La machine à débiter les pires conneries

Dans nos textes précédents, nous avons volontiers reconnu que « la science » était critiquable et devait être critiquée, tant sa prégnance est devenue tentaculaire et hégémonique. Comme beaucoup d’observateurs l’ont déjà affirmé, nous serions dans un système « techno-scientifique » qui ne laisse aucunement la place à « d’autres formes de vérité » (dixit un certain Derrick Jensen) :

forme-de-vérité

Seulement voilà, qu’est-ce qui prouve que nous serions effectivement « gouvernés » par « la science » ? Autrement dit, quel est le rôle « réel » de « la science » dans le fonctionnement de nos sociétés ? Qu’elle soit mise à toutes les sauces, que tout un chacun se prétende peu ou prou « scientifique », (à commencer par nous-mêmes), est plus qu’une évidence : mais cela relève de la propagande, de la prétention ou de la vanité où « la science » sert d’alibi, et cela ne justifie nullement de critiquer « la science » elle-même. De même qu’« il ne faut pas confondre la carte et le territoire », il conviendrait de ne pas confondre « la science » avec les discours qui s’en revendiquent ou qui portent sur elle.

Cependant, « la science » nous gouverne bel et bien via les machines dont la conception et la production sont basées sur des concepts purement scientifiques. Nous sommes aussi gouvernés par le marketing dont les techniques se fondent sur des études scientifiques très pointues, (on parle même de neuromarketing), mais le marketing n’est pas « la science », seulement une application. Nous sommes enfin et surtout gouvernés par l’économie : mais est-ce une science ? Ce n’est pas parce que certains économistes utilisent beaucoup de mathématiques, et qu’ils sont récompensés par des « prix Nobel », (qui du reste n’en sont pas vraiment), que l’économie qui nous gouverne serait « scientifique » : non, elle est de facto politique. Et ce n’est pas parce que l’on parle aussi de « sciences politiques » que la politique serait une science.

Bref, la tentation est grande de définir « la science » n’importe comment, (voire de ne pas la définir du tout), pour mieux la dénigrer en lui opposant « d’autres formes de vérité ». L’exercice est d’autant plus ridicule que nous sommes effectivement gouvernés par « d’autres formes de vérité » qui sont les décisions prises par tous les acteurs du « système », dont certaines, celles des ONG et fondations caritatives, sont censées être prises sur des bases éthiques. Dans tous les cas, le degré de « scientificité » de toutes ces décisions est absolument inconnu, et aucune étude n’a jamais été faite pour savoir le rôle qu’y jouait « la science ».

Il est vrai cependant que « la science » est devenu le principal moyen de contrôle sur la nature, sur notre environnement, (et encore via les machines). Mais cette science-là a débuté avec la maîtrise du feu, il est arbitraire de la faire commencer avec Galilée ou Carnot. La taille des silex, (pour en faire des armes meurtrières), l’extraction de poisons naturels pour tuer le gibier, la disparition de la méga-faune au temps préhistoriques pour se gaver de viande, l’invention de l’agriculture et de l’écriture, des aqueducs pour garantir l’approvisionnement en eau, tout cela témoigne de la volonté constante, de la part de l’espèce humaine, d’améliorer sa condition existentielle, depuis la nuit des temps.

Dans ces conditions, si d’« autres formes de vérité — toutes les vérités philosophiques, éthiques, émotionnelles, spirituelles, relationnelles et expérientielles — sont dévaluées », ce n’est peut-être pas sans une certaine raison qui se devine aisément : cette « forme de vérité » que « la science » permet de trouver est… efficace. Tout bêtement. Si vous ne voulez pas qu’une pluie de grêlons vienne détruire vos vignes, il vaut mieux faire appel à « la science » qu’au curé. Et il se trouve, (bien qu’on puisse le déplorer, chacun est libre de ses opinions), que les viticulteurs tiennent suffisamment à leurs revenus pour en appeler à « la science » de préférence aux philosophes, déontologues, psychologues, spiritualistes et autres « expérientiologues ».

