Demander au feu de ne pas brûler

Il est certain qu’à Paris, mais pas seulement, on a des principes. On est « contre la violence » et « pour le dialogue » entre gens bien élevés (dans la hiérarchie sociale). Un célèbre humoriste vient de le rappeler : « Les « gilets jaunes », c’est du passé, monsieur. Vous êtes trop haineux trop hargneux, à dégager », a-t-il déclaré en signant des autographes. Il n’est pas seul, loin de là : dans le sillage du soulèvement, une foule de « défenseurs » de « la démocratie », exclusivement composée de gens biens, pétris de bon sens, de réalisme et de « nos valeurs », une foule de gens qui exècrent le trio gagnant de l’exécrable, (racisme, antisémitisme, fascisme), une foule, bien sûr vierge de hargne et de haine, d’abrutisme et de connerisme, s’est donc levée pour tomber à bras raccourcis sur les Gilets Jaunes. Outre le ci-devant Dubosc, vous avez aussi une certaine Sophia Aram qui vocalise son ironie sur France Inter, le porte-parole du gouvernement qui n’y va pas par quatre chemins, GJ-twitteret tout le gratin des « éditorialistes » dont le Diplo a réuni quelques perles.

L’on trouve aussi : « Pourquoi le juif que je suis se méfie des « gilets jaunes » et du peuple en général », où l’auteur écrit : « C’est que je sais de toute éternité que tôt ou tard, d’une manière plus ou moins consciente, cette furie de la foule rendue hystérique par l’impossibilité de voir ses demandes satisfaites débouchera sur la recherche d’un bouc émissaire, lequel ne manquera pas, comme souvent, comme toujours, d’avoir l’attribut du juif. » Que répondre à cette espèce de pamphlet sinon qu’il existe, tout exprès pour son auteur, un pays où ce ne sont pas les juifs qui servent de boucs émissaires mais les Palestiniens ?1

Toutes ces critiques ne laissent pas le choix au « peuple » : sommé de s’exprimer de façon « intelligente », « dans le respect de la démocratie », il doit se déclarer satisfait des « corps intermédiaires », des partis et des élections, et faire confiance aux organes du système qui assurent pacifiquement le maintien de la dynamique actuelle : croissance du PIB et des inégalités, décroissance des services de l’État et des protections sociales.

Toute cette critique méprisante, émanée de gens qui se croient « intelligents » et « cultivés », est à côté de la plaque. Sous couvert du « risque fasciste », (bien « réel », mais comme le risque d’un accident nucléaire2), ils demandent aux GJ d’être ce qu’ils ne peuvent pas être : ils demandent au feu de ne pas brûler. A les suivre dans leurs « raisonnements », (où le mépris fait office de boussole), il faudrait que les GJ, nés du jour au lendemain d’un coup de gueule, présentent déjà toutes les qualités d’un parti digne de ce nom. Et ce, alors qu’aucun parti ni aucune coalition n’est capable de faire le poids face à LREM qui n’est pourtant qu’une bande de branquignoles rameutés à la hâte pour servir Macron.3

Pour bien enfoncer le clou : on voudrait qu’ils aient déjà réussi là où tous les autres, PS et Républicains en tête, ont lamentablement échoué. On leur demande de « purger » les « éléments indésirables » sans réaliser qu’un mouvement populaire sans « éléments indésirables » ça s’appelle… un parti !4 On leur demande de « respecter la démocratie » face à un président largement minoritaire, élu par magouilles judiciaires contre son seul rival sérieux. La démocratie est déjà en pleine déconfiture, mais les Gilets Jaunes seraient devenus, en à peine deux mois, « le véhicule » du fascisme !!! Ça, c’est de l’analyse ! Pour voir que la démocratie se fait chaque jour ratatiner davantage, et donc que les GJ sont un symptôme mais pas un « véhicule », il faut être manifestant, militant, contestataire ou lanceur d’alertes, c’est-à-dire « sorti de sa zone de confort », au contact des juges, préfets et flicaille. Ne serait-ce qu’en prenant la place de cette brave dame aux cheveux blancs à qui les « forces de l’ordre » ont retiré son gilet jaune… Tout un symbole !

