Il est trop tard (5/5) : Extinction Rebellion

A lire l’avenir avec optimisme et dans les blocages d’Extinction Rebellion, il semble que ce « mouvement citoyen » devrait faire tache d’huile et ainsi parvenir, à terme, à faire prendre un virage salutaire à nos sociétés consuméristes. La détermination sans faille de ses « activistes », leur organisation internationale dépourvue de chefs et de porte-parole, leurs méthodes « inédites » pour gêner la police, leur discours bien structuré autour de points-clefs, (et totalement irréalistes comme il sied aux idéalistes), tout porte à croire que « la société » a trouvé ses héros et « le système » son antidote. Nous sommes malheureusement loin du compte selon Bruno Guigue :

« La décroissance est à l’économie ce que l’anarchisme est à la politique : une vision idyllique du devenir humain, qui souffre seulement de son inaptitude à entrer dans les faits. C’est un peu ce que Hegel appelle la vision morale du monde : on proclame des principes dont l’abstraction pure dispense de s’interroger sur les conditions de leur réalisation. Ainsi on aimerait vivre dans une société anarchiste ou décroissante, mais on n’a aucune idée de la façon dont elle pourrait advenir. Mais ce n’est pas très grave. De toutes façons, l’histoire réelle se fait ailleurs. »

Commençons par les détails aussi sordides qu’épineux qui touchent le nerf de la guerre. Selon nos informations détaillées en annexe, XR serait financé par un certain Trevor Neilson qui s’est trouvé une vocation à gérer des fortunes en quête de « placements éthiques ». (Les riches sont de grands philanthropes.) Après avoir longtemps philanthropié pour le sida en Afrique, ce Neilson a co-fondé le Climate Emergency Fund qui finance XR. Voilà. Reste à savoir pourquoi des philanthropes pleins aux as acceptent de financer ces « ultras » : l’on soupçonne qu’il ne s’agit pas seulement pour eux de s’acheter une bonne conscience.

La réponse à cette question est simple comme bonjour : leur but est d’occuper l’espace médiatique, y faire un maximum de raffut pour marginaliser et si possible étouffer la concurrence, celle des vrais gauchistes qui ont la fâcheuse habitude de s’acharner sur les vrais capitalistes. Leur cible n’est pas « le climat », « l’avenir des générations futures » et toutes ces sornettes, mais les médias, c’est-à-dire les idées et préjugés qui dominent (ou pas) le débat public. Ils veulent imposer une certaine façon de considérer le problème du climat, une façon conçue pour favoriser leurs intérêts et détourner l’attention sur certains coupables.

Leur stratégie repose sur un constat béton : si l’on se ment à ce sujet, il n’y a rien à espérer, car toute action efficace exige de reconnaître la réalité des faits. C’est pourquoi Extinction Rebellion et Climate Emergency Fund ont exactement le même credo : faire dire la vérité sur l’état d’urgence climatique : « we need to start telling the truth » et : « In order to tackle the problem, we need to first define it accurately and force our leaders to declare a climate emergency. » (Pour s’attaquer au problème, nous devons d’abord le définir avec précision et forcer nos dirigeants à déclarer une urgence climatique.)

climate-emergency-fund

Ce serait donc à « nos dirigeants » de porter cette cruciale vérité comme Jésus sa couronne d’épines. Ces philanthropes si prompts à répartir les rôles vont nous faire un remake de Keep America Beautiful, cette ONG créée dans les années 50 et dont une campagne de pub est restée célèbre : « La pollution, ça commence par les gens. Ce sont eux qui peuvent y mettre fin ». Elle pourrait se décliner ainsi : « Le mensonge, ça commence par les gouvernements, ce sont eux qui peuvent y mettre fin. »

Il est facile de voir que cette exigence qui a tout pour elle, le bon sens et la morale, laisse entendre que « la vérité » n’est pas encore assez dite ni assez rabâchée, ce qui suppose que l’on vous ment. Or, si quelqu’un ment dans une affaire gravissime, alors c’est le vrai, le premier « responsable », celui dont il convient de corriger le comportement en priorité. Ainsi, à force d’occuper la scène médiatique, cette « exigence de vérité » instillera le mythe selon lequel, si l’on n’arrive pas à juguler le RC, ce sera d’abord à cause de « nos dirigeants », pas ceux des multinationales.

