[ripopée] Notre-Dame de la valeur

Le capitalisme est une machine à concentrer et recracher les valeurs.


1) Notre-Dame

Même les choses les plus connues, Notre-Dame, et des plus simples, la notion de symbole, font trébucher les esprits les plus cultivés. Ce « Notre-Dame est un symbole », lu et entendu mille fois sans se faire critiquer, ne signifie strictement rien, car personne ne sait répondre à la question : symbole de quoi ? Le TLF cite de nombreux exemples : « anneau, symbole de la fidélité; corne taurine, symbole de l’abondance; drapeau rouge, symbole révolutionnaire; poisson, symbole anagrammatique de Jésus-Christ ». Il cite également Victor Hugo, un connaisseur au-dessus de tout soupçon : « Le myrte, symbole de l’amour, le laurier, symbole de la guerre, l’olivier, ce bêta, symbole de la paix ». Citons enfin la croix, symbole de Dieu pour les chrétiens.

Si vraiment Notre-Dame était un symbole, alors il serait connu comme tel, et l’on dirait : « Notre-Dame, symbole de ceci ou cela ».1 L’assertion « Notre-Dame est un symbole » est donc absurde mais, comme tout le monde semble lui trouver du sens, nous allons tenter de le débusquer.

Elle représente quelque chose d’important pour quantité de gens qui ont conscience de son extraordinaire beauté. Faut-il expliciter ? Non, ce serait vain, car chacun voit en elle ce qu’il désire y trouver. Disons qu’elle fait l’unanimité, tout le monde l’aime, y compris l’industrie du luxe.

Quant à dire ce qu’elle est, tout dépend du point de vue : lieu de culte, joyau du patrimoine, site touristique, but de promenade et objet de polémiques, (des plus stupides aux plus savantes). Il ne faut pas s’étonner qu’elle soit tout cela à la fois, Wittgenstein a dit pourquoi : ce sont nos comportements à l’égard des choses qui en font ce qu’elles sont. Notre-Dame est un lieu de culte pour qui assiste à une cérémonie, un monument historique pour qui travaille à son entretien, une œuvre d’art pour qui la contemple, etc.

Et donc un « symbole » pour qui la voit partir en flammes. Ainsi tout s’explique : on en a fait un symbole sous le coup de l’émotion. Certes, mais il convient alors de se pencher sur l’effet paradoxal qui en résulte, car, dans la réalité, un symbole n’est qu’un signe. Or, force est de constater qu’elle est beaucoup plus. D’où la question : pourquoi n’est-on pas choqué par cette réduction à un signe, au demeurant absurde puisqu’il n’a pas de sens ? Et pour quels signes a-t-on jamais promis d’offrir un milliard d’euros ? (Sûrement pas le marteau et la faucille.)

L’on admettra aisément qu’elle ne peut pas « être un symbole » comme elle est une cathédrale : le terme ne parle pas de sa nature ni de sa fonction, il faut l’interpréter, ce qui conduit à le considérer pour ce qu’il est dans le langage, à savoir : un signifiant qui a pris une valeur unique, comme l’anneau a pris « la fidélité » pour valeur. Et puisqu’il se trouve, qu’au fil des siècles, Notre-Dame a effectivement pris une très grande valeur, l’on commence à comprendre : l’expression « Notre-Dame est un symbole » signifie qu’elle est d’une grande valeur, d’une valeur unique, mais aussi qu’elle est un symbole de la valeur. Pour être bien clair : « la valeur » est à Notre-Dame ce que « la fidélité » est à l’anneau.

Ici, « la valeur » n’a pas à être explicitée, bien au contraire, sinon le symbole ne serait plus. Pour un symbole de paix, toute paix est la paix, qu’elle soit durable ou provisoire, rêve ou réalité.

Les dons de l’industrie du luxe n’ont désormais plus rien pour surprendre : ils font plus que jamais de Notre-Dame « un symbole de la valeur », un parfait représentant des idéaux en jeu. En effet, la raison d’être de cette industrie ne tient pas à la valeur financière des choses, (les riches « blindés de tunes » s’en fichent), mais à leur valeur subtile et futile: celle qui « se mérite » et vous distingue du vulgus, et cette valeur, quoiqu’on en pense, se marie très bien aux autres.

La polémique qui a résulté des dons est révélatrice d’un phénomène bien connu depuis Marx mais auquel on ne prête plus guère d’attention, sauf pour dénoncer les inégalités : le capitalisme est une machine à concentrer le capital, pas à le disperser. Il est évident que la cathédrale, par sa position centrale, (désormais au cœur si ce n’est au faîte du système), ne déroge pas à la règle, au contraire des pauvres qui sont dispersés comme les déchets. (Toutes choses égales par ailleurs.)

