Je mets devant toi…

Une célèbre citation biblique est plus que jamais d’actualité : « Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance. »1 Dans son principe, c’est une invitation à admettre la loi de Dieu selon laquelle le Bien conduit à la perpétuation de la vie, tandis que le Mal la détruit. Mais à un niveau plus terre-à-terre, il est difficile de ne pas y voir un chantage pas très reluisant. En réalité, cette citation exprime la quintessence du pouvoir qui, dans ses formes les plus extrêmes et brutales, ne laisse pas d’autre alternative que celle de se soumettre ou mourir. On la retrouve dans les pires conditions qui ont pu être imposées à des humains : l’esclavage, les régimes dictatoriaux les plus divers et les camps de concentration nazis. Mais on la retrouve partout où un pouvoir quelconque est exercé sur autrui : dans ces ménages où un mari violent tue sa femme aussitôt qu’elle cherche à lui échapper, dans « l’esclavage moderne », dans le capitalisme qui exerce un chantage à l’emploi, dans la lutte éternelle du même capitalisme contre le syndicalisme, (afin de prévenir l’émergence d’alternatives), dans les révoltes ouvrières jadis réprimées sabre au clair, (aujourd’hui le pouvoir se contente d’éborgner), et dans les massacres qui jalonnent l’Histoire, invariablement perpétrés pour mettre fin à la liberté des autres, la main sur le cœur et au nom des grands principes.

La conséquence ultime de l’exercice du pouvoir, (sous toutes ses formes hiérarchiques), est sous nos yeux : c’est le monde tel qu’on le voit aujourd’hui. Pour faire court, nous avons : le pouvoir des entreprises et des États sur les individus, celui des multinationales sur les États, et celui des États-Unis sur les États dits « occidentaux ». Selon Naomi Klein, (avec laquelle nous sommes tout à fait d’accord), c’est parce que tous ces pouvoirs ont instauré le néolibéralisme que « le capitalisme est la cause du dérèglement climatique » :

« Nous n’avons pas fait le nécessaire pour réduire les émissions, parce que la nature même de ce type d’actions entre en conflit avec le capitalisme dérégulé, (…). Nous n’avançons pas, parce que les mesures qui constitueraient notre meilleure chance d’éviter la catastrophe (…) représentent une menace extrême pour une élite minoritaire qui tient en laisse les médias dominants, et bride nos économies comme notre fonctionnement politique. Ce problème n’aurait probablement rien eu d’insurmontable, s’il était survenu à tout autre moment de notre histoire. Mais pour notre grand malheur à tous, c’est au moment précis où la communauté scientifique présentait la menace pesant sur le climat sous forme de diagnostic irréfutable, que cette élite put jouir sans entraves de pouvoirs politique, culturel, intellectuel, qui n’avaient plus été aussi étendus depuis les années 20. En fait la diminution drastique des émissions de gaz à effet de serre avait fait l’objet de discussions sérieuses entre gouvernements et scientifiques dès 1988 – l’année même où se leva l’aube de ce que nous allions connaître sous le nom de « mondialisation ». »

Mais la non-mobilisation contre les GES a une autre cause importante2 : la menace nucléaire que l’on doit exclusivement aux pouvoirs en placeA partir de Hiroshima et Nagasaki, elle a été pendant quatre décennies LA menace principale, la seule à pouvoir « polariser » le champ médiatique et motiver les foules, la seule qui devait être entendue du monde entier. Elle ne pouvait que ravir la vedette à toutes les autres, et c’est elle qui a tenu la place de « menace ontologique » durant toutes ces années. 

Présenter « le pouvoir » comme le seul moyen de « restreindre nos libertés » est une triste fadaise. Il fait cela bien sûr, mais il fait bien plus : il asservit ses sujets à ses propres buts, selon sa raison d’être. Un pouvoir qui ne serait plus capable d’imposer sa coercition dans un certain sens ne mériterait plus ce nom. Or le sens du pouvoir actuel se décline en quatre mots : production, consommation, concurrence et profits. Les contraintes et limites de la nature y tiennent à peine la place d’un strapontin, et quelque chose d’autre occupe toute la scène : le spectre du chômage, avec toutes les calamités personnelles qu’il peut entraîner dès lors qu’il vous touche de son « haleine fétide », (pour parler comme le poète).

Voilà donc, brossé à grands traits, le pouvoir actuel dans ses principes et ses effets. Et qui voyons-nous surgir sur la scène médiatique ? Monsieur Aurélien Barrau, professeur au Collège de France, prenant à témoin « le ciel et la terre » en leur déchaînement climatique, et affirmant que : « Nous n’avons plus d’autre choix que de réclamer les décisions politiques fermes, dures et immédiates qui nous sauveront. » Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir dans cette phrase un « remake » de notre incipit : même contexte des « éléments en colère », même alternative entre la vie et la mort, même parole tombant d’en haut, et même préjugé favorable à « la vie ». Après tout ce que nous venons d’expliquer, il devrait apparaître évident que miser sur ce pouvoir-là c’est céder à son chantage, et confier ses mômes à un pédophile… en exigeant qu’il leur donne des fessées !

Que des « mesures impopulaires » arrivent, dans la bouche de notre illustre orateur, avant des mesures, disons, anticapitalistes, signifie que le pouvoir, (politique ou pas), n’est nullement remis en question. Et arguer que les « initiatives et volonté populaires ne suffisent plus » complète le tableau : les mots « martelés » d’Aurélien Barrau proclament la nécessité, au nom de « notre responsabilité [qui] est plus qu’immense : elle est ontologique », d’une nouvelle « stratégie du choc », soit un cran de plus dans « la montée d’un capitalisme du désastre ».

Terminons en chute libre sur la seule question qui vaille, posée par un Internaute dans un commentaire dont nous avons hélas perdu la trace : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

 

 

Paris, le 11 septembre 2018

2Naomi Klein n’en parle pas, mais c’est uniquement parce qu’elle s’en tient à la décade désignée par Rich dans son mémorable article du NYT dont elle fait la critique, soit « entre 1979 et 1989 ».

Règle

Illustration : image de l’auteur d’une citation de : « Le capitalisme est la cause du dérèglement climatique »

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Un commentaire sur “Je mets devant toi…

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  1. Dictature verte, business as usual ou project mayhem, choisissons notre chute 😉

    Perso, je pense qu’on va se prendre principalement du business as usual, couronné par une pseudo dictature verte quand les classes dirigeantes commenceront à avoir chaud aux fesses.

    De là à les appeler à restreindre nos « libertés » dès maintenant, c’est en effet ne pas avoir compris la logique de ces gens là. C’est comme se passer la corde au cou, car quand quand ces classes dirigeantes comprendront la finitude des ressources, elles comprendront en même temps que 1 consommateur de moins, c’est plus de ressources restante pour elles et là, ça sera direction la fosse.

    C’est dommage, car il fait le bon constat.

    cdt

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