Mais revenons sur l’article de Davos déjà cité : « Le capitalisme sera-t-il capable d’enrayer le changement climatique? », où l’auteur n’oppose aucune critique à XR, ces « rebelles du climat » lui servant au contraire d’argument :

« Ces deux initiatives [XR et une autre] soulignent la gravité du changement climatique auquel nous sommes tous confrontés. À elles seules, les mises en garde ne suffiront toutefois pas à conjurer cette menace. Les gouvernements doivent établir des objectifs ambitieux, mais réalistes, d’élimination du dioxyde de carbone et des autres émissions de gaz à effet de serre, étayés par des politiques garantissant la réalisation de ces objectifs. La neutralité carbone à l’horizon 2050 au plus tard doit être l’objectif juridiquement contraignant de toutes les économies développées. »

Si les « activistes » d’XR et les capitalistes de Davos sont sur la même longueur d’onde médiatique, leurs présupposés respectifs sont opposés. Les premiers sont les inévitables « idiots utiles » qui se prennent les lacrymos dans la poire, croient dur comme fer à leur discours de vérité1 et ne pas être « manipulés ». Mais le même discours, dans l’esprit des seconds, leur sert à se laver les mains puisque c’est aux gouvernements qu’il appartient d’agir. Le doigt sur la couture du pantalon, les capitalistes disent n’attendre que ça : des « objectifs ambitieux » et « juridiquement contraignants », car les technologies sont prêtes, l’article s’étale longuement dessus. Évidemment, ils ne vont pas crier sur tous les toits qu’ils escomptent surtout qu’on ne les contraigne pas réellement : tout cela doit rester « juridique », ils n’ont besoin de personne pour traduire le droit en affaires juteuses et « respectueuses de l’environnement ».

La proclamation de « l’urgence climatique » est aussi suspecte pour les raisons suivantes :

  • Elle est inattaquable, et cela en fait un alibi. (Pour le grand business retranché derrière le droit.)
  • Exiger de quelqu’un une vérité convenue pour lui faire porter le chapeau, c’est flirter avec la pratique de l’aveu dont les dictatures sont friandes : cela nous promet une nouvelle langue de bois.
  • Au sens fort du terme, « la vérité sort du puits » et se révèle nue, inconvenante, là où régnait le mensonge, l’erreur ou l’ignorance. Mais dire sous la pression une vérité convenue, c’est se faire manipuler.
  • Que faire de la proclamation une fois acquise ? On l’exhibe en grandes pompes une fois l’an ? L’absence de conséquences immédiates et pragmatiques, contradictoire avec tout état d’urgence réel, affiche la couleur : nous sommes dans le simulacre.

Tout cela est très inquiétant, car personne à ce jour n’a jamais exigé qu’une vérité sur l’état de la nature soit gravée dans le marbre, les grandes découvertes ont toujours diffusé par capillarité sans qu’il fût besoin de déclarations politiques. Pourquoi devrait-il en aller autrement du RC ? Qu’adviendra-t-il de cette vérité scientifique, (et tout ce qui en découle), si elle doit se dédoubler en vérité politique ? Réponse : une nouvelle orthodoxie sauce démocratie et droits de l’homme, quelque chose qui existe indubitablement sur le papier et dans les esprits, mais à condition de ne pas regarder la réalité de trop près. Ce serait un parfait paravent pour le CO2, et un excellent moyen d’instrumentaliser le réchauffement climatique, voire d’en faire un mythe : c’est-à-dire une vérité admise et consensuelle, mais dont on ne se préoccupe pas plus dans la vie réelle que des violences policières.

Interviewé par Le Monde au sujet de son nouvel ouvrage au titre évocateur, « Le New Deal vert mondial », l’économiste américain Jeremy Rifkin prétend que l’on pourrait : « construire en quelques années une société fonctionnant à 100 % grâce aux énergies renouvelables. A condition que les gouvernements soutiennent plus activement la transition… » De son côté, le Climate Emergency Fund pense que : « seule une mobilisation pacifique planétaire à l’échelle de la Seconde Guerre mondiale, nous permettra d’éviter les pires scénarios et de rétablir un climat sûr »2. Les véritables intentions des capitalistes se laissent nettement deviner à leurs déclarations : foncer dans la transition énergétique pour faire tourner les usines à plein régime. Cela exigerait effectivement l’intervention des gouvernements, et ceux-ci ne pourraient se justifier que de… « l’urgence climatique » ! Ainsi tout se tient et l’on commence à comprendre, de façon plus concrète, pourquoi ils cherchent à forcer nos dirigeants à telling the truth… Mais ils ne diront pas que, si on lance les usines à plein régime avec de l’électricité majoritairement carbonée, (à 86% en 2028 selon Rifkin), alors on produira du CO2 à plein régime : cette vérité physique devra passer inaperçue, ou être considérée comme un mal nécessaire à la « survie de notre espèce ». Le vrai CO2, ils s’en lavent les mains, la transition énergétique n’est pour eux qu’une opportunité.

Inutile d’en dire plus, maintenant vous savez tout. Et parce qu’en France tout finit par des chansons, en voici une très belle. Dalida et Delon, « Paroles, paroles » :

 

 

Paris, le 16 octobre 2019

Publié le 10 avril 2020


Illustration : Quartz : « Extinction Rebellion succeeded where most climate protests fail » : Extinction Rebellion a réussi là où la plupart des protestations sur le climat ont échoué.

