Il est trop tard (3/5) : les sociétés et leurs histoires

Photographié en arrière-plan des lumières de la modernité urbaine, l’incendie de Lubrizol montre par synecdoque l’avenir auquel « l’Humanité » n’échappera pas : car « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » comme l’a si bien dit Chirac. Ce sujet est évidemment tragique pour les victimes, mais ce qu’il fait dire aux commentateurs est plutôt drôlatique, (dans la mesure où, en tant qu’observateur, « il vaut mieux en rire qu’en pleurer »). Les pires opinions négationnistes, – celles qui nient le RC ou ridiculisent des personnalités emblématiques -, sont hautement révélatrices de la condition humaine et donc de l’avenir qui nous attend.

Le déluge de critiques tombé sur Greta Thunberg nous a surpris. Qu’elle fût brûlée vive par un Michel Onfray était dans l’ordre des choses, puisque ce penseur de bistrot avait déjà dézingué Freud dans « Le Crépuscule d’une idole », mais que toute la classe des éditorialistes patentés se dresse contre elle était inattendu, car nous pensions que « le système » sauvait les apparences en laissant s’exprimer la contestation. Nous y lisons bien sûr la confirmation du bien fondé de ce blog, lequel n’est pas négationniste mais se résume à ceci : « le système » fait et fera tout pour continuer sur sa lancée, étant entendu qu’il est dans son « rôle » de réduire à néant toute opposition réelle. Ne pouvant tolérer que les critiques inoffensives, il se fait fort d’étouffer celles qui dérangent vraiment l’ordre établi, (ce qu’a bien montré la répression violente des Gilets Jaunes), et de discréditer les personnalités qui font tache. (Greta Thunberg est désormais une icône mondiale.) Nous sommes bien sûr « pour un branle-bas des consciences », (Arthur Keller), mais il est évident que les consciences vont aussi et surtout se mobiliser dans le sens opposé à celui qu’il faudrait.

Tout cela est drôlatique parce que la situation nous renvoie à un dilemme vieux comme les poules : qui, de l’individu ou de la société, doit primer sur l’autre ? Il est évident que la société ne pourrait pas exister si elle ne primait pas sur l’individu : on le sait au moins à la lumière du conflit qui opposa Antigone et Créon, et dont l’issue tragique laisse entendre que, dans le cas contraire, la société « partirait en sucette ». Mais Sophocle a eu la subtile intelligence de choisir un cas litigieux, car la volonté de Créon d’interdire toutes funérailles publiques ne l’empêchait pas de laisser faire des rites ancestraux à titre privé. Le dénouement est donc injuste pour signifier que le débat n’est jamais clos, et la réponse au dilemme jamais définitive : l’individu doit pouvoir s’imposer face à la société, sinon il n’y a plus d’individus et donc plus de sociétés.

Donc, à l’heure où se profilent « en veux-tu en voilà » des catastrophes météorologiques (EDIT : et sanitaires), les individus sont parfaitement fondés à exiger de la société des changements radicaux. Las ! D’après ce que nous venons d’exposer, il apparaît qu’elle ne peut pas accorder le primat aux individus, même réunis en foule sous l’illustre et émouvante bannière de sa jeunesse angoissée. Outre le fait que d’autres bannières claquent au vent, (celles des Créon en tous genres qui dominent le monde), « la société » ne pense ni n’agit à la manière des individus : elle forme un tout qui a ses propres lois. Selon notre sommaire théorie, les individus agissent et pensent aussi en fonction de leur « ressenti », lequel est quasiment physique. Si certains sont capables d’anticipations à long terme, donc susceptibles de réagir à des menaces potentielles et lointaines, c’est encore et toujours par référence à leur expérience physique de la faim, la soif, le froid, les maladies, etc., toutes choses qui leur font craindre que l’avenir ne soit pas aussi supportable que ne l’a été le passé.

Rien de tel pour les sociétés modernes qui, depuis maintenant deux siècles, n’ont eu de cesse de dresser, entre les individus et leur « environnement », les remparts (névrotiques) du progrès et du confort.1 Ces sociétés sont traversées par des discours, des théories, des préjugés, des principes et des idéologies dont l’ensemble forme des mythes, lesquels ont pour apanage de n’avoir que des rapports arbitraires avec le réel. La théorie du « grand remplacement » en est un exemple criant : c’est parfaitement loufoque mais des tas de gens la prennent très au sérieux, et il en va de même avec ces mythes modernes que sont les théories économiques.

Quand un peuple s’invente des mythes pour expliquer le monde, il y est poussé par sa condition naturelle qui l’a doté d’une conscience exceptionnelle, mais le rapport entre le réel et le mythe s’arrête au fait que le premier a motivé le second. La teneur du mythe, – qui évoque des êtres fabuleux et des phénomènes imaginaires, par exemple « l’affectation optimale des ressources » -, n’a aucun rapport (nécessaire) avec la réalité : tout est affaire de conventions collectives, de croyances partagées (ou niées par les incrédules), d’abstractions intellectuelles qui « font sens », qui semblent « raisonnables » dans le contexte historique, et qui peuvent disparaître du jour au lendemain. (Il suffit de penser à la réforme protestante qui a jeté par-dessus bord la mythologie catholique.) Mais pourquoi les mythes paraissent-ils crédibles ? Tout simplement parce que leur rôle n’est pas de dire la réalité, il est de susciter des croyances consensuelles et de la cohésion sociale qui permettent en retour la formation et le maintien d’un clergé. A leur opposé, il se vérifie aisément que la réalité vraie, concrète et matérielle, présente plutôt une fâcheuse tendance à fractionner les croyances et les opinions.

