C’est normal qu’on ne fasse rien

Dans une interview à Paris Match, l’inénarrable Yann Arthus-Bertrand trouve ahurissant que l’on ne fasse rien alors que les forêts partent en fumée :

« Et ce qui me sidère, c’est l’impression d’indifférence qui persiste, comme si chacun regardait tout ça avec détachement. C’est fou. »

Entre parenthèses, ce type a le don de nous taper sur les nerfs. Que sait-il de la façon dont « chacun regarde tout ça » ? Il parle comme si chacun devait être responsable de tous les malheurs du monde, et même de sa création, tant qu’à faire. Invité chez Sud Radio, il s’est toutefois montré moins naïf :

« Aujourd’hui, si on n’est pas pessimiste, c’est qu’on est vraiment con. (…) Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui, ne pas être pessimiste, c’est ne pas comprendre ce qui se passe. »

Et sur Facebook, un internaute commente ainsi un article de Capital qui déplore la faiblesse de la croissance :

« Toute l’incohérence du système actuel mise au grand jour. D’un côté les scientifiques qui alertent sans cesse sur le besoin urgent de ralentir pour respecter les limites de la planète, de l’autre ces économistes qui se désespèrent de voir la consommation et la croissance ralentir. On marche sur la tête et des économistes sont les théologiens de cette religion croissantiste matérialiste et égoïste qu’est le capitalisme. »

Lui aussi ne trouve que la folie pour expliquer « l’inaction », tant il semble naturel et raisonnable de réagir à une menace avérée. Oui, c’est fou d’une certaine manière, mais, quand on regarde l’ensemble du tableau, l’on peut inverser la proposition et dire que c’est « normal » : le monde occidental a cessé de gérer ses affaires en bon père de famille depuis la révolution industrielle, alors que réagir sainement à une menace suppose un sens de la mesure qui a été banni des esprits : il faut savoir se contenter de peu, rester dans les limites, ne jamais forcer le destin, ne jamais prendre de risques. Malheureusement, le capitalisme conduit dans une direction diamétralement opposée : toujours plus de tout, toujours dépasser les limites, toujours prendre des risques, et toujours se confronter aux menaces nouvelles qui surgissent naturellement de comportements nouveaux.1

Le présent comme le passé sont truffés de menaces contre lesquelles on n’a jamais rien fait, et qui n’ont cessé de s’aggraver : le réchauffement climatique n’est jamais que LA menace globale et terminale au sommet de la pile. Comment pourrait-on la conjurer alors qu’on n’a pas été fichu d’éliminer ses prédécesseurs pourtant bien moins graves ? Un exemple entre mille : la « vallée empoisonnée », déjà citée dans « Question de morale » :

« Elle eut lieu en 1930 dans une vallée belge gorgée d’usines qui relâchaient massivement des produits chimiques, et un anticyclone stable contraignit les fumées à s’y concentrer durant plusieurs semaines. Elles provoquèrent de nombreux morts, mais aussi un « grand débat » et des « fake news » comme s’il en pleuvait. Le procureur du roi dépêcha une commission d’enquête composée de scientifiques réputés, et celle-ci conclut son rapport en disant que : « la production de telles substances [toxiques] a été rendue possible par la réunion des conditions météorologiques exceptionnelles ». Ce sont bien les circonstances que l’on accusa d’être fautives (…) »

L’industrie pollue depuis ses débuts, et ses pollutions constituent autant de menaces, mais l’on ne s’est jamais pressé de les réduire, (ou si peu, par de piètres « mesures » réglementaires), et l’agriculture intensive est venue ajouter les siennes. Remarquons en particulier que le smog, une nuisance connue de longue date dans les pays avancés, continue de sévir là où le charbon domine, car les centrales, (comme les foyers domestiques), ne sont toujours pas équipées de dispositifs pour capter et traiter les fumées. Les seules menaces qui ont vraiment été combattues, en particulier les maladies et les famines, sont celles qui touchent les populations humaines, pas l’environnement. (EDIT le 2 mai 2020 : le traitement de la pandémie actuelle le prouve largement.)

Et quand on sait que les Américains et les Russes continuent de « jouer » avec la menace d’une guerre nucléaire, une menace « sous contrôle » mais contre laquelle on ne fait rien depuis 75 ans2, on se demande bien pourquoi et comment « l’Humanité » serait capable d’arrêter subito presto un réchauffement climatique dont les causes planétaires lui échappent. D’après l’excellent article de Politicoboy3, l’actuel président américain aurait même déclaré : « pourquoi a-t-on des armes nucléaires, si on ne peut pas s’en servir ? », et Hillary Clinton aurait envoyé Obama dans les cordes de ce straight-punch : « un président américain ne doit jamais exclure le recours à l’arme nucléaire » (pour tirer le premier, sinon c’est pas drôle). On en est là. Toute l’époque en deux phrases.

C’est dans la nature-même de la vie d’être expansionniste : toutes les espèces se reproduisent et se maintiennent dans la durée autant qu’elles le peuvent. Sciences et Avenir vient d’en citer un exemple spectaculaire : des dizaines d’essaims de criquets sont en train d’envahir l’Afrique de l’Est, et un seul d’entre eux peut compter jusqu’à 200 milliards d’individus qui avalent 400.000 tonnes de nourriture par jour, (2 grammes par individu). Et puisque leur nombre « pourrait être multiplié par 500 d’ici le mois de juin », un seul essaim pourrait compter jusqu’à cent mille milliards de bestioles : ce nombre astronomique donne le tournis et prouve qu’aucune limite n’existe a priori. Dans la nature comme dans notre système économique, toute croissance est « sans limites » tant qu’il ne s’en trouve pas une pour la stopper effectivement.4 C’est bien plus logique qu’il n’y paraît : il faut que la croissance advienne pour qu’elle en atteigne une. Ou, si l’on préfère, les limites n’ont d’effets qu’aux limites : tant qu’un système reste en deçà des siennes, tout se passe pour lui comme s’il n’en avait pas.

