[ripopée] Le travail

Gide est l’auteur de Paludes, un petit roman dont voici l’incipit :

« Vers cinq heures le temps fraîchit ; je fermai mes fenêtres et je me remis à écrire. À six heures entra mon grand ami Hubert ; il revenait du manège.

Il dit : « Tiens ! tu travailles ? »

Je répondis : « J’écris Paludes.

Qu’est-ce que c’est ? – Un livre.

Pour moi ? – Non.

Trop savant ?… – Ennuyeux.

Pourquoi l’écrire alors ? – Sinon qui l’écrirait ?

Encore des confessions ? – Presque pas.

Quoi donc ? – Assieds-toi. »

Le travail étant une nécessité pour les honnêtes gens sans fortune, il ne peut être ni une intention ni un but, donc personne ne veut travailler et personne ne peut « vouloir travailler », ce n’est qu’une locution. A-t-on jamais vu quelqu’un faire quelque chose pour travailler ? « Je ne sais pas que faire, je m’ennuie, tiens, et si j’allais casser des cailloux pour travailler ? » Ce serait aussi absurde qu’acheter pour payer.

Dans le cas le plus simple et général, l’on travaille pour gagner sa vie : le but est donc de « gagner sa vie », et travailler n’est qu’une manière de le faire, au même titre que voler, escroquer, cambrioler et piller. (A cette différence près que ces verbes désignent aussi des actes, il n’est pas absurde de vouloir voler.)

Pourtant, dans les entreprises, l’on est obligé de « vouloir travailler » : c’est ce que l’on attend d’un salarié, la raison de son embauche et de son salaire. L’absurdité n’est pas dans l’esprit du salarié, car pour lui le travail reste une nécessité, mais dans celui de l’employeur qui l’impose comme un but. C’est du moins ce qu’attestent les contrats de travail où l’on n’a jamais vu les mots « gagner sa vie ».

Il n’y a pas là qu’un sophisme de notre part, c’est le fondement du travail moderne depuis que le faux et l’absurde se sont glissés dans « l’esprit du capitalisme ». Les protestants en ont fait une éthique fondée sur leur conception du salut,1 alors que les catholiques y voyaient la rançon du péché originel.

Nous avons bien conscience de la faiblesse de cette critique, (qui confine au jeu de mots), mais elle est révélatrice d’un vide philosophique immense. Marx parlait fort bien du travail, mais « on » l’a soigneusement étouffé et, depuis lors, la condition existentielle la plus commune n’est jamais « questionnée » par quiconque, sinon de rares et brillants intellectuels qui parlent dans le désert.

Marx, sur l’aliénation du travail :

« Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint ; c’est du travail forcé. Il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas lui-même mais appartient à un autre… »

Petite question : l’humanité (civilisée) peut-elle être « responsable » si les gens sont « aliénés » ?

Autrefois, les meilleurs artisans pouvaient compter sur les plus riches clients, et ainsi avoir les plus hauts revenus, mais ils ne les devaient qu’à leurs savoir-faire techniques, et ne faisaient pas d’ombre à la concurrence moins douée, car ils ne la privaient pas de clients moins fortunés. Selon Weber, l’entrepreneur protestant a introduit la gestion de production : il « sélectionne avec soin les tisserands », « aggrave leur dépendance », « augmente la rigueur du contrôle », « change les méthodes de vente », « sollicite lui-même les clients », « adapte la qualité des produits ».2 Ainsi prend-il des « parts de marché » à ses concurrents, et les oblige à l’imiter pour ne pas disparaître. La concurrence, qui existait jusque-là naturellement, est devenue compétition.

Ceux qui dénoncent « la croissance qui nous mène droit dans le mur » ne questionnent jamais le travail qui en est la cause. (Comme ça les choses sont plus simples.)

Jadis, il fallait travailler mieux pour gagner plus, aujourd’hui, il faut travailler plus. Un président de République peut donc se faire le porte-voix de l’abrutissement général sans faire suffoquer l’intelligentsia. On se demande à quoi elle sert.

La différence entre catholicisme et protestantisme saute aux yeux si l’on considère, (de façon biaisée mais parlante), que le premier a été conçu « pour » des sociétés agraires, (cf. le bœuf et l’âne de la nativité), donc « pour » des paysans individualistes mais soumis à une communauté de destin, (incarnée par l’Église), tandis que le second a été pensé « pour » des sociétés urbaines où chacun doit conduire sa vie selon la destinée individuelle que Dieu lui a choisie. C’est pourquoi les intérêts personnels d’un petit nombre en sont venus à épouser miraculeusement les intérêts collectifs.

« Petit nombre » est un euphémisme : il s’agit en réalité d’une poignée d’individus devenus assez puissants à leur époque pour que leurs décisions entraînent des changements globaux, (par exemple le remplacement des tramways par des bus fonctionnant au gazole). Qu’ils recourent à la corruption est secondaire, car leurs manières sont l’usage dans ces milieux d’affaires où tous les coups sont permis.

Personne ne remet en cause la conception du travail parce que ce serait inutile : elle est strictement impossible à changer. Même chez les meilleurs, dans les fameuses « startups » ou chez Goldman Sachs, il faut travailler « comme une bête » pour conserver sa place.

Les ingénieurs mettent tout leur cœur à bosser d’arrache-pied pour ne pas voir que leur travail est aussi abrutissant que celui des autres : ils s’investissent pour ne pas subir. Dotés des moyens cognitifs indispensables à la maîtrise de leurs techniques, ils croient qu’elles sont intéressantes, mais ce n’est qu’un leurre : on peut seulement leur trouver de l’intérêt, comme en toutes choses, y compris les couches-culottes qui ne laissent rien passer.

Goossens
Goossens : l’encyclopédie des bébés

Travailler sur des techniques complexes est bien sûr valorisant, mais l’objet du travail n’a pas le moindre intérêt. Même au plus haut niveau, quand on commence à parler stratégies, montages financiers ou moteurs de fusées, ce n’est que du travail : sans doute très complexe, donc réservé aux initiés, mais identique dans sa nature à ce qui est exigé du tout venant. (Lequel peut toujours se passionner pour ce qui est à sa portée, preuve que la nature est bien faite.)

C’est principalement à cause du travail que « L’humanité contemporaine tend un peu partout à une forme totalitaire d’organisation sociale ». (Simone Weil citée par Le Partage) Tout appartient au « système », rien à l’individu.

 

 

 

Publié le 5 mai 2020


 

Illustration : « Fallen Behind at Work? Here’s How to Get Back on Track » (Un retard au travail ? Voici comment vous remettre sur les rails)

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1Lire aussi sur le blog de Paul Jorion : « L’Esprit du capitalisme d’après l’œuvre de Max Weber, par Crapaud Rouge ». Note : l’on peut faire remonter l’origine du capitalisme aussi loin qu’on veut puisqu’il consiste à accumuler de la valeur par n’importe que moyen. Weber voulait bien sûr parler du capitalisme tel qu’il est devenu à partir d’une certaine époque : industrieux, même sans machine, car ce capitalisme-là consiste à accumuler du capital à partir de n’importe quelle activité de production, celle-ci devenant subsidiaire par rapport au but : faire du profit.

2Weber cité par Crapaud Rouge sur le site de Paul Jorion, lire : « De la Stratégie du capitalisme, par Crapaud Rouge ».

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