragile car tous leurs éléments sont liés, comme le montre bien l’histoire de la crise des subprimes déclenchée aux US en 2007 et qui « trouve son point de départ dans la hausse des taux directeurs de la Réserve fédérale à partir de 2005 ».

S’appuyant sur leur bonne connaissance des « mécanismes financiers », avec leur fragilité intrinsèque, les experts sont donc à même d’y discerner des failles ou des dysfonctionnements qui condamnent à terme l’ensemble de l’édifice, ou du moins qui le menacent gravement. D’où ces annonces de catastrophes plus ou moins imminentes, mais qui oublient que l’on n’est plus en 2008.

La finance, considérée ici comme le système financier pris dans sa globalité, présente plusieurs caractéristiques que les experts négligent, à savoir :

  1. Elle repose sur la confiance qui fonctionne en « tout ou rien » : soit elle est effective et le système fonctionne, soit elle disparaît et le système s’effondre.
  2. Les méthodes mises en œuvre pour instaurer la confiance sont secondaires, seul compte le résultat.
  3. La perte de confiance peut provenir de n’importe quel partie du système et est imprévisible par nature. En général elle fait suite à des pertes constatées en un point du système, par exemple dans une banque comme Lehman Brothers, ce qui déclenche une réaction en chaîne.
  4. Que le système, depuis 2008, ne tienne debout que par des artifices contestables et contestés n’est pas un argument valable pour justifier une catastrophe, car tout système financier est fondamentalement artificiel.
  5. Les créanciers ont besoin du système financier pour placer leur argent, et y sont contraints par la concurrence, car le but d’un capitaliste n’est pas d’atteindre un certain niveau de richesse mais de l’augmenter sans cesse pour augmenter son potentiel d’action. (Quand on ne progresse pas, on recule par rapport aux autres.)
  6. Ceux qui sont au faîte de la pyramide financière sont les premiers à redouter qu’elle ne s’écroule, et les premiers à lui « faire confiance » par nécessité.

Aussi naïfs qu’ils soient, les arguments ci-dessus n’en constituent pas moins le vade-mecum de l’investisseur qui a des dizaines de milliards d’euros à gérer. Il peut choisir de les investir dans tels ou tels titres, mais il ne peut pas choisir le système financier puisqu’il est unique. Il est bel et bien obligé de lui « faire confiance », et tous ses confrères investisseurs sont à la même enseigne.

Aujourd’hui, il est banal de dire que la crise de 2008 n’a pas été « résolue », et c’est sûrement très vrai, mais seulement eu égard aux vieilles recettes d’une « saine » gestion. L’on oublie trop rapidement que l’histoire de la finance n’est qu’une interminable suite d’inventions souvent biscornues, risquées et même périlleuses, alambiquées mais astucieuses, dont l’avenir n’a jamais été garanti. Dans le fond, il n’y a pas de saine gestion, seulement une gestion effective, qui certes n’est pas à l’abri d’une catastrophe, mais qui participe à la confiance globale tant qu’elle est fonctionnelle.

Mais venons-en aux moyens mis en œuvre après 2008 pour traiter la crise bancaire, et dont la plupart ont quitté les feux de la rampe :

  • Création de « bad banks » : ce sont des « structures de défaisance » qui reçoivent en dotation les titres « pourris » dont les bonnes banques se trouvent ainsi soulagées.
  • Le « quantitative easing », ou QE : une banque centrale (la BCE pour l’Europe), crée autant de monnaie qu’il faut et les yeux fermés.
  • Les « crash tests » : l’on « vérifie » que les banques sont capables de « résister » à un crash financier.
  • La notion de « banque systémique » : une banque qu’il serait suicidaire de ne pas sauver à tout prix.
  • Le MES, « mécanisme européen de stabilité ».

Il y en a sûrement bien d’autres, (par exemple les Accords de Bâle III et l’immolation de la Grèce), et les spécialistes ont beau jeu de dénoncer les insuffisances de chacun. Mais qu’importe la réalité, la caravane passe. Le seul et unique but du système est de sauver la face pour maintenir la confiance. Il se doit de faire quelque chose pour chaque problème soulevé, mais l’efficacité réelle des solutions est secondaire, car, hormis les spécialistes es catastrophes, tout le monde veut que « ça marche ».

Mais alors, qu’est-ce qui pourrait faire craquer le système financier ? La seule menace sérieuse qui se profile à l’horizon est la « dédollarisation » : il s’agit, pour la Chine, la Russie et les BRICS en général, de remplacer de plus en plus le dollar par des monnaies nationales (ou une autre monnaie internationale). Le projet est considéré comme une fiction par certains, mais il s’inscrit dans un temps long. Récemment, une nouvelle a fait grand bruit pour le phénomène d’entraînement qu’elle pourrait susciter : « La Chine va « imposer » à l’Arabie saoudite de vendre son pétrole en yuans, selon Weinberg ». Ce n’est pas encore chose faite, certes, mais il est facile de comprendre que la Chine s’efforcera sans relâche de contourner la suprématie US. Elle progresse lentement, et son intérêt n’est pas de provoquer une crise mondiale puisque le reste du monde est son client, mais il n’est pas impossible que, chemin faisant, elle provoque une crise du dollar avec d’immenses répercussions.

De manière plus générale et évasive, le système financier est évidemment menacé par l’effondrement annoncé par le rapport Meadows, mais celui-ci s’inscrit aussi dans la longue durée, il ne permet pas de faire des pronostiques précis.

Toute cela ne constitue nullement un plaidoyer pour le système financier ou l’optimisme. Il s’agit surtout de montrer que, si un effondrement est certain à long terme, il est impossible de dire où la foudre va tomber.

 

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Illustration : château de Chabrignac

 

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