Nous n’accréditons pas pour autant la célèbre citation de Jean-Baptiste Say : « Les ressources naturelles sont inépuisables, car sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. » Il fait dépendre la nature inépuisable des ressources physiques de leur valeur économique, ce qui est totalement absurde5, car il inverse l’ordre logique des choses, comme Arthus-Bertrand s’imagine que les individus déterminent le système. Pour faire les déclarations pro-nucléaires ci-dessus, d’une trivialité à couper le souffle, il faut être conditionné par le système, ce n’est pas possible autrement. L’on devine par ailleurs que les nantis qui nous gouvernent lui sont encore plus inféodés que le commun des mortels, car ils ne peuvent pas se permettre de penser librement.6 Sauf exception qui confirme la règle, chacun est aliéné par le système dont il dépend pour son existence, (à commencer par votre serviteur), et plus on est proche du cœur de la Bête, plus on pense de façon à la justifier : c’est l’une des raisons profondes à cause desquelles il est « normal » qu’on ne fasse rien.

Ce qui serait vraiment fou, ce serait de voir le système s’organiser effectivement pour la sobriété et la décroissance. Ce serait de voir les riches accepter de moins s’enrichir, les voir céder devant l’intérêt collectif, accepter que leurs pouvoirs soient rabotés et leur consommation rationnée. (Comme c’est le cas de l’eau au Cap. Mais ils puisent dans la nappe phréatique avec des pompes pilotées par smartphone et personne ne les arrête.) Imagine-t-on les Alain Minc de la planète n’avoir droit qu’à un steak par semaine, un costume tous les cinq ans et pas plus de 10.000 km/an en avion ? Imagine-t-on les habitations et les bureaux chauffés à 15° maximum, (ce qui est encore beaucoup), l’usage des véhicules limité aux services publics, etc. ? Tout cela est imaginable et serait raisonnable, mais personne, à moins d’être fou, n’espère sérieusement voir ça de son vivant. Car tout le monde sait bien, (ou pressent), que le système est structuré pour maximiser la production-consommation, (ce qu’annonce déjà la fameuse « loi de l’offre et de la demande »7), et qu’il sera impossible de renverser la vapeur en quelques décennies.

 

 

Paris, le 25 janvier 2020

Publié le 8 mai 2020

 


 

Illustration : blog Ton petit look : « L’art de ne rien faire est-il perdu ? »

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1Comportements nouveaux et démultipliés par la productivité : c’est ainsi que l’artificialisation des sols en France doit beaucoup à la possibilité de fabriquer rapidement et à bas prix des petites maisons individuelles.

2En toute rigueur, il est faux de dire qu’on n’a rien fait pour conjurer la menace nucléaire, mais il faut reconnaître qu’elle est plus que jamais présente sur nos têtes. Accords et traités internationaux n’ont servi qu’à freiner la compétition et rassurer les foules, mais sans faire bouger les lignes.

3Excellent mais un peu long l’article de Politicoboy : « Hiver nucléaire: deux minutes avant la fin du monde », mais les lecteurs pressés peuvent sauter la première partie qui est purement historique. Il n’est pas interdit de (re)lire celui de votre serviteur, « Menaces climatique et nucléaire » où la seconde apparaît plus comme un fait du discours qu’une réalité tangible.

4Deux autres billets ont abordé plus en détails le fait qu’il n’y ait pas de régulation naturelle : « Petits ruisseaux et grandes rivières » et « L’impossibilité de faire autrement ».

5De plus, les ressources naturelles ne sont « gratuites » qu’à deux conditions : être suffisamment abondantes par rapport aux besoins légitimes, et échapper au régime de la propriété privée, sinon un « prix » apparaît nécessairement sous une forme ou sous une autre.

6Dans « Alain Minc, escroc intellectuel », nous avons bien montré que le célèbre essayiste considère le peuple de façon à ne pas contrarier les intérêts de sa classe.

7A propos de la loi de l’offre et de la demande, voir la fin du billet « Loi de frustration minimale ».

2 commentaires sur “C’est normal qu’on ne fasse rien

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  1. « le système est structuré pour maximiser la production-consommation »
    Beau point d’orgue pour conclure cet excellent article.
    Avec votre article discutant de la diffusion, ceci peut aussi se formuler en termes d’énergie et des lois de la thermodynamique. A ce sujet, notre compatriote François Roddier développé une réflexion, qui, en me permettant de la résumer: 3ème principe de la thermodynamique, postulant que tout dans l’univers que nous connaissons, y compris la vie, tend à dissiper l’énergie libre de la manière la plus grande possible.
    De manière encore plus spéculative, il y a le sujet de la pulsion de mort, mais il faut que je creuse d’avantage la question.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour vos compliments. Effectivement, l’article « Loi de la diffusion » justifiait d’évoquer l’entropie, mais je me suis ravisé car cette notion est mal comprise du plus grand nombre, à commencer par votre serviteur. Me limitant à parler que ce dont je suis sûr, afin de « tenir la route » en cas de débat, j’évite de donner des verges pour me faire battre. Pour ce qui est de la « pulsion de mort », là on est dans le freudisme qui ne vaut à mon sens que pour l’individu, non pour les collectivités, et c’est vraiment, vraiment trop obscur pour ce blog.

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