Dans la vie pratique, la (vraie) science a depuis longtemps pris le relais de la mythologie, mais le problème de fond demeure car elle est incapable de changer le fonctionnement (ou « la nature ») de la société et des individus : la première comme les seconds ne peuvent faire abstraction de leur mémoire ni de leur(s) histoire(s), ni « s’aligner » sur des connaissances scientifiques comme la boussole sur le nord.2 N’en déplaise au camarade Onfray, tout est question de mots, pas de science ni de rationalisme, et ces mots sont « autonomes » par rapport à la réalité (physique) car les histoires qu’ils racontent priment sur elle. (Au demeurant, ce sont ces histoires qui fondent une société, de sorte que des esprits perspicaces ont compris qu’il était urgent de « changer de récit ». Désolé pour le truisme, c’est plus facile à dire qu’à faire, et toutes les propositions en ce sens ne peuvent être que ridicules.) Au final, la société prime nécessairement sur l’individu parce qu’en son sein certaines histoires dominent leurs concurrentes, et servent à réprimer les voix et pratiques dissidentes. (A l’heure où nous écrivons, Arthur Keller vient de se faire censurer.) Tout un chacun est « libre », mais comme un train qui ne doit pas sortir des rails : c’est à cette condition qu’une société existe.

On peut toujours imaginer qu’un nouveau récit s’impose, mais encore faudrait-il : primo, quelqu’un pour l’inventer, secundo, beaucoup de gens crédules et intéressés pour lui servir de caisse de résonance, tertio, des personnes haut placées pour imposer les pratiques qui en découlent, quarto, une police pour le faire respecter des foules. Ce n’est pas inconcevable quand on pense à l’exemple historique du siècle des Lumières et de la Révolution française, mais une telle (r)évolution ne se décrète pas, prend beaucoup de temps, n’est jamais universelle ni définitive, suscite temporairement le chaos et, le naturel ayant tendance à revenir au galop, il n’est pas certain qu’elle atteigne les buts escomptés. (Ce qui justifie, soit dit en passant, l’aquoibonisme le plus radical.) A tout cela s’ajoute les réseaux numériques qui, loin d’aider au développement de « synergies » salutaires entres les individus, aident plutôt les gouvernements et les multinationales à exercer une coercition « douce » mais implacable, et les individus à se livrer à leurs occupations favorites dont le militantisme n’est jamais qu’une ramification parmi des millions d’autres. De plus en plus sophistiquées grâce à la technologie, les sociétés modernes sont de moins en moins aptes à changer en profondeur, et de moins en moins aptes à supporter des changements environnementaux qui promettent d’être chaotiques. Faute de pouvoir s’inventer de nouveaux mythes fondateurs, (l’existence-même de « la science » sape la crédibilité de tout mythe sérieux qui oserait pointer le bout de son nez), elles n’ont plus aucune « marge de manœuvre » : il leur faudrait sauter d’une rive de l’océan à l’autre, mais elles sont comme des moules accrochées à leur rocher.

Il reste cependant un dernier obstacle : l’on ne changera pas « la nature » humaine en quelques décennies. Les plus vieux récits ont toujours le vent en poupe, (religion, xénophobie, sectarisme, machisme, égoïsme, le marché comme optimum,…), et la tendance future, qui se dessine à travers les événements politiques, sera plutôt de ranger la menace climatique dans le même sac que les étrangers, celui du non-soi. Pour l’heure, c’est toujours « le système » qui pilote le monde : ce n’est plus Dieu et ce n’est pas encore le réchauffement climatique.

 

 

Paris, le 9 octobre 2019

Publié le 20 mars 2020


Illustration : Urgence France

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1Progrès et confort à destination seulement des nantis et des fameuses « classes moyennes », il y a toujours eu des « laissés pour compte » abandonnés au bord de la route et parfois souvent traités en esclaves.

2« s’aligner sur des connaissances scientifiques comme la boussole sur le nord » : en pratique cela se fait très bien, mais c’est ce qu’on appelle la technologie et c’est un autre sujet. Notons que l’économie ne peut pas être scientifique, ne serait-ce que parce qu’elle dépend de la volonté humaine, de la politique, des structures sociales, des us et coutumes, de la législation, des conventions internationales, du climat, du système financier, des ressources naturelles, des réseaux de transport et de communication, de l’éducation, du système de santé, de la géopolitique, des rapports de force militaires, des activités illégales et donc occultes, etc. Il en résulte que les « faits économiques », censés se soumettre à la science comme ceux de la physique, ne sont en réalité que des constructions arbitraires, et relèvent à ce titre de la mythologie.

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