Il est trop tard (4/5) : mythes et hérésies

1) Le mythe du cholestérol

« Depuis 60 ans » annonce d’emblée le film d’Anne Georget : le capitalisme a au moins de la suite dans les idées quand il s’agit de faire du blé. Depuis 60 ans donc, (une éternité pour notre époque), « le cholestérol est l’objet d’oppositions scientifiques féroces et de revenus industriels colossaux ». Mais « les vrais coupables », (selon des cinéastes-philosophes particulièrement bien éclairés), sont ces crétins de consommateurs qui s’angoissent à l’idée que leur « taux de cholestérol » est trop élevé. Les labos, eux, ce sont les gentils qui ne nous veulent que du bien, et si le film raconte comment les thèses adverses ont été étouffées, c’est bien évidemment parce que les méchants sont dans le camp des contestataires. Nous n’allons pas vous raconter le film, mais une anecdote nous a frappé parce qu’elle est comparable aux mésaventures des Gilets Jaunes jetés en prison : un chercheur explique qu’après publication de ses résultats iconoclastes, on a déménagé son labo dans les sous-sols sans fenêtres d’un immeuble antédiluvien, et ses collaborateurs ont démissionné les uns après les autres. Il a aussi été interdit de publication et prié de se trouver d’autres financements.

Quand on vous disait, dans un billet précédent, que « la société prime nécessairement sur l’individu parce qu’en son sein certaines histoires dominent leurs concurrentes, et servent à réprimer les voix et pratiques dissidentes », nous sommes dans le vif du sujet avec cette fable, cette mythologie du cholestérol. Elle s’est du reste affinée puisqu’il apparut en cours de route qu’il y en avait un bon et un mauvais, comme il convenait jadis de distinguer le vrai dieu des faux sous peine de crucifixion ou d’empalement. Anne Georget a bien raison de parler de bluff, mais ce terme, qui renvoie aux seuls mensonges des industriels, ne rend pas compte du phénomène complet qui se joue au sein de la société. Réduits au rôle de dindons de la farce, les consommateurs en sont bien sûr les premières victimes, et l’on ne peut pas les blâmer d’avoir été crédules : les médecins traitants ont eux aussi été bernés dans les grandes largeurs, aucun ne pouvant se plonger dans les centaines d’« études » sur le sujet, ni s’improviser spécialiste en statistiques pour déceler les biais qui bourgeonnent à qui mieux-mieux.

Cette histoire est selon nous exemplaire et révélatrice du fonctionnement de « la société », voire de sa véritable « nature ». En effet, il n’y a pas que des industriels coupables et des consommateurs victimes, mais aussi les industriels de l’alimentation, les créatifs du marketing et les blablateurs des médias qui tous ont relayé complaisamment les fondements les plus farfelus du « mythe cholestérol », à savoir que ce produit naturel de notre organisme serait un véritable tueur en série opérant par infarctus. Dans un contexte où « le système », avec sa science, ses hôpitaux, ses services d’urgence, etc. apparaît comme « bon », et n’a de cesse de promouvoir un légitime souci de bien-être, de bonne santé et de « prévention », (bonjour l’ironie), le cholestérol a été présenté comme « le diable ». Exagération de plume ? Que nenni ! Un autre chercheur a affirmé que c’était impossible à contester dans un congrès sous peine de suicide professionnel. Il n’a pas employé ce terme, seulement dit que n’importe quel chercheur savait que sa carrière serait « terminée » dès lors qu’il s’aventurerait sur le terrain de la contestation : il y avait bel et bien un péché d’hérésie à ne pas commettre, et l’hérésie, comme nul ne l’ignore, c’est de copiner avec le diable.

Mais pas de tabou en apparences, (la science a depuis toujours banni les croyances religieuses), seulement le bannissement d’individus qui, comme dans les sociétés racines, portaient atteinte à un tabou. A l’opposé, il est remarquable de constater que l’on peut allègrement contester le réchauffement climatique devant des millions de téléspectateurs sans pour autant ruiner sa carrière. (Au contraire, on vous réinvitera avec plaisir, c’est trop bon.) Duo exemplaire de deux histoires majeures : d’un côté ce cholestérol mythologique qui « fait société » parce qu’il est favorable aux affaires, de l’autre ce satané réchauffement climatique contre lequel on n’a pas encore de mythe protecteur et qui fait de l’ombre aux capitalistes.1

2) Violences policières et démocratie

Faute de moyens, nous ne pouvons pas analyser ce que racontent pouvoirs publics et télés pour nier et minimiser les « violences policières », nous affirmons seulement que les « explications » des experts et les déclarations des politiques forment un mythe selon lequel la police française ne serait pas violente. En fait « on » n’en sait rien, c’est impossible de le savoir, car on considère que la mutilation de manifestants ne relève pas de la catégorie des « violences policières » : c’est « du maintien de l’ordre » ou tout ce qu’on veut mais pas « de la violence ». C’est exactement ainsi que fonctionnent les mythes : par requalification des faits tangibles en « faits sociologiques », c’est-à-dire en faits tels qu’ils sont considérés dans les histoires dominantes. Pour les mutilés, il s’agit bien sûr de violence, tant il est difficile d’arracher en douceur un œil ou une main sans disposer d’un pouvoir magique.

