Après Macron

Le peuple a fini par parler à sa manière qui n’est pas celle de BFMTV ni des journaleux. Ça surprend toujours quand il se fait entendre pour de bon, après des décennies de mutisme. Selon F. Lordon, « la directrice de BFM est restée interloquée d’entendre scander « BFM enculés » sur les Champs » : il ne faut donc pas s’étonner que volent dans les airs non seulement les mots les plus délicats, mais aussi tout ce qui se trouve à portée de biceps. L’on peut trouver quelque chose de jouissif dans cette histoire si l’on se souvient que c’est un Macron « jupitérien » qui avait paradé sur les Champs.

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Il faut bien dire qu’il n’est pas le seul coupable, mais il est de loin le président qui se sera montré le plus méprisant, parachuté par ce système que les gens du peuple symbolisent par la banque Rothschild. Le pouvoir a tout intérêt à anesthésier les passions « populistes », mais Macron a tout fait pour les attiser, allant jusqu’à détourner à son profit une autre parade : celle des Bleus à leur retour de la coupe du monde.

Slavoj Žižek, éminent philosophe slovène, a fort bien résumé dans le Diplo les causes (ou le cadre) de cette « crise des Gilets Jaunes » :

« Une chose est sûre : après des décennies d’Etat-providence durant lesquelles les coupes budgétaires restaient limitées et toujours accompagnées de la promesse que les choses reviendraient un jour à la normale, nous entrons à présent dans un état d’urgence économique permanent. Une ère nouvelle, qui porte en elle la promesse de plans d’austérité toujours plus sévères, d’économies toujours plus drastiques sur la santé, les retraites et l’éducation, ainsi que d’une précarisation accrue de l’emploi. »

Même Le Monde, média mainstream par excellence, l’a reconnu dans un édito :

« D’abord une crise aux racines profondes, dont [Macron] n’est que très partiellement comptable : une remise en cause de trente années du système et de la représentation politique, à laquelle s’ajoute une impuissance de dix ans à réellement répondre aux conséquences de la crise de 2008. »

Tout cela nous fait dire que le système politique se « déglingue ». A la « dépolitisation » déplorée sous l’ère Mitterrand s’est ajouté le « dégagisme » qui s’est abattu sur Sarkozy et Hollande, et maintenant le discrédit d’un président, moins de deux ans après son « triomphe » électoral.

 

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Macron et ses symboles

Les politiques, pris dans le maelström de la finance avec ses paradis fiscaux, de l’Union Européenne avec son néolibéralisme acharné, de l’euro1 qui les prive de souveraineté budgétaire, et enfin de la concurrence mondiale avec ses « délocalisations », n’ont plus aucune marge de manœuvre. Il ne leur reste que le levier législatif pour « réformer » à tout va afin de donner l’impression de « gouverner ». Mais, sous la pression constante du système qui exige toujours « moins d’État », la réalité est que le pouvoir politique se vide peu à peu de sa substance, comme un blessé perd son sang, et l’on peut penser que le règne de Macron passera bientôt pour avoir été son chant du cygne.

Pour avoir conduit le pays à un soulèvement populaire digne de Mai 68, Jupiter est désormais discrédité, et même ridiculisé. Les Gilets Jaunes feront tout pour qu’il « dégage », et il importe peu de savoir comment car se pose une question autrement plus grave : qui pour le remplacer ? Sauf retour d’un vieux ténor, nous ne voyons personne. Et quand bien même il se trouverait quelqu’un, la question se pose de savoir combien de temps il resterait crédible, surtout sous la pression du peuple qui s’est « réveillé ». Pour l’heure, les Gilets Jaunes rêvent tout haut à plus de vraie démocratie, plus de participation populaire, etc., mais ne semblent pas percevoir le vrai risque : celui que se révèle un grand vide politique faute de personnalités capables de reprendre les rênes du pouvoir.

Il ne faut pas en conclure trop vite que l’extrême-droite va s’engouffrer dans la brèche et nous imposer sa « dictature » demain matin : pour l’heure, les Français sont largement républicains, démocrates et non-racistes, et nous croyons les Gilets Jaunes d’aujourd’hui parfaitement capables de bloquer le pays si l’extrême-droite s’emparait subitement du pouvoir.2 Mais qu’en sera-t-il d’ici quelques années si l’instabilité politique s’installe, ce qui est fort possible ? L’on verra surgir de nouveaux acteurs, et les plus forts en gueule feront glisser l’offre politique vers la droite, tout en continuant de respecter les règles de la démocratie. Ils vendront de la « souveraineté populaire » sur le dos des immigrés, mais ne s’attaqueront pas au système qui reste encore le seul à prodiguer les emplois. Bref, la France risque fort de se rapprocher de l’Italie, de la Hongrie et de l’Autriche. Faute de pouvoir sortir de l’euro et de l’UE, son chemin est tout tracé.

C’est pourquoi la question du fascisme se pose de façon toujours plus brûlante. Nous considérons que le fascisme est dans nos murs, (dressés aux frontières), mais pas encore dans les têtes, du moins pas en France. Nos pendules sont encore à l’heure des droits de l’homme car ils ne sont pas un vain mot pour les citoyens ordinaires, mais, dans certaines de ses pratiques, le « régime » est déjà fasciste. Écoutons F. Lordon3 :

« Il faut tout de même mesurer l’énormité de cette histoire [du Manifeste pour l’accueil des migrants de Médiapart] : pas un mot dans l’appel pour nommer Macron, pour dire ce qu’est sa politique, pour dire la criminalisation de l’aide aux migrants (…), pour rappeler que, sous sa responsabilité, la police lacère les toiles de tente, gaze les occupants, jette les chaussures, détruit les duvets, bref, se vautre dans une ignominie proprement inimaginable, et pour tout dire fascistoïde. »

Pour que le fascisme soit avéré, il manque « la connexion entre une idéologie et une pratique politique »4. Nous avons la pratique mais pas encore l’idéologie, droits de l’homme obligent. Tout porte à croire que cela ne durera pas une éternité…

 

 

Paris, le 8 décembre 2018

Note : billet rédigé avant de connaître les effets de l’Acte IV des Gilets Jaunes.

1 L’euro a pris le relais du « Système monétaire européen » trépassé en 1993. Les Européens ont toujours eu des problèmes avec leurs monnaies : quand un pays dévalue, il favorise ses exportations mais défavorise ses importations, donc les exportations des autres, et jamais personne n’est content, en particulier les Allemands. Ceux-ci comptent désormais parmi les principaux bénéficiaires de l’euro, car il est équivalent à un système à taux de change fixes, et ces taux sont favorables à l’Allemagne.

2 Youtube : « Emmanuel Todd -Le risque majeur est le coup d’Etat ». A court terme, le risque est que Macron s’accroche et en arrive à déclarer l’état d’urgence.

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le fascisme tel qu’il risque fort de se présenter, lire : « Notre temps n’est nullement immunisé contre le cancer fasciste ». Vraiment intéressant.

 


Illustration : « Le compte à rebours. Roman de Ernest Bompoma Ikele » – choix inspiré par la page FB d’un lecteur.

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