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur


ANNEXE 1

Ce post sur Facebook nous a mis la puce à l’oreille :

« Depuis un moment j’ai l’impression d’être un de ces personnages d’un roman de Philip K Dick, prisonnier d’un vaste simulacre ou sous l’emprise d’une drogue collective anesthésiante. Extinction Rebellion a surgi de nulle part il y a un an, avec tee-shirts multicolores et drapeaux floqués d’un logo conçu par un artiste londonien anonyme, Goldfrog ESP ; on a beau chercher des heures sur internet dans toutes les langues, cet artiste est introuvable. On sait en revanche que ces guerilleros sont financés par le Climate Emergency Fund, un fonds créé par Trevor Neilson, PDG de la société i(x) investments, co-fondée avec le petit-fils de Warren E. Buffett, 3e fortune mondiale. Il a aussi été directeur exécutif de la Global Business Coalition, un regroupement de plus de 200 multinationales dédié aux questions de santé et créé avec Bill Gates, George Soros et le fondateur de CNN Ted Turner. Ex-dirigeant de la Fondation Bill & Melinda Gates (qui bosse en Afrique avec Monsanto notamment), Neilson a été nommé « Jeune leader global » par le Forum économique mondial (Davos) et a servi à la Maison Blanche sous l’administration de Bill Clinton… Du beau linge éthiqu-able, quoi. »

D’après sa fiche Wiki, Neilson a aussi été co-fondateur du Global Philanthropy Group, une « entreprise qui conçoit et met en œuvre des stratégies philanthropiques pour les particuliers et les entreprises fortunés », et « Président de G2 Investment Group, une société de gestion de placements basée à New York ».


ANNEXE 2

Ci-dessous, la traduction sans retouche par DeepL de : https://www.independent.co.uk/environment/extinction-rebellion-climate-activists-us-donation-money-a9002466.html

« Des militants de base pour le climat comme Extinction Rebellion vont recevoir 500 000 livres sterling de philanthropes américains avec la promesse de millions d’autres dans les mois à venir.

Trois riches donateurs – Trevor Neilson, Rory Kennedy et Aileen Getty – ont lancé le Fonds d’urgence climatique (FEC) pour aider à soutenir les grèves dans les écoles et les groupes militants comme Extinction Rebellion.

« C’est peut-être la meilleure chance que nous ayons d’arrêter la plus grande urgence à laquelle nous ayons jamais été confrontés « , a déclaré M. Neilson au Guardian. Il a dit qu’il espérait que le fonds serait augmenté  » cent fois  » dans les mois à venir, les investisseurs s’engageant à demander à leurs amis riches de contribuer.

Sur son site Web, la FEC indique qu’elle veut soutenir les militants qui s’engagent à donner leur vie pour faire face à l’urgence climatique. De l’argent a déjà été promis à des groupes de la Rébellion de l’Extinction à New York et à Los Angeles.

« Nous pensons que seule une mobilisation pacifique à l’échelle de la planète, à l’échelle de la Seconde Guerre mondiale, nous permettra d’éviter les pires scénarios et de rétablir un climat sûr », peut-on lire sur le site.

« Ces personnes et ces groupes ont besoin de notre soutien dans leurs activités légales et non violentes pour exiger de nos dirigeants qu’ils prennent des mesures afin d’interdire les pratiques écologiquement destructrices et de sauver autant de vies que possible.

Le programme offre trois niveaux de financement. Le premier est une trousse de démarrage qui finance les documents imprimés et autres fournitures nécessaires pour permettre aux militants de commencer une manifestation.

Le niveau suivant est le financement des groupes d’activistes qui cherchent à créer une organisation permanente, et le dernier niveau de financement est pour les groupes d’activistes qui ont besoin de fournir des salaires, des allocations de logement, des locaux à bureaux et du matériel de marketing aux gens.

Le programme vise à forcer les dirigeants à déclarer une situation d’urgence climatique et à créer des solutions politiques appropriées. La FEC préconise l’élimination progressive des infrastructures de combustibles fossiles à l’échelle mondiale et la création de sources d’énergie non fossiles et de solutions de captage et de stockage du carbone.

Elle intervient après que le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ait averti que le monde pourrait connaître une catastrophe climatique dès 2030.

La rébellion de l’extinction a accueilli favorablement le financement.

Un porte-parole a dit : « C’est un signal que nous arrivons à un point de basculement. Dans le passé, la philanthropie a souvent été une question d’intérêt personnel, mais maintenant les gens se rendent compte que nous sommes tous dans le même bateau et mettent leur argent de côté pour notre bien-être collectif. » »

1Bon article de Slate sur les « activistes » d’Extinction Rebellion : des gens comme vous et moi, souvent en charge d’une famille. « Pourquoi respecter les lois d’un gouvernement irresponsable qui ne se préoccupe pas du futur de nos enfants? » demande une mère dont les soucis ne sont manifestement pas identiques à ceux des capitalistes.

2Sur leur site : « We believe that only a peaceful planet-wide mobilization on the scale of World War II will give us a chance to avoid the worst-case scenarios and restore a safe climate. »

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