Quand l’humanité roule « à tombeau ouvert »

Alors, cet effondrement, il vient ou pas ? Il se fait attendre par certains (hallucinés) qui estiment devoir « tout faire » pour « détruire la civilisation » afin de « sauver les espèces ». Il serait une « exagération » pour l’écolo Jean Zin qui écrit : « Une autre catastrophe supposée salvatrice par les écologistes énergétistes, c’est le prétendu manque d’énergie et de pétrole alors que du pétrole, il y en a au contraire bien trop et que c’est ça notre problème, de continuer à émettre des gaz à effet de serre pour longtemps. » C’est amusant de voir qu’il refuse l’idée de « manque de pétrole », (en tant que cause d’une catastrophe), tout en reconnaissant qu’il contribue au premier problème, celui du réchauffement climatique qui nous prépare une autre catastrophe.

Les idées sont manifestement embrouillées dans les esprits, essayons de débroussailler le terrain. Beaucoup de gens n’ont pas encore assimilé que la clef tient à l’énergie, c’est-à-dire que l’effondrement pourrait venir faute de produire toute l’énergie dont nous avons besoin. Il se trouve que les quantités sont gigantesques : rien que pour le pétrole, ce sont 97 millions de barils par jour en 2017. Il faut y ajouter le gaz, le charbon et le nucléaire, ainsi que les énergies dites « renouvelables » qui ne représentent aujourd’hui que quelques dérisoires pourcents. Donc, pour éviter toute catastrophe par manque d’énergie, il faut remplacer les énergies fossiles par des « renouvelables » : est-ce possible ? Un rapide coup d’œil sur Wikipédia suggère que non :

World_energy_consumption_fr.svg

D’énormes progrès sont possibles sur les « renouvelables », mais il est improbable que l’on parvienne à en produire autant que le pétrole, le charbon et le gaz réunis, soit environ 45.000 TWh par an en 2010. Donc, tôt ou tard, le manque d’énergies fossiles provoquera un effondrement. C’est logique et ça ne dépend que des ordres de grandeur, pas de détails que l’on pourrait contester.

Mais supposons que l’on parvienne à compenser les énergies fossiles par des « renouvelables ». La première question qui se pose est alors de savoir à quel moment on y parviendra. Si c’est après avoir épuisé les premières alors qu’il reste actuellement beaucoup de charbon dans le sol, l’effondrement sera certain à cause d’un réchauffement climatique énorme et insupportable : il provoquera trop de bouleversements pour que l’humanité ait le temps de s’adapter. Donc il y aura effondrement de la population par incapacité de produire l’eau et la nourriture là où elles sont nécessaires.

Supposons toutefois que le remplacement des énergies fossiles se fasse assez vite, disons d’ici 2060, ce qui nous laisse quatre décennies. Le réchauffement sera moindre, les changements climatiques seront moindres aussi, et l’on peut supposer que tout se passera bien pour l’humanité. Donc celle-ci devrait pouvoir atteindre les 11 milliards d’habitants en 2100 selon les projections de l’INED : il n’y a pas d’effondrement puisque tout fonctionne à merveille. Sauf que la pression sur l’environnement va s’en trouver accrue : d’abord par la production industrielle et son lot de pollutions qui auront été nécessaires pour produire les énergies « renouvelables » tout en assurant notre train de vie, ensuite par l’augmentation de population. La menace technique du manque d’énergie cède la place à une menace biologique, et l’effondrement se produira par manque de nourriture et d’eau.

