Ignorance structurelle

Comme expliqué dans un précédent billet, si l’on pouvait faire quelque chose pour éviter « l’effondrement », alors on serait en train de le faire. C’est la réponse la plus courte à la question philosophique « pourquoi on ne fait rien », (ou sa variante « pourquoi on ne change pas »), mais aussi la moins satisfaisante parce qu’elle se borne à constater notre impuissance. Aujourd’hui nous allons faire un pas de plus en partant de ce podcast : il s’agit d’une discussion passionnante entre trois intellectuel.les dont l’une a exprimé une opinion exactement contraire à la nôtre.

Après de longues explications qui commencent à 20’45, Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, affirme à 22’40 : « Pourquoi on ne change pas… bon… parce qu’on est ignorant des phénomènes… de moins en moins… donc ce n’est pas la question de l’ignorance. » Sa façon d’éliminer l’ignorance introduit une erreur facile à montrer : celle qui diminue, grâce aux progrès scientifiques, porte sur les phénomènes observés, non sur les moyens du changement. Voir les menaces se préciser de jour en jour ne fait pas émerger des remèdes plus efficaces, au contraire, plus les premières se rapprochent, plus les seconds s’éloignent. Beaucoup de solutions ont été imaginées, et certaines mises en pratique, (notamment la « neutralité carbone »), mais elles sont très partielles, insuffisantes, et conçues pour ne pas changer « les fondamentaux », (comme disent les économistes), de sortent qu’elles contribuent au maintien du statu quo.

L’impuissance constatée a donc pour origine notre ignorance de vraies solutions, ce qui semble logique, et cela s’explique très simplement. Dans notre monde dominé par les « techno-sciences », l’efficacité des processus a pour origine la recherche fondamentale. Or personne n’a entrepris ni ne compte entreprendre la moindre recherche fondamentale sur le thème, (au demeurant ridicule) : comment changer l’habitus de « l’humanité » pour lui éviter « l’effondrement ». Eddie Bernays a su pousser les femmes à fumer en public, mais personne ne sait comment pousser les nations modernes à consommer moins ou autrement.

Pierre-Henri Castel à 26’46 : « Ce que nous sommes maintenant amenés à considérer, c’est un véritable défaut intellectuel, c’est pourquoi l’histoire de fin du monde est une pompe à utopies qui tourne en rond, (…) nous ne savons absolument pas comment penser les choses. Les catégories intellectuelles qui ont été élaborées pour réfléchir sont nées d’un monde qui disposait d’une quantité phénoménale d’énergie et de ressources pour que l’abondance contienne la démocratie, la liberté, etc. Avec la pénurie, on ne sait absolument pas quoi inventer. Nous ne savons pas quoi faire. (…) Il y a une ignorance, une ignorance structurelle, ce n’est pas seulement des faits psychologiques ou parce que les gens ne se mobilisent pas, même nos mobilisations sont coûteuses en énergie. »

Le cas exemplaire de l’Amazonie

Il suffit de prendre l’exemple de la déforestation pour réaliser comment l’ignorance est structurelle. Ce que les acteurs économiques savent du bois, des arbres et des forêts, ne concerne guère que leur transformation en marchandises, car c’est ainsi qu’ils « traduisent » ou « comprennent » le bois, les arbres et les forêts. C’est bien sûr affligeant de voir des arbres, d’une magnifique beauté et d’une richesse biologique époustouflante, réduits à de la matière inerte « appréciée » pour ses qualités physiques, quand ils ne sont pas purement et simplement brûlés pour « libérer » de l’espace.1 C’est affligeant mais révélateur du fait que les connaissances, et donc l’ignorance, sont constitutives de l’habitus de chaque milieu socio-économique. Schématiquement : chacun sait ce qu’il a besoin de savoir pour mener sa vie, il ignore le reste ou du moins : il ne peut rien faire du reste car il ne sait rien en faire. Que pourrait faire un Jair Bolsonaro de savoir, et même d’être fortement convaincu que la forêt amazonienne est d’une « richesse biologique époustouflante » (en plus d’être le « poumon vert de la planète ») ? Il ne sait rien faire de ces données, les élites du pays ne le savent pas non plus, et personne au monde ne le sait.

Ajoutons que personne ne pourrait le savoir même en cherchant bien, même avec une imagination débordante, parce que cette forêt n’a, de facto, aucune valeur, sa « richesse biologique » n’est qu’une vue de l’esprit dépourvue de conséquences opérationnelles. Sa non-valeur vient du fait que les activités humaines sont structurées en fonction d’une certaine conception de la valeur, la fameuse « valeur d’échange » qui exige qu’une chose soit utile et vendable pour être valorisée, ce qui n’est pas le cas de l’Amazonie. (Explication discutable, lire en annexe.)

Pour comble de malheur, l’on a appris à exploiter à peu près tout et n’importe quoi, la forêt amazonienne comme les pentes enneigées des montagnes, mais toujours dans l’ignorance de ce qui se trouve perdu dans l’opération, à savoir : une « valeur de conservation » impossible à chiffrer, et estimable sur des critères esthétiques, historiques, biologiques ou culturels, (par exemple un savoir-faire ancien), et dont le maintient présente un coût ou un manque à gagner. Parmi ces critères non économiques devrait figurer en bonne place le caractère sauvage d’une nature laissée intacte, mais cela n’a jamais intéressé personne, hormis quelques aventuriers d’exception et des touristes qui prétendent « se ressourcer ». L’on veut bien conserver la nature, mais pour y construire des résidences de luxe et la vider de ses indigènes : l’on ne sait toujours pas comment l’on pourrait ne rien en faire, (ce qui serait la meilleure solution), sauf à s’imposer un interdit : mais comment s’interdire quoi que ce soit dans un monde où les autres se permettent tout ? Mystère et boule de gomme.

 

 

Paris, le 25 janvier 2019

Imagine-t-on brûler les meubles, les boiseries et les décorations du château de Versailles pour n’en conserver que les murs et en faire un centre commercial ? C’est impensable, mais c’est exactement ce que l’on fait avec l’Amazonie.


ANNEXE

Est-ce que l’on conserve certaines choses parce qu’elles ont de la valeur, ou les choses ont-elles de la valeur parce qu’on les conserve ? Le préjugé commun veut que l’on conserve ce qui a de la valeur, celle-ci étant estimée a priori sur n’importe quels critères culturels ou économiques, donc de façon arbitraire. Ce préjugé s’explique par le fait que, la conservation des choses ayant un coût pouvant être difficile à supporter, l’on est amené à sélectionner « ce qui a de la valeur ».

Mais, pour un philosophe réaliste, les choses ont de la valeur parce qu’on les conserve. A cause de l’entropie, tout ce qui n’est pas entretenu se désagrège avec le temps, et ne peut que perdre sa valeur. Selon ce principe, le coût de la conservation bénéficie à la chose conservée, et ainsi sa valeur est conservée : ça vaut pour une route bitumée, une œuvre d’art, un monument historique ou une réserve naturelle. L’Amazonie étant impossible à conserver sur la base de ce principe, parce que le coût en serait faramineux, l’on n’investit pas un kopeck dans sa conservation, donc elle prend une valeur nulle.

Cette façon de voir est compatible avec les marchés financiers : conserver des titres contribuent au maintien de leur valeur. Ne pas les conserver, cad les vendre, les pousse à la baisse. Enfin, quand plus personne ne veut ni conserver ni acheter un titre, sa valeur s’effondre.


 

Illustration : « Réserve privée de gibier Lion Sands »

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