Mais puisque dans ce monde l’on ne comprend plus que les tableaux Excel, livrons-nous à une comparaison « parlante » des GJ et des fascistes :

Rubriques

Fascisme

Gilets Jaunes

Chef

Oui, le grand leader

Aucun – concept rejeté

Hiérarchie

Oui, rien de plus sacré

Aucune – concept vilipendé

Parti

Oui, un seul, la référence

Aucun (pour le moment)

Représentation

Oui, via le parti unique

Aucune – sauf d’occasionnels porte-parole

Ordre social

Défini et intangible, chacun à sa place. Mêmes les « parasites » ont la leur, mais elle n’est pas enviable. (Cf. l’Histoire)

Aucun, improvisation totale

Idéologie

Oui, unique.

Aucune sinon celle « d’obtenir satisfaction »

Buts

Définis par le gouvernement et toujours approuvés par le parti.

Virer Macron et faire admettre le RIC.

Revendications

Satisfaites par élimination des revendicateurs.

Diverses et hétéroclites. Pour l’heure, non gérées de façon centralisée.

Capitalisme

Oui, les capitalistes finissent toujours par pactiser avec les fachos.

En opposition aux capitalistes puisque certaines revendications leur coûtent « trop cher ».

Antisémitisme

Oui pour ce qui est du fachisme historique, mais ce pourrait être non dans le cadre d’un néofachisme. Israël pactise volontiers avec les régimes fascistes.

Oui pour ce qui est de certains « éléments indésirables » (du point de vue des observateurs), et « indésirés » des GJ.

Stabilité

Oui, au moins à court terme.

Non, système totalement dynamique, trajectoire imprévisible.

Totalitarisme

Oui. Le fascisme se donne vocation à tout contrôler.

Non, ce n’est qu’une frange de la population.

Modèle(s)

Oui. Tout système autoritaire antérieur.

Aucun. Phénomène inédit.

Dire que les Gilets Jaunes sont le « véhicule » du fascisme est à peu près aussi pertinent qu’imaginer Carlos Ghosn voyageant dans une brouette…

Paris, le 28 décembre 2018

1 Lire aussi : « D’un mimétisme à l’autre ».

2 Lire aussi ; « Après Macron » où nous disons (à la fin) tout ce qu’il y a à savoir sur le risque fasciste. C’est concis parce qu’il n’y a pas besoin d’en faire tout un pavé.

3 Ce point de vue se fonde sur l’idée que les GJ n’auraient probablement jamais vu le jour s’il existait une opposition assez forte et structurée, comme le PS autrefois, pour représenter celles et ceux qui, dans « le peuple », ne sont pas d’accord avec le gouvernement. Mais peut-on se sentir « représenté » seulement par les députés ? Non, il importe aussi que des organes de presse, dotés d’une vaste audience, diffusent les idées des courants politiques. Or, en ce domaine, c’est la Bérézina : tous subventionnés et aux mains d’une poignée de milliardaires, les journaux ne représentent plus que le gouvernement.

4 Le système des partis permet de regrouper les « éléments indésirables » dans des « partis indésirables » : ceux des « extrêmes » bien sûr.

 


ANNEXE

Extrait de « Pourquoi le juif que je suis se méfie des « gilets jaunes » et du peuple en général » :

  • « Quand l’Europe se met à mugir,

  • quand les peuples s’agitent et bousculent l’ordre établi, 

  • quand le désordre s’installe, 

  • quand on laisse parler ses tripes plus que sa raison,

  • quand on voit des ennemis un peu partout,

  • quand on se persuade d’être les damnés de la Terre,

  • quand on affiche un peu partout sa haine du politique,

  • quand on commence à s’affranchir des principes démocratiques,

  • quand on se laisse tourner la tête par des théories complotistes ou conspirationnistes,

  • quand on défie la démocratie et son mode de fonctionnement,

  • quand on se sent porté par le vent de l’histoire,

  • quand on parvient à rassembler dans la même exaspération des gens d’horizons divergents parfois même antagonistes,

  • quand l’ivresse de l’action remplace l’éloquence du verbe,

  • quand on entretient un flou quant à ses désirs réels,

  • quand les grondements de la foule vont en s’amplifiant dans une surenchère verbale dont nul ne connaît les limites,

  • quand les extrêmes se rejoignent dans une communauté d’intérêts,

  • quand on se laisse manipuler par des gourous aux idées nauséabondes,

  • quand des responsables politiques s’affranchissent de toute décence et s’en vont trouver des circonstances atténuantes à des individus aux amitiés plus que suspectes,

  • quand les uns après les autres les interdits sautent… 

  • il est alors temps pour le juif de s’inquiéter et de prendre ses jambes à son cou. »


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