Donc, d’une façon ou d’une autre, l’effondrement adviendra tôt ou tard. Ce n’est pas un « risque », (un événement susceptible de se produire mais aussi de ne pas se produire), c’est une « menace » : quelque chose qui se produira certainement mais dans un avenir incertain. L’on peut réduire un risque, par exemple en roulant lentement pour éviter un accident, mais, si vous roulez « à tombeau ouvert », la menace de l’accident existe tant que vous ne réduisez pas votre vitesse. La menace résulte d’une situation de fait, elle a une existence objective donc indépendante de ce que l’on en sait, (ne rien en savoir ne supprime pas son existence), tandis que le risque est une perception de la possibilité d’un événement, et dépend donc de ce que l’on en sait. Or, au vu des chiffres sur la seule consommation de pétrole, il n’est pas exagéré de dire que l’humanité roule « à tombeau ouvert », et comme elle est soumise à un « système » socio-économique sans pilote, elle va continuer de rouler comme ça aussi longtemps qu’elle le pourra.

Croire que l’on pourrait « échapper » à l’effondrement est donc absurde : c’est limiter arbitrairement la problématique à « l’horizon 2100 » (par exemple), alors qu’il pourrait survenir au-delà. Il n’y a pas de date de péremption pour cette menace, sauf si l’humanité parvient à un équilibre à la fois démographique et écologique, c’est-à-dire si elle parvient à limiter et stabiliser, d’une part sa population, d’autre part sa pression sur l’environnement. C’est possible sur le papier à condition d’y mettre tous les si qui conviennent. Malheureusement, les phénomènes sont dynamiques et la situation en perpétuelle évolution, de sorte que la stabilité n’est même pas acquise sur le plan théorique. Comment pourrait-elle l’être en réalité alors que nous sommes entrés dans un régime de changements climatiques qui vont se prolonger pendant des siècles ?

Figure-1

L’extraordinaire augmentation de la population humaine apporte enfin un dernier argument. Vue à l’échelle des millénaires, (une échelle de temps qu’il faut aussi considérer pour le futur), son évolution va probablement prendre l’allure d’une impulsion, quelque chose qui ressemble à ça :

Typical_CSTR_RTD_curve.svg

L’impulsion ayant été donnée, le système, constitué ici de tout ce qui existe à la surface de la Terre, se voit soumis à une évolution qui durera jusqu’à restaurer la stabilité d’avant. On parle bien entendu d’une stabilité relative, celle qui garantirait la pérennité de la population de façon telle que la locution « pour toujours » aurait un sens à notre petite échelle. Dans quel état seront l’humanité et la planète quand cette stabilité reviendra ? C’est bien sûr impossible à dire, peut-être n’y aura-t-il qu’un milliard d’habitants, mais l’on peut être sûr que ce sera inférieur de beaucoup aux 7 milliards actuels.

La logique eût été toute autre si la population avait augmenté beaucoup plus lentement, en plusieurs millénaires plutôt qu’en deux siècles : dans ce cas, le schéma de l’impulsion serait faux, nous serions faces à une évolution lente. L’humanité aurait eu le temps de s’adapter à un mode de vie « durable », et elle aurait déjà fait à grande échelle tout ce que l’on prétend pouvoir et devoir faire pour aboutir à ce mode de vie. Disons que l’humanité aurait produit la preuve de la possibilité de sa pérennité, alors que c’est exactement au contraire que nous assistons : elle prouve tous les jours, par le biais des études scientifiques, que la menace globale se précise. Tout montre qu’elle roule « à tombeau ouvert », ce qu’elle continuera de faire tant qu’elle ne réduira pas sa « vitesse ». Mais en quoi pourrait consister, concrètement, une réduction de cette « vitesse » ? Et bien ce serait ce que l’on appelle… l’effondrement ! Réduction de 90% de la consommation d’énergie, de la production industrielle, de l’évolution technologique et des services rendus aux populations, etc. Cela ferait mourir « par ricochet » des milliards de personnes, car ces milliards dépendent pour leur survie des coûteux artifices de « la civilisation ».

En conclusion, l’effondrement n’est pas un risque, (une possibilité), mais une menace qui persistera tant que l’humanité… ne s’effondrera pas !

 

Paris, le 25 mars 2018

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Paris, le 25 mars 2018

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