[ripopée] Question de morale

N’est-il pas curieux que le mouvement des Gilets Jaunes cherche à « atteindre » Macron au palais de l’Élysée avec le même entêtement et la même fin de non-recevoir que le héros du Château de Kafka ? Dans la réalité comme dans la fiction, « l’échec » s’explique d’abord par les moyens utilisés, mais la cause principale tient à la nature-même du pouvoir : il est impossible de « l’atteindre », l’on ne peut que le prendre. Est-il seulement possible de lui parler ? La réponse est non. Quand il donne l’impression de vous écouter, le pouvoir ne fait que s’informer.1

En principe, la morale est chose fort simple, elle se résume à : « ne pas faire de mal à son prochain ». Mais est-ce immoral de boxer un policier dans le cadre d’un affrontement de rue entre manifestants et forces de l’ordre ? Les opinions s’opposant sur cette question, l’on n’aura jamais de réponse définitive en dépit de l’extrême simplicité du cas, de sorte que l’on peut en faire un indice de l’infinie complexité du monde. (Vu par nos contemporains.)

Ajoutons que l’on peut faire le mal pour les raisons les plus diverses sans être immoral aux yeux des hommes : qui dira tout le mal fait par inconscience, négligence, imprévoyance, accident, erreur ou exagération, et en croyant bien faire ? Qui dira tout le mal qui peut être commis sans jamais recevoir la moindre sanction, parce que les faits ne donnent pas toujours lieu à des poursuites en dépit de leur gravité ? Qui dira le mal banalisé des « cols blancs » et du personnel politique qui spolient en toute légalité l’intérêt collectif ?

Que les manifestations soient autant de circonstances « offertes » aux « casseurs » pour exercer un droit à la violence que bien évidemment ils n’ont pas, suffit-il à prétendre, comme l’a fait le gouvernement, que chaque manifestant est « complice » ? En principe, dans un État dit « de droit », les faits reprochés doivent être prouvés, ce qui est facile à faire pour la présence d’un individu arrêté au milieu d’une manif’, mais, d’une présence « pacifique » aux joyeusetés des « casseurs », quel est donc le lien de cause à effet ? Il n’existe tout simplement pas. C’est pourquoi, faute de pouvoir s’en prendre aux causes efficientes, ce sont les circonstances que l’on désigne comme fautives. Ceci nous concerne dans la mesure où cette culpabilité de l’ensemble des manifestants est du même tonneau frelaté que celle imputée aux consommateurs pour les dégâts environnementaux.

Pour se convaincre que Macron n’a pas innové mais repris une vieille ficelle, il faut lire cette croustillante histoire de « vallée empoisonnée ». Elle eut lieu en 1930 dans une vallée belge gorgée d’usines qui relâchaient massivement des produits chimiques, et un anticyclone stable contraignit les fumées à s’y concentrer durant plusieurs semaines. Elles provoquèrent de nombreux morts, mais aussi un « grand débat » et des « fake news » comme s’il en pleuvait. Le procureur du roi dépêcha une commission d’enquête composée de scientifiques réputés, et celle-ci conclut son rapport en disant que : « la production de telles substances [toxiques] a été rendue possible par la réunion des conditions météorologiques exceptionnelles ». Ce sont bien les circonstances que l’on accusa d’être fautives : l’anticyclone aurait dû décamper plus vite, comme les manifestants devraient ne pas se montrer2 et le feu ne pas brûler.

Annoncer qu’une certaine menace a toutes les chances de se réaliser « si on ne fait rien », c’est laisser entendre que l’on pourrait « faire quelque chose » pour la réduire ou l’éliminer. Aussi apparaît-elle comme suspendue à notre volonté, non comme la légendaire épée de Damoclès. Dans ces conditions, la menace menace-t-elle encore ?

Pourquoi faudrait-il « sauver l’Humanité » ? C’est la grande question morale sous-entendue dans les discours des beaux parleurs, mais que ceux-ci ne posent jamais pour ne pas avoir à constater qu’aucune raison ne s’impose : leurs médiatiques business n’y résisteraient pas. « L’Humanité » n’est pas un « être responsable » : concrètement, elle n’est qu’une espèce parmi les autres. C’est en tant qu’espèce qu’il faut poser la question de sa survie.

Elle a su s’adapter à des conditions épouvantables eu égard à nos critères d’enfants gâtés : déserts arides, jungles torrides, froidures dantesques et hautes altitudes. La Terre ne deviendra « inhabitable » que pour la civilisation d’aujourd’hui : rien n’autorise à croire qu’elle le sera pour quiconque et partout. A l’âge de pierre, la population européenne « aurait pu tenir dans un bateau de croisière » : c’était l’humanité d’avant, ce pourrait être celle d’après.

Avec ou sans « l’humanisme », avec ou sans « les droits de l’homme », les humains n’ont jamais cessé de faire ce qu’ils font depuis la nuit des temps : respecter leurs proches et massacrer leurs ennemis. Mieux encore si l’on peut dire : à mesure qu’ils augmentaient en nombre, ils ont perfectionné les massacres et inventer des rhétoriques toujours plus sophistiquées pour les justifier. Le tout sans jamais se donner la peine de connaître leurs victimes, comme les bourreaux et les massacreurs de dauphins. C’est ça « l’Humanité », elle n’est jamais vraiment sortie de « la loi de la jungle ». Sauf en pensée.

La morale dominante n’a d’égards que pour ceux qui « s’élèvent » au-dessus de leur condition, et ne décerne que du mépris pour les petites gens qu’aucune ambition ne semble animer. C’est pourtant aux premiers que l’on doit tous les malheurs du monde, et aux seconds tout ce qu’il a de « durable ». Sans compter que c’est dans leurs foyers qu’un verre de gnôle prendra sa plus grande saveur gustative et humaine.

 

 

Publié le 7 avril 2020


 

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Illustration : Qqcitations

1 ActuaLitté : « Le Château est ainsi le développement d’un motif qui revient toujours chez Kafka : poursuivre un but c’est le manquer; l’agitation des personnages, leur mouvement en avant est cela même qui les tient éloignés de ce qu’ils cherchent : K. voit la route qui mène au château ne jamais y aboutir (p. 38) et s’en éloigner au fur et à mesure qu’il l’emprunte. »

2« les manifestants devraient ne pas manifester » : signifie qu’ils ont le devoir de s’abstenir de manifester. A ne pas confondre avec : « les manifestants ne devraient pas manifester » : signifie qu’il serait préférable pour eux qu’ils fassent autre chose. La première expression est évidemment aux antipodes de la conception d’un Etat de droit.

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