Comment les crises surviennent

Dans « L’impossibilité de faire autrement », nous avons déjà expliqué qu’il n’y a pas de boucle de régulation pour obliger la vie à se cantonner dans des limites de façon à prospérer le plus longtemps possible. Elle se développe tant qu’elle dispose de l’énergie pour le faire, et le jeu prend fin quand l’énergie ou la nourriture viennent à manquer. C’est simple et implacable. Sans appel. Sans échappatoire possible. Que la vie humaine soit infiniment plus complexe que les écosystèmes des sources hydrothermales ne change rien à l’affaire : le pétrole a permis l’expansion de l’espèce humaine mais pas son auto-régulation. Donc, quand il viendra à manquer, nos économies interconnectées s’effondreront, et avec elle l’espèce humaine dans son ensemble. La preuve par ce graphique, (déjà cité à la fin du billet « L’effondrement a-t-il commencé ? »), où l’on constate que les émissions de CO2 ne baissent (un peu) que pendant les grandes crises économiques, avant de repartir à la hausse dans le sillage du PIB mondial :

concentration CO2

L’on en tire une leçon évidente : il faudrait provoquer une crise mondiale et durable pour éviter le mur de la chaleur qui nous attend. Une crise qui ferait partir en vrille « l’économie monde » dans le cercle vicieux mais salvateur de la décroissance : moins de pouvoir d’achat => moins de production rentable => moins de revenus distribués => moins de pouvoir d’achat (et moins de CO2). Ne pouvant plus espérer un « signe de reprise », les acteurs économiques se livreraient à des « anticipations négatives » contagieuses. Le pessimisme, le fatalisme et le défaitisme prendraient le dessus, (c’est-à-dire tout ce que l’on peut reprocher à Onfoncedanslemur, ce qui est cocasse), l’on verrait les investissements « partir en cacahuète », le « Baltic Dry Index » prendre un bain, et des millions de gens se déclarer chômeurs. Un malheur n’arrivant jamais seul, les États verraient fondre leurs recettes fiscales et ne pourraient plus maintenir quantités de services indispensables, ce que les Grecs ressentent déjà durement en sus des calamités naturelles. Le personnel soignant et enseignant verrait fondre ses effectifs, les grandes surfaces baisseraient leur rideau, les autoroutes se videraient, les transports se déglingueraient rapidement, et Internet deviendrait un luxe.

Ce tableau, – idéal si le but était vraiment de « sauver la planète » -, n’est qu’un rêve : personne ne pourra déclencher volontairement la spirale infernale qui nous ramènerait en 1900. Mais c’est aussi un cauchemar puisqu’il adviendra de lui-même…

Prévoir et se préparer

Face à cela, un courant de pensée, avec les collapsologues en tête de peloton, soutient qu’il serait possible de « se préparer », au seul motif que l’avenir est « prévisible ». En prenant l’exemple de la Grèce, nous avons réfuté cette idée dans « L’anthropologie contre la collapsologie », puis réfuté « Le grand récit » de Cyril Dion qui relève du monde des bisounours.

Faut-il être un expert international du calibre de M. Olivier de Schutter1, dont chacun des rapports atterrit sur un bureau ministériel, pour affirmer à sa suite, comme M. Cyril Dion, que « l’urgence, c’est de transformer le modèle agricole » ? Non, c’est le genre de chose que « tout le monde » sait depuis longtemps. Seulement voilà, « tout le monde » sait aussi que l’on n’écoute jamais les experts, ce qui fait dire à M. Olivier de Schutter, – qui s’est penché en septembre 2010 sur le cas de la Syrie -, qu’il fut « sidéré » par la réponse des « autorités syriennes » : « Il n’y a pas de crise, la situation est sous contrôle, ne vous en faites pas, tout ira bien, etc. », et de mettre cette réaction sur le dos d’une dictature au sommet de laquelle l’information ne remonte pas.2 Mais remonte-t-elle mieux dans les démocraties ? C’est bien possible, encore faudrait-il que les « autorités » en tiennent compte, ce qui n’est pas gagné. Rien qu’en France, notre beau pays ô combien « démocratique », les scandales sanitaires se succèdent en dépit de tous les pouvoirs (et devoirs) de contrôle des institutions. Le dernier en date, aimablement fourni sur FB par une lectrice, nous promet une crise sanitaire, mais découle des politiques libérales conduites par tous nos Présidents depuis M. Sarkozy… Nous attendons que M. de Schutter, qui a l’oreille des gouvernements, vienne expliquer à « la République en Marche » comment nous « préparer » à cette future crise.