Cela dit, nous pensons que les Gilets Jaunes ont été réprimés, (avec amour, circonspection et sérénité), pour avoir osé s’en prendre à « la démocratie », c’est-à-dire le mythe fondateur de notre société depuis la Première République. A travers leurs manifestations et leur idée de Référendum d’Initiative Citoyenne, ils l’ont mis à l’épreuve des faits, et les conséquences pour eux ne pouvaient être que désastreuses car hérétiques dans leur cause première. Pour être bien précis, disons que c’est l’idée-même de contester ou d’interroger la nature de notre régime politique qui est jugée hérétique, indépendamment de ses modalités concrètes. Que nous soyons « en démocratie » ne se discute pas2, sinon le mythe s’effondre : c’est aussi un dogme dont l’existence a été magistralement illustrée par Macron (au début de cette vidéo) :

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Vous me parlez de répression, je vous dis c’est faux. »

Il se vérifie ainsi que le mythe de « la démocratie » a besoin d’être soutenu par d’autres, notamment celui d’une police non violente et non répressive, car violence et répression policières sont considérées comme le propre des dictatures, et celles-ci comme l’antithèse des États de droit. (Le verbe considérer est à prendre au sens de « regarder, examiner quelque chose sous un aspect déterminé ou d’une façon particulière ».) Les mythes ne parlent pas de la réalité pour dire ce qu’elle est en réalité, mais comme il convient de la considérer. Ils exposent une façon particulière, respectueuse des préjugés en vigueur, de considérer les choses : c’est ainsi que les animistes considèrent qu’une pierre peut être habitée par un esprit, les catholiques que Jésus a été conçu par l’ange Gabriel, les Aztèques que les sacrifices humains ne sont pas des assassinats, et nos politiques que « nous sommes dans un État de droit ». La non-existence des violences policières n’est donc pas déterminée par les faits réels et visibles, (qui prouvent au contraire leur existence3), mais par une manière de considérer le système politique. L’« État de droit » est utilisé ici comme « alibi », sa réalité n’entre pas en ligne de compte : elle n’est pas occultée, (les mythes ne cachent rien), mais « évacuée », mise hors jeu.4 Quand il s’agit de Hong Kong, c’est l’inverse par symétrie puisque la Chine est considérée comme une dictature : les médias professent que les manifestants sont pro-démocratie et que la police fait preuve d’une « violence inouïe ».5

3) Conclusion

Finalement, l’on peut affirmer qu’une histoire est un mythe dès que « la société » est incapable de la questionner par crainte de bouleversements majeurs qui changeraient sa nature. C’est pourquoi, aujourd’hui comme sous l’Inquisition, l’on ne s’attaque pas à un mythe sans devoir en payer le prix fort, car « la société » ne manque jamais de se montrer féroce quand elle se sent « menacée ». Féroce, c’est-à-dire implacable, sans scrupules, tenace et créative pour parvenir à ses fins, ce qui ne laisse rien augurer de bon dans le contexte du réchauffement climatique. Il est évident en effet que ce dernier, motivant déjà une contestation de l’opulence de notre mode de vie, conduira à des attaques en règle contre les mythes fondateurs, donc à une répression « féroce » des contestataires.

 

 

 

Paris, le 12 octobre 2019

Publié le 4 avril 2020


Illustration : Wikipédia, fête de l’Annonciation (en anglais).

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1« pas encore de mythe protecteur » contre le RC mais les « climato-réalistes » et bien d’autres s’agitent de la plume pour combler cette lacune. Par exemple, selon cet article sur le site du World Economic Forum (Davos), le capitalisme ne devrait pas avoir trop de problèmes à enrayer le changement climatique, à condition toutefois que les gouvernements gouvernent et définissent des objectifs clairs et précis à destination des entreprises…

2Dans les faits, « la société » tolère la contestation de ses mythes, mais cela doit rester marginal, et ne pas s’élever au-dessus du niveau des opinions qui n’ont aucune valeur de vérité et restent sans conséquences.

3Excellente vidéo qui résume les violences policières : cliquer ici. Le Monde a aussi analysé en détails un cas particulier et mis ses résultats dans une vidéo-infographie remarquable.

4Cf. « Mythologies » de Roland Bartes. Célèbre petit livre écrit entre 1954 et 1956.

5Pour la « violence inouïe » de la police hongkongaise, lire Bruno Guigue.

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