Reste à savoir dans quelle mesure les « autres formes de vérité » seraient effectivement « dévaluées » ? A en croire cet article, la vérité religieuse ne serait pas « dévaluée » pour tout le monde : « Lloyd Blankfein, dirigeant de la banque Goldman Sachs, que la modestie n’étouffe pas, a affirmé dans une interview qu’il accomplissait le travail de Dieu. » Autrement dit, le saint des saints de la finance mondiale, où les pires algorithmes (scientifiques) sont exploités pour faire toujours plus de fric, serait compatible avec ces « vérités spirituelles » que notre critique revendique : l’on ne sait vraiment plus à quel saint se vouer. Ce contre-exemple est sans valeur, certes, mais il montre que l’assertion de départ, fondée sur l’idée qu’il existerait des « formes de vérité » dotées d’une certaine « valeur », est absolument vide de sens. La religion reste très prégnante partout dans le monde, beaucoup de gens prennent pour « vérité » des balivernes, certains croient encore que le soleil tourne autour de la Terre, des œuvres d’art s’arrachent à prix d’or, les chatons font un tabac « sur Internet », des « scientifiques » recommandent de « coloniser l’espace », tandis que d’autres cherchent « l’immortalité », etc. etc. En réalité il y a pléthore de « vérités », de « contre-vérités », de « fake news », de « rêves » d’entrepreneurs ou de sportifs, et un nombre incommensurable de détresses humaines qui sont autant de « formes de vérité » que notre critique a oubliées dans sa petite liste. Et tous les ans se publient des milliers de nouveaux livres où il est peu probable que ceux d’inspiration scientifique dominent.

Alors, est-ce si sûr que « la science » domine le monde ? Pour pouvoir l’affirmer, il faudrait faire la sociologie du pouvoir, ou des statistiques sur l’état du monde, toutes choses qui requièrent « la science » maudite. Mais l’on peut se contenter d’une « forme de vérité expérientielle » en s’en tenant à ce que nous croyons savoir : les plus riches et les plus puissants dominent effectivement le monde, et ce avec des moyens techniques qui sont issus de « la science ». En même temps, des milliards de gens vivent (ou vivraient mieux) sans « la science », (tant qu’ils ne tombent pas malades), ce qui aurait tendance à montrer qu’elle ne sert fondamentalement à rien, l’humanité pourrait s’en passer. D’aucuns feront observer que les humains se massacrent depuis belle lurette, qu’ils n’ont jamais eu besoin de « la science » pour ça, ce qui laisse planer un doute sur les « autres formes de vérité » censées avoir plus de valeur.

démarche-scientifique

Enfin, au lieu de soutenir que « la science » serait une « machine à débiter les pires conneries », on pourrait se demander combien de conflits et de massacres auraient été déclenchés en son nom ou pour des motifs scientifiques. Il faut bien constater que, si elle fournit volontiers les moyens de s’entretuer, elle ne donne jamais la moindre raison de le faire. C’est peut-être ce qui en fait flipper certains…

Règle

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Illustration : blog « Vivre l’instant présent »

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5 commentaires sur “La machine à débiter les pires conneries

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  1. La « science » d’une époque n’est plus la « vraie » science d’une autre, surtout lorsqu’on en a pu apprécier les conséquences…

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  2. « Il faut bien constater que, si elle fournit volontiers les moyens de s’entretuer, elle ne donne jamais la moindre raison de le faire. »

    Vous avez entendu parler de l’eugénisme et du racisme scientifique qui ont sévit à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ? Et des conséquences de ces doctrines durant la seconde guerre mondiale ?

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    1. Ces « conséquences de ces doctrines » : vous pensez, je présume, au racisme nazi en particulier. Ils ont essayé de lui donner des bases scientifiques mais n’y sont jamais parvenus, tout le monde est d’accord à ce sujet. C’est après la 2nde GM qu’il a été universellement admis que la notion de « race » ne pouvait pas s’appliquer à l’espèce humaine.

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