Comment les crises surviennent

Revenons à l’Iran dont il est « prévisible », selon le reportage d’Arte « L’Iran à court d’eau », que tôt ou tard il devra faire face à une crise hydrique monumentale. C’est un exemple d’autant plus intéressant que ça ressemble comme deux gouttes d’eau à la crise agricole qui menace même la France. En effet, l’Iran ne devra cette crise qu’à la longue histoire de son développement économique que le documentaire fait remonter à l’après-guerre, sous le règne du Chah. Loin d’ignorer les problèmes aquatiques, les autorités iraniennes n’ont eu de cesse de se pencher dessus, et de leur trouver… Devinez quoi ? Des solutions ! Bien sûr, ce n’étaient peut-être pas les bonnes, ou du moins pas les meilleures, mais il est faux d’affirmer que les dictatures iraniennes successives étaient mal informées.

C’est le premier constat : les crises surviennent comme dans « Chronique d’une mort annoncée ». Tout le monde le sait mais personne n’y croit vraiment, parce que prendre l’information au sérieux est impossible. Quelque chose fait que c’est impossible. Dans le roman de Gabriel García Márquez, c’est parce que les tueurs passent pour des ivrognes. Dans la réalité, c’est l’impossibilité de trouver une vraie solution, – et non pas une illusion à la sauce collapsologique -, qui rend inutile de se pencher sérieusement sur la crise annoncée. Et à cela il y a une bonne raison : la crise ne devient « prévisible » que bien trop tard, après qu’une dynamique systémique s’est installée de façon durable en suscitant autour d’elle une kyrielle d’interactions et d’effets secondaires, par exemple un exode rural. Dans le cas de l’Iran, cet exode a obligé à transférer toujours plus d’eau vers les villes, et à en priver toujours plus les campagnes.

C’est pourquoi l’on n’est même pas fichu de prévenir une petite crise localisée à la finance comme celle dite des « subprimes » : quand Paul Jorion la prophétise en 2004-2005, avant de la publier « en février 2007, soit six mois avant que la crise n’éclate véritablement », le système de « titrisation » mis en place faisait beaucoup trop d’heureux, et depuis trop longtemps, pour qu’il soit possible d’y mettre fin brutalement. De façon analogue, le gouvernement iranien ayant commencé à sur-alimenter en eau les villes et l’agriculture intensive, il devenait impossible de faire marche arrière : car les avantages tirés des « solutions » sont réinvestis ailleurs dans le système économique. L’eau que l’on détourne pour produire du coton se fait « transformer », non seulement en coton, mais aussi en emplois, (productifs et administratifs), en ingénierie, en revenus, en placements financiers, en machines agricoles, en commerce international, en devises, etc. Et quand Monsieur l’expert de l’ONU, Olivier de Schutter ou un autre, débarque avec sa bible des beaux principes sous le bras, il ne fait que constater les dégâts, longtemps après que les gens du cru et les « autorités compétentes » ont pu le faire elles-mêmes.

Experts et collapsologues ignorent les nécessités qui gouvernent le monde, et qui ont à ce titre la primauté sur toutes les « solutions » et « préparations » que l’on peut imaginer. Chaque acteur du système ayant ses propres nécessités, ce sont bien sûr celles des acteurs dominants qui en viennent tôt ou tard à triompher de toutes les autres, comme on le voit malheureusement trop bien avec les OGM. Donc, avant de faire le joli en proclamant qu’il faut réformer ceci ou cela, il conviendrait de regarder la réalité en face, (en s’abonnant à Onfoncedanslemur par exemple). Il est possible de « se préparer » à beaucoup de choses, en effet, mais avec des effets mineurs. L’on peut même affirmer que le monde moderne, avec son « irrésistible progrès technique », n’en finit jamais de « se préparer » à l’avenir. Malheureusement, l’on peut « se préparer » à tout sauf à se heurter à des limites : parce qu’il y en a partout, quoiqu’on fasse. C’est pourquoi des crises surgissent invariablement comme lapins dans les phares. Mais ce n’est pas faute d’avoir écouté les experts : c’est faute de pouvoir choisir une route comme on le fait avant de partir en vacances.

 

Paris, le 29 juillet 2018

1Voir ce podcast fourni par un internaute dans ses commentaires où il ose nous contester !!!

2Dans le même podcast, minute 26.

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