Les coûts s’accumulent, les gains s’annulent

Si l’on ne peut contester que le progrès a apporté du bien-être aux humains, la question reste ouverte de savoir jusqu’à quel point, et si nous n’aurions pas dépassé un seuil à partir duquel les gains s’annulent tandis que les coûts s’accumulent. Essayons d’expliquer ce qui n’est qu’une vague intuition.

Commençons par les coûts, car ce sont les plus évidents. L’idée vient de ce post de JM Jancovici concernant la « vague de chaleur » qui sévit actuellement sur l’Iran et d’autres pays d’Asie centrale. Quand on a en mémoire le documentaire d’Arte : « L’Iran à court d’eau », il semble évident que le réchauffement climatique ne pourra qu’accentuer, par évaporation et réduction des pluies, le manque d’eau qui menace l’Iran. Or, d’après le documentaire (34’30), « la liberté d’accès à l’eau [fut] en effet le symbole-même de la réussite de la réforme agraire » à l’époque du Shah, et celle-ci a permis que la population iranienne passe de « 36 millions en 1977 [à] 80 aujourd’hui » (14’10). Le manque d’eau apparaît donc a posteriori comme le véritable « prix à payer » de tout ce qui a pu être considéré comme des gains, à savoir ceux du « progrès à l’occidental » basé sur l’industrialisation de l’agriculture, ce que confirme un coup d’œil sur l’économie de l’Iran.

Nous ne connaissons pas encore toutes les répercussions de ce manque sur la vie des Iraniens, mais l’intuition nous dit que ses effets vont se faire ressentir de façon croissante et « symétrique » à ceux du progrès, (donc que ses coûts vont s’accumuler). Le progrès a pour propriété fondamentale de « rendre possible l’impossible », non par magie bien sûr, simplement parce qu’il permet de faire ce qu’avant lui l’on ne pouvait pas faire. Par symétrie, le manque d’eau va rendre impossible ce qui aurait été possible sans lui. Autrement dit, le progrès ouvre l’éventail des possibles, le manque le referme. Comme le montre le documentaire, des paysans iraniens viennent grossir les rangs des citadins faute de pouvoir cultiver quoique ce soit : pour ceux-là, l’éventail des possibles a déjà été réduit à zéro. Les cultures et exportations gourmandes en eau, (pastèque, concombre, riz…), seront sûrement abandonnées dans les années qui viennent, et le problème de nourrir 80 millions d’habitants va devenir de plus en plus épineux. Le progrès a donc rendu possible de massifs transferts d’eau, (les Iraniens pour alimenter des villes, les soviétiques pour cultiver du coton et les agriculteurs californiens pour irriguer leurs vergers), mais le manque obligera à restreindre toute la population et à limiter tous les usages, ce qui est l’antithèse du progrès à la façon occidentale.

Voyons maintenant les gains. Ils ne s’annulent pas vraiment si l’on s’en tient aux critères objectifs et matérialistes de la modernité : selon eux, en effet, un occidental moyen d’aujourd’hui « vit mieux » que le même occidental en 1950, la preuve par l’espérance de vie, la mortalité à la naissance, etc. A cet argument mille fois ressassé, et que nous ne contestons pas, l’on peut cependant objecter que la comparaison devrait être subjective, ce qui change tout. Le point de vue subjectif des individus, (qui existe depuis la nuit des temps), suggère que l’on peut vivre, selon les cas, aussi bien ou aussi mal en 1950 qu’en 2018, (ou n’importe quelle autre année de la Création). La civilisation d’Angkor, et tant d’autres qui l’ont précédé, avaient forcément leurs misérables hugoliens et leurs nababs cousus d’or, le progrès n’a rien changé à cela. Donc, selon ce point de vue, les gains du progrès sont comme annulés, ou du moins ne comptent pas, car, ce qui change d’une époque à l’autre, ce sont seulement les moyens dont chacun dispose pour supporter les vicissitudes de l’existence dans le contexte qui lui est donné. Le progrès, (et son « niveau de vie » afférent), relève de statistiques diachroniques alors que des statistiques synchroniques montreraient que heurs et malheurs, plaisirs et difficultés, pertes et profits, ne peuvent que se répartir selon la célèbre « courbe en cloche » de Gauss : ils changent de forme ou de nature au fil du temps, (la télé a remplacé le ciel étoilé), mais ne disparaissent pas. Et quand il arrive un événement tragique, la richesse du pays ne le rend pas moins tragique.

Si maintenant l’on considère les gains comme étant ce qui est gagné sur la concurrence, (en termes de productivité pour une entreprise, de puissance pour un État et de statut pour un individu), alors il est évident qu’ils tendent vers zéro, car les avantages s’estompent à mesure que le progrès diffuse. Le bac était jadis un diplôme rare, et les ingénieurs respectés comme des demi-dieux. Aujourd’hui, même les caissières ont leur bac et les ingénieurs sont traités en prolétaires comme les autres. Le progrès technique n’en reste pas moins cumulatif, comme le montre bien l’informatique : d’abord les ordinateurs, (avec des programmes minables faute de puissance), puis des programmes sophistiqués, puis les réseaux, puis Internet et finalement l’IA. Mais disposer d’Internet n’est plus un « atout » pour l’entreprise lambda, c’est une nécessité incontournable, donc un coût. Le gain s’est bel et bien volatilisé.

Donc les coûts restent et s’accumulent puisque chacun se voit contraint d’adopter les innovations, tandis que celles-ci n’apportent un avantage que pour une durée limitée. Ce serait un moindre mal si ces coûts n’étaient que financiers, mais ce n’est malheureusement pas le cas : ils représentent quelque chose qui a dû être produit, donc qui a d’abord coûté… de l’énergie ! C’est pourquoi il faut prendre très au sérieux, même s’il semble approximatif, ce post de JM Jancovici concernant la consommation des moyens informatiques : elle double tous les 4 ans. Ce n’est pas étonnant puisqu’il faut constamment inventer de nouveaux « besoins » pour faire apparaître de nouveaux avantages compétitifs qui se font noyer dans la masse. On a donc des coûts qui explosent, (énergie consommée et pollutions afférentes), et, « en même temps », des « gains » toujours plus futiles et éphémères. Le tout dans un contexte de pénuries où l’éventail des possibles se refermera comme le rideau à la fin du spectacle : ce ne sera sans doute pas la fin du monde, mais sûrement celle du progrès à la mode de chez nous.

 

Paris, le 9 juillet 2018

Règle

Illustration Wikimédia

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