Le capital n’est que de la valeur symbolique accumulée, rien d’autre, c’est-à-dire exactement ce que représente Notre-Dame, ou ce que l’on croit trouver en elle pour justifier qu’elle « est un symbole ». Comme dit le proverbe, l’argent va à l’argent.

Que cette valeur ne soit pas financière dans son cas, qu’elle vienne de son passé chargé d’Histoire, de la ferveur des chrétiens, des touristes ou des amateurs d’art, qu’importe : elle n’en est pas moins de la valeur reconnue comme telle, donc comme pour un titre financier.

2) La valeur

Si la valeur provenait du travail, il suffirait de casser des cailloux pour s’enrichir, et d’écrire dix mille pages pour être écrivain. La Joconde et les œufs de Fabergé montrent que le travail est nécessaire mais subsidiaire, car ce n’est pas lui qui détermine la valeur : c’est plutôt le talent et la créativité.

La valeur ne vient pas d’une pratique en particulier mais de la concentration de pratiques diverses sur une même chose, concentration qui doit être maintenue dans le temps pour que la valeur elle-même le soit.

L’or, après avoir été reconnu pour être beau, inoxydable et rare, n’a pris de la valeur que par concentration dans les mains des puissants, puis comme instrument monétaire : autant de pratiques où le travail ne détermine pas la valeur. Celle des reliques provient bien sûr de leur origine supposée authentique, mais aussi de pratiques conservatoires et cérémonielles motivées par des croyances religieuses. Il en va de même des œuvres d’art, (ces reliques esthétiques), dont la valeur, née du talent de leurs créateurs, s’évanouirait si marchands, musées et amateurs n’y investissaient point leur argent. Quant à la valeur financière des données exploitées par le « big data », elle ne provient pas du travail des ordinateurs, mais de leur concentration aux mains de gros propriétaires grâce à Internet : c’est « l’or noir » de notre époque.

Dire que la valeur résulte d’une concentration, c’est la penser par référence à l’espace, le lieu de son déploiement.2 Elle est dans les choses elles-mêmes, – qui ont de la valeur comme un objet a une forme -, mais à condition d’être reconnue pour telle au sein d’une société ou d’un milieu social, d’une nation, d’une ville, d’une entreprise, etc. : autant d’entités humaines qui ont une dimension spatiale bien concrète puisqu’elle est l’objet de la géographie. (Cf. « la France périphérique » qui s’appauvrit parce que les richesses se concentrent dans les centres, La Palisse n’aurait pas mieux dit.)

Opposer valeur d’échange et valeur d’usage à la façon des marxistes, c’est réduire l’analyse de la valeur au champ économique de l’époque de Marx. L’échange et l’usage ne sont que deux pratiques, parmi quantité d’autres, qui confèrent de la valeur aux choses. Pour autant, Marx ne s’est pas trompé, il a seulement été dépassé par le capitalisme qui cannibalise nos vies : il se nourrit des valeurs humaines puis les recrachent pour en métaboliser d’autres selon ses pratiques. La progression de « l’industrie du care » et ce qui se passe dans les EHPAD le montrent très bien. (Ne pas louper à propos cette savoureuse vidéo de Mémé l’Indignée.)

La nature n’a aucune valeur pour le système puisque ses pratiques conduisent à la destruction d’icelle plutôt qu’à sa conservation. Un « plan à 100 milliards de dollars par an » pourrait-il changer la donne ? Il est permis d’en douter. Le capitalisme peut bien disperser sa monnaie aux quatre vents, mais à condition qu’elle lui revienne comme un boomerang.

Concocté par une grosse équipe de scientifiques, ce plan serait paraît-il le plus rationnel et le plus réaliste. Il devrait susciter l’espoir, mais, si l’on ne trouve pas chaque année les 100 milliards nécessaires, la preuve du possible deviendra preuve de l’impossible.

ruissellement

Avril 2019 : deux nouvelles ont fait la joie des internautes sur Facebook :

  • Un million d’espèces menacées d’extinction : que peut-on en dire sinon qu’il est chaque jour plus urgent d’agir ? Que peut-on en faire sinon un constat d’impuissance ?
  • Dix millions d’années pour que la biosphère se remette de l’extinction en cours : la nature a l’éternité pour elle. A quoi ressembleront les chats, redevenus sauvages, dans dix millions d’années ?

Publié le 15 avril 2020, 1er anniversaire de l’incendie de Notre-Dame.


Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1Vu à la télé : « Notre-Dame est un symbole de notre identité » : c’est déjà mieux car ce n’est pas absurde, mais beaucoup de gens auront du mal à se reconnaître une quelconque « identité » partagée avec Macron, par exemple.

2Tout ce qui est, est quelque part. Cf. le billet : « L’être et le lieu ».

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